LE DIFFORME TRANSFORMÉ. PARTIE II, SCÈNE III
Autre Sold. (accotiranO. Tuez-la, quand elle aurait mille vies : elle a tué notre camarade.
Ol. Une telle mort sera la bienvenue ! La vie que vous me donneriez, nul esclave qui en voulût. Grand Dieu! au nom de votre Fils rédempteur et de sa sainte Mère, recevez-moi, telle que je voudrais m’approcher de vous, digne d’elle, et de lui, et de vous !
ARNOLD entre.
Arn. Que vois-je? Maudits chacals! arrêtez!
Cés. (à part, et riant). Ha! ha! en voilà de lajustice! Ces gens-là ont les mêmes droits que lui. Mais voyons ce qui va s’ensuivre.
Le Sold. Comte, elle a tué notre camarade.
^ Arn Avec quelle arme ?
Le Sold. Avec cette croix, sous le poids de laquelle il est écrasé; voyez -le ici gisant, plus semblable à un ver qu’à un homme; elle lui a lancé le crucifix à la tête.
Arn. Vraiment! voilà une femme digne de l’amour d’un brave; si vous l’étiez, vous l’auriez lionorée. Mais éloignezvous, et rendez grâce à votre bassesse : c’est le seul dieu que vous ayez à remercier de votre existence. Si vous aviez touché un seul cheveu de cette tête échevelée, j’aurais éclairci vos rangs plus que n’a fait l’ennemi. Parlez, chacals! rongez les os que le lion vous laisse ; mais attendez pour cela sa permission.
Un Sold. {murmurant). Alors, que le lion conquière à lui tout seul.
Arn. (le frappe et le renverse). Mutin, va te révolter en enfer! Obéis sur la terre! (Les soldats attaquent Arnold.) Venez! j’en suis enchanté! Je vais vous montrer, esclaves que vous êtes, comment on doit vous commander; vous allez connaître celui qui vous a précédés sur ces murs que vous hésitiez à escalader, jusqu’au moment où vous avez vu du haut des créneaux flotter ma bannière! Maintenant que vous êtes entrés, le courage vous est donc revenu?
(Arnold renverse le plus avancé, les antres jettent bas leurs armes.)
Les Sold. Quartier! quartier!
374 (EUTRES DE LORD BVRON.
Arn. Apprenez donc vous-mêmes à l’accorder. Connaissezvous maintenant celui qui a vous a guidés sur les créneaux de la ville éternelle ?
Les Sold. Nous le connaissons ; mais pardonnez un moment d’erreur dans la chaleur de la victoire à laquelle vous nous avez conduits.
Arn. Retirez-vous ! Allez à vos quartiers ! vous les trouverez établis au palais de Colonna.
Ol. (ô part). Dans la maison de mon père î
Arn. Laissez vos armes, vous n’en avez plus besoin, et souvenez-vous de tenir vos mains nettes, ou je vous baptiserai dans une eau aussi rouge que l’est maintenant le Tibre.
Les Sold. [déposant leurs armes et sortant). Nous obéissons.
Arn. (à Olympia). Madame, vous êtes en sûreté.
Ol. Je le serais si j’avais seulement un couteau; mais n’importe, — mille voies sont ouvertes à la mort, et avant que tu parviennes jusqu’h moi , sur ce marbre, au pied de cet autel d’où je contemple ma destruction, ma tête sera brisée. Homme, Dieu veuille te pardonner !
Arn. Je désire mériter son pardon et le tien, quoique je ne t’aie point olTensée.
Ol. Non , tu as seulement saccagé ma cité natale. — Point offensée ! tu as fait de la maison de mon père une caverne de voleurs! — Point offensée! tu as inondé ce temple du sang des Romains et des prêtres! et maintenant tu voudrais me sauver pour faire de moi... — Mais cela ne sera jamais!
(Elle lève les yeux vers le ciel, s’entoure des plis de sa robe, et se prépare à se précipiter du haut de l’autel, du côté opposé à celui oü se tient
Arnold.)
Arn. Arrêtez! Arrêtez! Je jure...
Ol. Épargne k ton âme, déjà maudite, un parjure qm te rendrait odieux k l’enfer lui-même. Je te connais !
Arn. Non, tu ne me connais pas; je ne suis pas de ces gens-lk, quoique...
Ol. Je te juge par tes compagnons. C’est k Dieu k le juger tel que tu es; je te vois rougi du sang de Rome; prends le mien , c’est tout ce que tu auras de moi; et ici , sur le marbre
LE DIFFORME TRANSFORMÉ. PARTIE II, SCÈNE III. 373 de ce temple, dont les fonts baptismaux m’ont vue consacrée à Dieu, je lui oiTre un sang moins saint, mais non moins pur que l’eau sacrée sanctifiée par les saints, aussi pur qu’il l’était le jour où le baptême racheta mon enfance!
(Olympia fait un geste de dédain à Arnold, et se précipite du bant de l’autel sur le marbre.)
ÂRN. Dieu éternel! je te reconnais maintenant! Au secours ! au secours ! Elle est morte.
Cés. {s’approche). Me voici.
Arn. Toi ! mais viens, sauve-la!
Cés. {l'aidant à relever Olympia). Elle y a été de franc jeu! La chute est grave.
Arn. Oh ! elle est sans vie.
Cés. Dans ce cas, je ne puis rien pour elle ; la résurrection n’est pas de mon ressort.
Arn. Esclave!
Cés. Oui , esclave ou maître, c’est tout un : il me semble pourtant que de bonnes paroles ne gâtent jamais rien.
Arn. Des paroles! — Peux-tu la secourir?
Cés. J’essaierai. Nous ne ferons peut-être pas mal de l’asperger avec quelques gouttes de cette eau bénite.
(Il apporte de l’eau bénite dans son casque.)
Arn. Elle est mêlée de sang.
Cés. En ce moment , il n’y en a pas à Rome de plus claire,
Arn. Qu’elle est pâle! qu’elle est belle! La vie l’a abandonnée ! Vivante ou morte, ô toi ! essence de toute beauté, je ne veux aimer que toi !
Cés. C’est ainsi qu’ Achille aima Penthésilée; avec sa forme, il paraît que tu as aussi son cœur, et cependant le sien n’était pas très tendre.
Arn. Elle respire! mais non, ce n’était que le faible et dernier souffle que la vie dispute èt la mort.
Cés. Elle respire.
Arn. Tu le dis, donc c’est vrai.
Cés. Tu me rends justice; — le diable dit la vérité plus souvent qu’on ne croit; mais il a affaire à un auditoire ignorant.
Arn. Oui, son cœur bat! Hélas! pourquoi faut-il que le
seul cœur que j’aie jamais désiré voir battre à l’uDisson du
mien, palpite sous la main d’un assassin !
Cés. Réflexion sage, mais qui vient un peu tard.
Arn. Vivra-t-elle?
Cés. Autant que peut vivre la poussière.
Arn. Elle est donc morte ?
Cés. Bah ! bah ! tu es mort toi-même sans le savoir. Elle reviendra à la vie, — à ce que lu appelles la vie, à cet étal où lu es maintenant ; mais il nous faut recourir k des moyens humains
Arn. Nous allons la transporter au palais de Colonna, où j’ai arboré ma bannière.
Cés. Viens donc! Relevons-la.
Arn. Doucement.
Cés. Aussi doucement qu’on porte les morts, par la raison peut-être qu’ils ne peuvent plus sentir les cahots.
Arn. Mais vit-elle réellement ?
Cés. Ne crains rien; mais si plus tard lu en as regret, ne t’en prends pas k moi.
Arn. Qu’elle vive seulement!
Cés. Le souffle de sa vie est encore dans son sein, et peut se ranimer. Comte! comte! je suis ton serviteur en toutes choses, et voilk un emploi nouveau pour moi. Il est rare que j’en exerce du même genre; mais lu vois quel ami dévoué tu as dans celui que lu appelles démon. Sur la terre, vous n’avez souvent que des démons pour amis; moi, je n’abandonne pas le mien. Allons, emportons ce beau corps, moitié esprit , moitié argile ! Je suis presque amoureux d’elle, comme les anges le furent jadis des premières nées de son sexe.
Arn. Toi?
Cés. Moi ! mais ne crains rien, je ne serai pas ton rival.
Arn. Mon rival!
Cés. J’en serais un formidable; mais depuis que j’ai tué les sept maris de la flancée de Tobie (il a suffi d’un peu d’encens pour arranger l’affaire), j’ai mis de côté l’intrigue : ce que l’on y gagne vaut rarement ce qu’il en a coûté pour l’ob-
LE DIFFORME TRANSFORMÉ. PARTIE III, SCtlIfE I. 377 tenir, et surtout pour s’en défaire ; car voilà la difficulté, du moins pour les mortels.
Arn. Silence, je te prie! doucement! il me semble que ses lèvres remuent, que ses yeux s’ouvrent!
Cés. Comme des astres, sans doute ; car c’est une métaphore à l’usage de Lucifer et de Vénus.
Arn. Au palais Colonna, comme je le l’ai dit.
Cés. Oh ! je connais mon chemin dans Rome.
Arn. Allons ! marchons doucement. {Ils sortent en transportant Olympia,^ — La scène finit.)