LA FIANCÉ D'ABYDOS. CÏÏANT II
urnes de la Chine; les plus riches tissus des métiers d'Iran, les parfums de Schiras, en un mot, tout ce qui peut charmer les yeux et les sens est rassemblé dans cet appartement somptueux, et pourtant il a un air de tristesse. La divinité qui habite celte cellule de péri , pourquoi est-elle absente par une nuit si orageuse?
S'enveloppant dans l'un de ces vêtements noirs que les plus nobles musulmans ont seuls le droit de porter, pour proléger contre le vent ce sein aussi cher à Sélim que le ciel lui-même, marchant d'un pas timide à travers les broussailles, et tressaillant maintes fois aux sombres murmures des vents dans le feuillage, jusqu'à ce que, parvenue sur un terrain plus égal, son cœur tremblant commença à battre plus librement, la jeune ûlle suivit son guide silencieux. Sa terreur lui faisait désirer de revenir sur ses pas ; mais comment abandonner Sélim? comment mettre le reproche sur ces lèvres où respire la tendresse?
VJl.
A la fia ils arrivèrent à une grotte creusée par la nature, mais que l'art avait agrandie, où souvent elle était venue, solitaire, accorder son luth et apprendre les versets de son Coran. Là, que de fois, dans ses jeunes rêveries, sa pensée avait cherché à deviner ce que pouvait être le paradis ! Où va l'àme de la femme après la mort ? c'est ce que son Prophète n'avait pas daigné dire; mais la demeure de Sélim était certaine ; et elle ne croyait pas qu'il pût longtemps se plaire dans le monde des élus, loin de celle qu'il avait aimée par-dessus tout dans celui-ci. Et quelle présence pourrait lui être plus chère? quelle houri pourrait le charmer la moitié autant?
Depuis qu'elle n'était venue dans celieu, des changements paraissaient s'être opérés dans la grotte; peut être que la nuit y déguisait les objets vus à la clarté du jour : cette lampe de bronze jelait tristement une lueur qui n'avait rien de céleste; mais dans un coin de la cellule ses regards
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rencontrèrent des objets plus étranges. La étaient des armes en faisceaux qui ne ressemblaient pas à celles que manient sur le champ de bataille les delhis dont le front est ceint d'un lurban ; on y voyait des glaives dont la garde et la lame étaient étrangères; une de ces lames était rougic — par un crime peut-être! Ah! le sang se verse-t-il sans crime? On voyait aussi sur une planche une coupe qui paraissait contenir autre chose que du sorbet. Que signifiait tout cela? Elle se tourna pour voir son Sélim : — a Oh ! est-ce bien lui?»
Il avait dépouillé sa robe magnifique; le haut turban ne couronnait plus son front ; mais à sa place un chàle rouge, légèrement roulé à l'entour de sa tète, ceignait ses tempes; ce poignard, dont la garde était ornée d'une perle digne d'un diadème, n'étincelait plus a sa ceinture, où l'on voyait seulement des pistolets sans ornements; à. son baudrier pendait un sabre, et sur son épaule était négligemment jeté le manteau blanc, celte mince capote que porte le Candiote errant; par-dessous, — sa veste à plaques d'or recouvrait sa poitrine comme une cuirasse; au-dessous du genou, ses bottines étaient revêtues de lames d'argent. N'eût été l'air de commandement qui éclatait dans son regard, son accent, son geste, on l'eût pris au premier abord pour un jeune galiongi 5 .
a J'ai dit que je ne suis pas ce que je semble ; tu vois maintenant que je t'ai dit vrai. J'ai à le raconter des choses que jamais tu n'aurais pu imaginer; si elles sont véritables, que d'autres en portent la peine. C'est en vain que je voudrais encore te laire ce récit, je ne puis consentir à le voir l'épouse d'Osman; mais si tes lèvres elles-mêmes ne m'avaient appris combien j'occupe de place dans ce jeune cœur, je ne pourrais, je ne devrais pas te révéler encore les noirs ecrets du mien. Ici, je ne parle pas de mon amour; c'esl au temps, à la vérité et au péril à le prouver. Mais d'abord,
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— oh! je t'en conjure! ne sois jamais la compagne d'un autre! — Zuleika! je ne suis pas ton frère! »
« Tu n'es pas mon frère ! — Rétracte celte parole. — Dieu! me voila, donc laissée seule sur la terre à pleurer.... je n'ose pas maudire — le jour qui fut témoin de ma naissance solitaire! Oh ! maintenant lu ne m'aimeras donc plus! J'ai senti mon cœur défaillir, il pressentait un malheur; mais non, vois toujours en moi ce que j'étais, ta sœur, — ton amie, — ta Zuleika. Peut-êlrc m'as-tu amenée ici pour me tuer; si lu crois avoir des motifs de vengeance, tiens, voilà ma poitrine! — frappe! Mille fois plutôt être morte que de vivre étrangère à loi, et peut-être pire encore, car je vois maintenant pourquoi Giaffir a toujours paru ton ennemi; — et moi, hélas! je suis la fille de Giaffir, et c'est à cause de moi que tu fus méprisé, outragé. Si tu me laisses vivre, — et que je ne sois plus ta sœur, oh ! dis-moi d'être ton esclave ! »
a Mon esclave, Zuleika! — non, c'est moi qui suis le tien. Mais, ma Lien-aimée, calme ce transport : ton sort continuera à être lié au mien, je le jure par le temple du Prophète! Que cette pensée soit un baume à ta douleur! Que les versets du Coran gravés sur la lame de mon sabre en dirigent les coups pour nous protéger tous deux au jour du péril, si je liens ce serment solennel. Le nom dans lequel ton cœur avait mis jusqu'ici ton orgueil, ce nom doit changer; mais, apprends-le, ô ma Zuleika! les liens qui j nous unissaient se sont relâchés, mais non pas rompus, quoique ton père soit mon plus mortel ennemi. Mon père était à Giaffir ce qu'à toi semblait être Sélim; ce frère consomma le trépas d'un frère, mais épargna mon enfance, et me berça d'une illusion mensongère qu'on peut aujourd'hui lui rendre. Il m'éleva, non avec tendresse, mais comme le neveu d'un Caïn •; il me surveilla comme un lionceau qui ronge sa chaîne, et qui peut un jour la briser. Le sang de mon père bouillonne dans chacune de mes veines; cepen-
dant, pour l'amour de loi, je différerai ma vengeance, quoique je ne doive plus rester ici. Mais d'abord, bienaiméeZuleika, apprends comment Giaffir accomplit cet odieux forfait.
a Comment leurs dissentiments devinrent de la haine, si ce fut l'amour ou l'envie qui les rendit ennemis, peu importe, et je l'ignore; il suffit des torts les plus légers pour troubler le repos des âmes ombrageuses. Le bras d'Abdallah était fort à la guerre; les chants des Bosniaques en ont conservé la mémoire, et les hordes rebelles de Paswan* n'ont pas oublié combien un tel hôte leur était odieux ; mais je ne dois te raconter ici que sa mort, funeste ouvrage de la haine de Giaffir, et comment la découverte du secret de ma naissance, quel qu'en soit d'ailleurs le résultat, m'a rendu libre.
<r Quand Paswan, après de longues années de combats livrés d'abord pour défendre sa vie, puis pour assurer sa puissance, prit dans les murs de Widdin une attitude trop fière, nos pachas se rallièrent autour du trône impérial ; les deux frères ne furent pas les derniers ni les moindres d'entre les chefs puissants qui accoururent, et chacun d'eux amena des forces séparées. Ils déployèrent aux vents leurs queues de cheval, et vinrent dans la plaine de Sophie planter leurs tentes et occuper chacun le poste qui leur était assigné; assigné, hélas! inutilement à l'un d'eux! Qu'est-il besoin de tant de paroles? Par l'ordre de Giaffir, un poison subtil comme son âme, versé dans la coupe mortelle, envoya Abdallah au ciel. Au retour de la chasse, couché dans son bain et brûlé par la fièvre, il ne soupçonnait pas que, pour étancher sa soif, la colère d'un frère lui préparait un semblable breuvage : un serviteur gagné apporta la coupe, il en but une gorgée 1 ; il ne lui en fallut pas davantage ! Si tu doutes de la vérité de mon récit, Zuleika, interroge liaroun, —il te confirmera mes paroles.
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t Le crime consommé, et la révolte de Paswan comprimée, bien que jamais domptée, Giaffir obtint le pachalick d'Abdallah ; — tu ne sais pas tout ce que, dans notre divan, peut au pire des hommes procurer la richesse. — Les honneurs d'Abdallah furent conférés k un homme couvert du sang de son frère; il est vrai que celte acquisition épuisa presque ses trésors mal acquis, mais il les eut bientôt remplacés. Veux-tu savoir comment ? Regarde ces lerres incultes, et demande au paysan décharné si ses gains lui payent ses sueurs! — Pourquoi le farouche usurpateur m'a épargné et a partage avec moi son palais, je l'ignore. La honte, le regret, le remords, le peu de crainte inspiré par un enfant, et puis l'adoption d'un fils par celui k qui le ciel n'en avait point accordé, quelque intrigue inconnue, un caprice, ont pu contribuer k me sauver la vie ; — mais celte vie n'est point paisible : il ne peut, lui, faire fléchir son caractère hautain, m moi lui pardonner le sang d'un père.
« Dans son palais, ton père a des ennemis; tous ceux qui rompent son pain ne lui sont pas dévoués : k ceux-lk si je révélais ma naissance, le nombre de ses jours, de ses instants même, serait court. Ils n'ont besoin que d'une volonté qui »es guide, que d'une main qui leur montre où il faut frapper. Mais Haroun est le seul qui connaisse et qui ait jamais connu celle histoire dont le dénouement approche. Élevé dans le palais d'Abdallah, il occupait dans son sérail l'emploi qu'il occupe ici. — Il le vit mourir. Mais que pouvait un simple esclave? Venger son maître? hélas! il était trop lard; ou soustraire son fils k un destin semblable ? c'est ce qu'il fit; et lorsqu'il vit l'orgueilleux Giaffir heureux et triomphant sur les ruines de ses ennemis vaincus, de ses amis trahis, il conduisit aux portes de son palais l'orphelin sans appui ; il demanda qu'on épargnât ma vie, et ne le demanda pas en vain. On eut soin de cacher ma naissance k tout le monde, et surtout k moi : c'est ainsi que la sûreté de GiafGr fut garantie. Bientôt il quilta la Roumélic et vint fixer sa résidence
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sur la rive asiatique, loin dis bords du Danube et des possessions de mon père. Haroun est le seul qui me connaisse; ce Nubien a senti que les secrets d'un tyran sont des chaînes dont le captif s'affranchit avec joie, et m'a révélé toutes ces choses et d'autres encore. Ce sont la les hommes qu'Allah, dans sa justice, envoie aux coupables : — des esclaves, des instruments, des complices, — jamais des amis.
« Tout cela, Zuleika, est dur h entendre; mais ce qui me reste à te dire le sera bien plus encore : dussent mes paroles blesser ta timidité, je ne dois rien te cacher. Je t'ai vue tressaillir en voyant ce costume, et cependant je l'ai souvent porté et le porterai longlemps encore. Ce galiongi, auquel lu as engagé ta foi, est le chef de ces hordes de pirates qui ont leurs lois et leurs vies au bout de leurs épées ; la pâleur doublerait au récit de leur effrayante histoire. Ces armes que tu vois, mes soldats les ont apportées; les bras qui les manient ne sont pas loin; c'est aussi pour ces hommes grossiers qu'est remplie celte coupe; dès qu'ils l'ont vidée, ils ne reculent plus. Que notre Prophète leur pardonne! ce n'est que dans le vin qu'ils sont infidèles.
a Que pouvais-je faire? Proscrit ici, amené à. force d'insultes à désirer l'exil, laissé dans l'oisiveté, — car les craintes de Giaffir m'interdisaient le coursier et la lance; — et cependant, — ô Mahomet! combien de fois le despote ne m'a-t-il pas outragé en plein divan, comme si ma faible main s'était refusée à tenir la bride et le glaive ! Il alla même à la guerre sans moi, et me laissa ici inaclif, inconnu, abandonné avec les femmes aux soins d'Haroun, sevré d'amour et de gloire; pendant que toi, — dont la tendresse, tout en m'amollissant peut-être, m'avait longtemps consolé, on l'envoya à Brouse pour y attendre l'issue des combats. Haroun, qui me vit porter avec douleur le joug de mon inaction, consentit, non sans effroi, k laisser partir son captif, et brisa ma chaîne pour une saison, en me faisant promettre de revenir la veille du jour où le commandement de Giaffir
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serait expiré. Je chercherais inutilement à te peindre l'ivresse qui inonda mon cœur quand mon regard, libre enfin, contempla la terre, l'Océan, le soleil et le ciel, comme si mon âme les eût pénétrés, et que toutes leurs plus intimes merveilles me fussent apparues! Un seul mot peut te peindre tout ce que j'éprouvai en ce moment: — j'étais libre! Ton absence même cessa de m'être pénible; le monde, — le ciel même, étaient k moi !
« L'esquif d'un Maure fidèle me transporta loin de ce rivage oisif. Je brûlais de voir les îles semées comme des perles sur le diadème de pourpre de l'Océan : je les visitai l'une après l'autre, et les vis toutes 9 ; mais quand et où je me suis joint à ces hommes avec qui j'ai juré de triompher ou de mourir, j'aurai le temps de le le raconter quand nos projets seront accomplis et que notre destinée sera fixée.
« Il est vrai que c'est une réunion d'hommes sans lois, aux formes peu attrayantes, au caractère peu endurant; il s'y trouve réunis des individus de toutes les croyances, de lous les pays; mais une franchise sans bornes, un bras toujours prêt à frapper, l'obéissance aux ordres de leur chef, un cœur qui ne recule devant aucune entreprise et ne voit jamais rien avec les yeux de la crainte, l'amitié pour chacun, îa fidélité pour tous, et la vengeance vouée h ceux qui succombent, voilà ce qui en fait des instruments précieux pour servir des projets plus importants encore que les miens. J'ai étudié de près les plus distingués d'entre eux; mais je prends surtout conseil delà prudence du Frank circonspect. 11 en est qui s'élèvent h de plus hautes pensées. Ici les derniers patriotes de Lambro 10 jouissent d'une liberté anticipée; et rassemblés autour du feu de la caverne , on les entend souvent discuter des plans chimériques pour briser le joug des rayas 11 . Que leurs cœurs se soulagent en paroles ; qu'ils s'entretiennent de l'égalité des droits, chimère que l'homme n'a jamais connue. Et moi aussi, j'aime la liberté! Oui! qu'on me laisse errer sur les flots comme jadis le patriarche de la
mer 15 , ou mener sur la terre la vie nomade du Tartare! Ma tente sur le rivage, ma galère sur l'Océan, sont pour moi plus que les cités et les sérails. Emporté par mon coursier ou poussé par la brise, à travers les sables du désert ou l'écume des vagues, où tu voudras, bondis, mon cheval barbe! glisse, ma proue légère! Mais, ô ma Zuleika! sois l'étoile qui guide mes pas errants ! partage et bénis ma nacelle; plane sur mon arche, colombe de paix et de promesse ! ou, puisque cet espoir nous est refusé dans un monde agité, sois l'arc-en-ciel levé sur ma vie orageuse, le rayon du soir dont le sourire écarte les nuages et colore le lendemain d'un rayon prophétique. Bénis — comme les sons que le muezzin fait entendre du haut des murs de La Mecque aux pèlerins purs et prosternés à sa voix, caressants — comme celle mélodie des jours de la jeunesse qui arrache une larme furtive h l'éloge muet, doux — comme le chant natal à l'oreille de l'exilé, — résonneront les accents si chers de ta voix longtemps aimée ! Pour loi, dans ces îles brillantes un boudoir est préparé, beau comme Aden 13 au premier jour de sa création. Mille glaives, avec le cœur et le bras de Sélim, attendent, s'agitent, prêts à protéger ou a frapper a ton commandement! Enlouré de ma bande, Zuleika auprès de moi, je parerai ma Gancéc des dépouilles des nations! On peut bien échanger contre de tels soucis et de telles joies la langueur et l'oisiveté du harem. Je ne m'aveugle pas sur ma destinée : partout m'attendent d'innombrables périls et un unique amour. Que la fortune me soit contraire, que de faux amis me trahissent, ton cœur adoré me payera de tous mes travaux. Qu'il m'est doux de songer qu'aux jours les plus sombres de mes malheurs, dussé-je trouver tout changé autour de moi, toi seule me resterais fidèle ! Que ton âme ait la fermeté de celle de Sélim ! que la mienne soit pour toi tendre comme est la tienne ! et, mettant en commun nos douleur» et nos joies, que nos pensées se confondent et que rien ne nous sépare ! Une fois libres, mon devoir m'appellera à la tête de ma troupe; amis entre nous, ennemis du reste des hommes, en cela nous ne faisons que suivre la pente fatale-
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ment assignée par la nature à notre espèce guerroyante. Vois! là où cesse le carnage, ou s'arrête la conquête, l'homme fait une solitude qu'il nomme la paix ! Moi aussi, je veux, comme les autres, user de mon adresse et de ma force ; mais je ne veux de territoire que la longueur de mon sabre. Le pouvoir ne règne qu'à la condition de diviser; il n'a de ressource que dans l'heureuse alternative de la ruse ou de la force: que la force soit notre ressource, a nous! la ruse viendra plus tard, quand les villes nous auront renfermés dans la geôle sociale. Là, ton âme elle-même pourrait faillir. — Que de fois la corruption a ébranlé des cœurs que le péril n'avait pu faire fléchir! Et plus souvent que l'homme encore, on a vu la femme, dès que la mort ou l'infortune, ou même seulement une disgrâce, avait frappé celui qu'elle
aimait, se plonger dans le sein des plaisirs, et déshonorer
Loin de moi le soupçon ! il n'est point fait pour Zuleika ! Mais, après tout, la vie n'est qu'un jeu de hasard; et ici, il ne nous reste rien à gagner, mais nous avons beaucoup à craindre. Oui, à craindre ! — l'incertitude, la peur de te voir ravie à mon amour, soit par la puissance d'Osman, soit par la volonté inflexible de Giaffir; celte crainte disparaîtra devant la brise favorable que l'Amour a promise pour celte nuit à ma voile. Nul danger ne peut effrayer le couple qu'a béni son sourire; qu'importe que leurs pas soient errants ? leurs cœurs sont en repos. Avec toi, toutes les fatigues me seront douces, tous les climats auront des charmes; la terre, la mer, tout nous sera égal; notre monde sera dans nos bras. Les vents peuvent mugir sur le pont de ma galère, pourvft que je sente tes bras me presser d'une vive étreinte. Le dernier murmure de mes lèvres sera, non un soupir vers la vie, mais une prière pour toi. Le courroux des éléments ne peut effrayer l'Amour qui n'a pas de plus redoutable ennemi que la Civilisation; là sont les seuls écueils qui puissent retarder notre course : ici des dangers d'un moment, là des années de naufrage! Mais loin de nous les pensées qui revêtent des formes effrayantes ! Ce moment doit accomplir notre évasion ou l'empêcher à jamais. Je n'ai plus que quelques
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mot3 à ajouter pour terminer mon récit. Toi, lu n'as qu'un mot à dire, et les flots nous entraînent loin de nos ennemis. Oui, nos ennemis / Diminuera-t-elle, la haine que me porte Giaflir? Et n'esl-il pas ton ennemi, cet Osman qui voudrait nous séparer?
« Je fus de retour au temps fixé pour sauver la tête de mon gardien, et garantir sa fidélité de tout soupçon. Peu de personnes savaient, et nul ne fit connaître, que j'avais ainsi erré sur les flots, et voyagé d'île en île. Depuis cette époque, bien que je sois séparé de ma troupe, et qu'il ne m'arrive que rarement de quitter la terre, aucune expédition ne se fait et ne se fera qu'elle n'ait été concertée et ordonnée par moi : je forme le plan, j'adjuge les dépouilles; il convient que je prenne une part plus active aux travaux. Mais mon récit a trop duré ; le temps presse ; ma barque est a flot, et nous ne laissons derrière nous que des objets de haine ou de crainte. Demain Osman arrive avec sa suite ; — cette nuit doit briser ta chaîne ; et si tu veux sauver ce bey orgueilleux, peut-être même la vie de celui h qui tu dois la tienne, à l'instant même parlons, — partons! Cependant, quoique j'aje reru ta foi, si, effrayée de ce que je viens de t'apprendre, tu veux rétracter ce serment volontaire, je reste ici; — oui, résolu à ne pas souffrir que tu sois l'époused 'un autre , je reste , au péril de ma tête ! »
La vierge demeura muette et immobile, comme celte statue de la Douleur, alors qu'ayant perdu son dernier espoir une mère devint marbre ; tout, dans Zuleika, offrit l'image d'une jeune Niobé. Mais avant que ses lèvres ou son regard eussent répondu, le portique du jardin fut soudain éclairé par la lueur éclatante d'une torche; une seconde brilla bientôt, puis une autre, et une autre encore : a Oh î fuis ! mon... — tu ne l'es plus; — fuis, ô mon plus que frère! » Dans toutes les parties du jardin étincelle la rouge clarté des torches menaçantes; et il n'y a pas que des torches, — car chaque main droite tient un glaive nu. Ils se divisent, cherchent, revien-
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nent sur leurs pas, et brandissent l'acier brillant à la lueur des flambeaux. A leur suite on aperçoit Giaffir, furieux et agitant son cimeterre. Ils approchent, ils touchent presque la grotlo : — ahl cette grotte sera-t-elle le tombeau de Sélim? »
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Il demeura intrépide : — « Le moment est venu, — bientôt passé ; — un baiser, Zuleika : — c'est mon dernier ! Mes hommes ne sont pas loiit du rivage, ils entendront peut-être ce signal, et verront du moins la lumière de mon arme ; mais ils sont trop peu nombreux; — c'est un acte téméraire ; n'importe, — encore cet effort 1 » En même temps il s'avança vers l'entrée de la caverne : l'écho répéta au loin la détonation de son pistolet. Zuleika ne tressaillit pas, ne pleura pas; le désespoir glaça ses yeux et son cœur. — a Ils ne m'entendent pas! ou, s'ils rament vers nous, ils n'arriveront qne pour me voir mourir. Ce bruit a attiré nos ennemis de ce côté. Sors de ton fourreau maintenant, glaive de mon père ; jamais tu ne vis un combat plus inégal I Adieu, Zuleika ! — ma bien-aimée.! retire-toi; cependant reste dans la grotte: — tu y seras en sûreté. Avec toi, sa colère s'exhalera en paroles. Ne bouge pas, de peur que quelque lame, quelque balle égarée ne t'atteigne. Ne crains rien pour lui. — Que je meure plutôt que de chercher ton père dans cette lutte ! non, — quoiqu'il ait versé ce poison; non, — quoiqu'il m'ait appelé lâche! Mais présentera i-je humblement ma poitrine à leur acier? non ; et, ton père excepté, ils vont sentir mes coups ! *
D'un bond il s'élance sur la rive. Déjà le plus rapproché de ceux qui le poursuivent est tombé à ses pieds, et n'offre plus qu'une tète béante, un tronc palpitant ; un autre subit le môme sort : mais un essaim d'ennemis l'entoure; à droite, à gauche, il se fraie un passage, et déjà il touche presque les flots : son bateau approche, il n'en est plus séparé que par une longueur de cinq rames; ses compagnons font des efforts désespérés. Arriveront-ils à temps pour le sauver? Déjà les vagues les plus avancées mouillent ses pieds; ses soldais plongent dans la baie, leurs sabres brillent à travers l'écume;
couverts d'eau, — ardents, infatigables, ils luttent contre les flots; — les voilà qui louchent la terre! Us viennent— pour grossir le nombre des victimes. — Le meilleur de son sang a rougi l'onde amère.
Échappé aux balles, à peine effleuré par le glaive, trahi, entouré, Sélim avait atteint l'endroit où la rive et les vagues se touchent. Déjà son pied s'imprimait pour la dernière foi» sur le sable, son bras portait le dernier coup de mort. — Oh ! pourquoi s'est-il retourné pour voir encore celle que son regard cherchait en vain ? Ce léger délai, ce fatal regard va décider sa mort ou river pour jamais sa chatne. Au milieu des périls et des douleurs , combien l'espérance est lente h abandonner les amants ! Il avait le dos tourné à la vague éeumeuse ; derrière lui et tout près étaient ses compagnons ; tout à coup une balle a sifflé dans l'air : « Ainsi tombent les ennemis ae Giaflîr! » Quelle est celte voix ? A qui cette carabine ? A qui celte balle qui a résonné dans les ombres de la nuit, tirée de trop près pour ne pas donner la mort? A toi,— meurtrier d'Abdallah ! Ta haine donna au père un lent trépas; le lils a trouvé une fin plus prompte : le sang qui jaillit à gros bouillons de sa poitrine rougit la blanche écume de la mer; — si un gémissement tenta de s'exhaler de ses lèvres, il fut étouffé par les vagues mugissantes !
L'aurore écarte lentement les nuages ; il ne reste du combat que peu de trophées; aux cris qui avaient fait retentir la baie, dans l'ombre de la nuit, a succédé le silence; le théâtre du carnage en conserve encore quelques vestiges, tels que des tronçons d'épée ; des traces de pas et l'empreinte de mains convulsives se voient encore sur le sable ; plus loin une torche brisée, un bateau sans rames; et, à l'endroit où la mer touche la plage , on aperçoit au milieu des algues une capote blanche ! elle est déchirée en deux, elle porte une tache rouge que la vague ne peut effacer. Mais celui qu'elle couvrait, où est-il ? Vous qui voulez pleurer sur sa dépouille, allez la demander aux vagues qui le transportent le long du promon-
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toire de Sigée et le rejettent sur la rive de temaos. Les oiseaux de mer planent en criant sur ta proie que leurs becs affamés épargnent encore, pendant que, secouée sur son oreiller sans repos, sa tète se soulève, bercée parle balancement des flots. Cette main, dont le mouvement n'est pas de la vie, semble faire un effort pour se dresser menaçante, tantôt se levant avec îa vague, tantôt s'abaissant avec elle. Et qu'importe que ce cadavre repose dans une tombe vivante ? L'oiseau qui déchirera ce corps abattu ne fera que priver les vers de la proie qui leur revient. Le seuî cœur qui eût saigné, les seuls yeux qui eussent pleuré en le voyant mourir, qui eussent vu ses membres dispersés réunis dans une tombe, et arrosé de larmes de deuil son turban funéraire 14 , ce cœur s'est brisé, — ces yeux se sont fermés — même avant les si t ns .
Auprès des vagues d'Hellé une voix de deuil se fait entendre; les yeux des femmes sont humides , et pâle est la joue des hommes. Zuleika! dernier rejeton de la raee de Giaftir ! l'époux qu'on te destinait est venu trop tard : il ne voit pas, il ne verra pas ton visage ! Les sons lointains d»u wul-wulleh 18 n'arrivent-ils pas à son oreille ? Tes femmes qui pleurent sur le seuil, les voix qui chantent Fhymne funèbre du Coran, les esclaves qui, les bras croisés, attendent en silence, les gémissements du palais, les cris de douleur emportés par la brise, lui apprennent ton destin ! Tu n'as pas vu tomber ton Sélim ! Dans cet instant terrible où il sortit de la grotte, ton cœur se glaea ? Il était ton esporr, — ta joie, — ton amour; — il était tout pour loi, — et cette dernière pensée pour celui que lu ne pouvais sauver suffit pour te donner la mort ; tu jetas un cri déchirant, et puis tout fut tranquille. Paix à ton cœur brisé, à ta tombe virginale ! Heureuse de n'avoir perdu de la vie que ce qu'elle a de pire! Cette douleur, — bien que profonde, — bien que fatale, — elle fut ta première ! Trois fois heureuse de n'avoir jamais à ressentir ni h redouter les tourments de l'absence , de la honte , de l'orgueil , de la haine , de la vengeance, du remords ! et cette angoisse qui est plus que de la
démence! ce ver qui ne dort pas et ne meurt jamais; celte pensée qui rembrunit les jours et rend les nuits horribles, qui craint l'ombre et fuit la lumière, qui circule autour du cœur palpitant et le déchire ! oh ! pourquoi ne pas le consumer, — et s'éloigner ensuite ? Malheur à toi , pacha imprudent et impitoyable ! En vain lu couvres ta tête de cendres, en vain tu revêts le cilice de cette même main qui versa le sang d'Abdallah,— de Sélim; qu'elle arrache maintenant ta barbe dans" l'accès d'un inutile désespoir : celle dont ton cœur était fier, la fiancée promise à la couche d'Osman, celle que ton sultan n'eût pu voir sans la vouloir pour épouse, ta lille est morte! Espoir de la vieillesse, rayon solitaire de ton crépuscule, elle s'est couchée, l'étoile qui brillait sur les rives d'Hellé ! Qui a éteint sa lumière ? — le sang que tu as répandu ! Écoute, GiafGr : à cette question de ton désespoir : « Mon enfant, où est-elle? » — l'écho répond : a Où est-elle ? »
Dans l'enceinte où brillent des milliers de tombeaux, audessus desquels élève son feuillage sombre le cyprès attristé mais plein de vie, car il ne se fane jamais, quoique chacune de ses branches et de ses feuilles soit empreinte d'une éternelle douleur , comme celle d'un premier amour malheureux, — il est un lieu qui fleurit toujours, même dans ce jardin de la mort; une rose solitaire y déploie son éclat doux et pâle : on la dirait plantée des mains du Désespoir, — tant elle est blanche et frêle; — il semble que la brise la plus légère va disperser ses feuilles dans les airs, et cependant c'est en vain qu'elle est assaillie par la gelée et les orages, c'est en vain qu'une main plus impitoyable que les frimas l'arrache aujourd'hui a sa tige, — demain la voit refleurir! Un génie la cultive avec amour et l'arrose de larmes célestes! les filles d'Hellé peuvent croire qu'elle n'a rien de terrestre; la fleur qui brave le souffle destructeur de la tempête épanouit ses boutons sans l'abri d'un berceau, et n'a besoin pour fleurir ni des pluies printanières, ni des chaleurs de l'été. Lh, chante tout le long de la nuit un oiseau invisible, — mais peu éloigné; on ne voit pas ses ailes aériennes,
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mais doux comme la harpe qu'une houri fait vibrer, résonnent ses clianls ravissants et prolongés. On pourrait croire que c'est le bulbul ; mais quoique triste , la voix de ce dernier n'a pas de tels accents ; car ceux qui les entendent ne peuvent plus s'éloigner; ils restent là et se prennent à pleurer comme s'ils aimaient en vain ! Et néanmoins, les larmes qu'ils versent sont si douces, c'est une douleur si dégagée de crainte, qu'ils ne voient qu'avec peine l'aurore interrompre ce mélancolique concert, et voudraient prolonger encore leur veille et leurs larmes, tant ses chants ont un charme enivrant! Mais aux premières lueurs du jour, celte magique mélodie expire. Il en est même (et c'est ainsi que les doux rêves de la jeunesse nous abusent, mais qui aurait le courage de les blâmer? ), il en est qui, dans les indexions de cette voix touchante, ont cru reconnaître le nom de Zuleika. C'est de la cime de son cyprès que résonne dans l'air ce doux nom ; c'est dans l'humble terre qui recouvre sa cendre virginale que la rose blanche a les racines de sa tige. 11 y a quelque temps on y mit un marbre ; le soir le vit placer, — le malin il avait disparu ! Ce ne fut pas une main mortelle qui put enlever celle masse profondément fixée en terre, et la transporter sur le rivage ; car, si nous en croyons les légendes d'Hellé, ce fut la qu'on le retrouva le lendemain, h l'endroit même où élait tombé Sélim, baigné par ces mômes flots qui avaient dénié à son corps une sépulture plus sainte. On dit que la nuit on voit s'incliner en cet endroit une tête livide coiffée d'un turban ; et aujourd'hui ce marbre gisant au bord des ondes s'appelle « l'oreiller du Fantôme du Pirate! » Au lieu où il élait d'abord, continue à fleurir cette rose"de tristesse et de deuil, solitaire , humide , froidement pure et pâle , semblable à la joue de la beauté qui pleure au récit de quelque infortune.
NOTES DU CHANT DEUXIÈME
• Avant d'envahir la Perse, Alexandre visita le tombeau d'Achille, et déposa sur l'autel une couronne de laurier. 11 fut imité par Caracalla. Ce dernier même empoisonna, dit-on, un de ses amis, nommé Festus, pour avoir l'occasion d'instituer de nouveaux jeux patrocliens. J'ai vu les mou-
tons paître sur les tombeaux d'QEsietes et d'Àntiloque. Le premier est au milieu de la plaine.
* Lorsqu'on frotte l'ambre, il s'en exhale nn parfum qui, suns avoir beaucoup de force, D'est pas désagréable (no* désagréable).
* La croyance aux amulettes gravés sur des pierres ou enfermés dans des boites d'or est encore générale en Orient; ils se composent de versets du Coran ; on les porte suspendus au cou, au poignet ou au bras. Le verset du Koursi (le trône), dans le second chapitre du Coran, qui décrit les attributs du Très-Haut, passe pour le plus efficace et le plus sublime de tous. Les personnes pieuses le portent de préférence.
* Combolio, ou chapelet turc.
* Galiongee on goliongi, un marin, c'est-è-dire un marin turc. Sur un vaisseau turc, les Grecs sont matelots, et les Turcs portent le mousquet. Leur costume est fort pittoresque. J'ai vu plus d'une fois le capitan-pacha le revêtir quand il voulait garder l'incognito. Ils ont ordinairement les jambes nues. Les brodequins que j'ai décrits comme argentés sont ceux que j'ai vus à un voleur arnaute qui avait quitté la profession, et chez qui je logeais, près de Gastouni, en Morée; ils étaient composés d'écaillé* comme le dos d'une armadille.
* Les allusions à un personnage ou à un événement de l'An ion-Testament sont aussi communes chez les musulmans que chez les juifs. Les premiers se piquent même de mieux connaître la vie, souvent fabuleuse, des patriarches, qu'elle n'est racontée dans les livres saints, et, Adam ne leur suffisant pas, ils ont une biographie des préadamites. Salomon est le roi des sorciers, et Moïse un prophète qui ne le cède qu'au Christ et à Mahomet. Zuleika est le nom persan de la femme de Putiphar, et ses amours avec Joseph forment le sujet d'un des plus beaux poèmes orientaux. Il n'y a donc pas d'infraction à la couleur locale en mettant dans la bouche d'un musulman les noms de Cain et de Noé.
[M. Murray ayant exprimé quelque doute sur l'emploi du nom de Cain dans la bouche d'un infidèle, Byron lui envoya la note qu'on vient de lire — au bénéfice des ihgorants. « Pour ma poésie en elle-même, dit-il, je n'en faif pas plus de cas que d'un pain de sucre; mais, pour la vérité des costumes et des paysages, je combattrais jusqu'à la mort. »]
7 Paswan Oglou, le rebelle de Widin, qui, pendant les dernières années de sa vie, brava le pouvoir de la Sublime -Porte,
8 Giafflr, pacha d'Argyro-Castro ou de Scutari , je ne sais lequel des deux, fut mis à mort delà même manière par l'Albanais Ali. Pendant que
* j'étais dans le pays, Ali-Pacha épousa la fille de sa victime quelques années après cet assassinat, qui se consomma dans un bein à Sophia ou à Andrinople. Le poison fut mis dans une lasse de café que présente toujours un domestique avant le sorbet, lorsqu'on est habillé.
9 Les Turcs ne connaissent guère d'autres iles que celles de l'Archipel. C'est à cette mer que le texte fait allusion.
10 Lambro Canxani, Grec fameux par ses tentatives pour délivrer son pays. Abandonne par les Russes, il se fit pirate, et l'Archipel devint Ju
LA FIANCÉE D'aBYDOS. — NOTES DU CHANT II. 87
théâtre de ses exploits. On dit qu'il vit encore à Saint-Potarsbourg. Lui et Kiga sont les deux plu§ célèbres des révolutionnaires grecs.
i» Ray ah. On appelle ainsi tous ceux qui payent la capitation nommée haratch.
i* Ce premier des voyages est du petit nombre de ceux que les Turcs se vantent de bien connaître.
« Jannat al Aden est le séjour de l'éternité, le paradis des musulmans.
i* 11 n'y a que les tombeaux des hommes qui portent un turban sculpté.
18 Chant de mort des femmes turques. Les esclaves sont silencieux l'étiquette musulmane ne leur permet point de laisser paritre leur douleur en public.
LE CORSAIRE
• — I taoi pentitri in lai dormir non ponno. •
Ttuo, Jerusalemmi liberata, eanto X.
A TIIOMAS MOORE.
• 7 JuwUr 181».
« Mon cher Moore,
« Je vous ai écrit une longue lettre de dédicace que je supprime, quoiqu'elle exprime sur vous une opinion que tout le monde s'honore de partager. J'y parlais trop de poésie et de politique, et d'ailleurs elle finissait par un sujet peu divertissant pour le lecteur, c'est-à-dire que je me mettais moi-même en scène. J'aurais pu la refaire ; mais qu'en est-il besoin ? Mes éloges n'auraient rien ajouté à votre réputation si solidement établie, et vous connaissez mon admiration pour vos talents, et le plaisir que j'éprouve à jouir de votre conversation. En vous demandant, en qualité d'ami, la permission de vous dédier ce poëme, je ne désire qu'une chose, c'est qu'il soit digne de vous.
« Votre affectionné et dévoué Byron. »
- CHANT PREMIER
- — . . NcMum maffgior dolorc, Cho ricordarii del tempo f«lic« NelU miieri* ■ Dahti.
« Sur les ondes joyeuses de la mer sombre et bleue, comme elles nos pensées sont sans bornes, et nos âmes libres comme elles; aussi loin que la brise peut porter, partout où les vagues écument, voila notre empire, voila notre patrie. Ce sont la nos royaumes, où notre puissance n'a point de limites. Notre pavillon est le sceptre auquel obéissent tous ceux qui le rencontrent. Dans notre y'ic turbulente et sauvage, nous oassons, avec une égale jouissance , du travail au re-
poset du repos au travail. Oh ! qui pourrait peindre nos émotions?... Ce n'est pas loi, esclave énervé de qui l'àme malade défaillirait sur la vague bondissante; ni toi, vaniteux seigneur d'indolence, et de folles débauches, pour qui le sommeil n'a plus de douceur, et le plaisir plus de charmes. Oh ! — excepté celui dont le cœur l'a éprouvé, et a bondi triomphant sur les vastes ondes, — qui peut dire le sentiment plein d'exaltation et le jeu délirant du pouls , qui font tressaillir l'homme errant sur celle voie sans bornes et sans traces ? désirer pour lui-même le combat imminent, faire ses délices de ce que les autres appellent danger, rechercher avec joie ce que les lâches fuient avec crainte, et, la. où défaillent les faibles, sentir, — sentir jusqu'au plus profond du cœur qui se gonfle, — ses espérances s'éveiller et grandir son courage !
« La mort est pour nous sans terreur, — pourvu que nos ennemis meurent avec nous ; — ce n'est pour nous qu'un sommeil plus profond : qu'elle vienne quand elle voudra! nous nous hâtons de jouir de la vie, et quand nous la perdons, qu'importe que ce soit par les maladies ou dans les combats? Que celui qui traîne son existence, épris de la décrépitude, se cramponne à sa couche et y consume ses jours dans la souffrance; qu'il ne respire qu'avec effort, et que sa tôle paralysée tremble sur ses épaules ; à nous la fraîche tombe de gazon, et non le lit fiévreux! Tandis que, râle h râle, il rend son âme épuisée, la nôtre, avec une angoisse, — d'un seul bond, — échappe à toute contrainte. Son cadavre peut se vanter de son urne et de son étroit caveau , et ceux qui abhorraient sa vie peuvent dorer sa tombe. A nous des larmes, rares, mais sincères, quand l'Océan nous sert de linceul et de sépulcre ! A nous le tribut d'affectueux regrets dans la coupe empourprée vidée en notre mémoire, et la courte épitaphe dont on nous honore au jour du danger, quand, après la vicloire, ceux qui survivent se partagent le butin et s'écrient, le front rembruni par un inste souvenir: — a Que de joie eût exalté en ce jour le cœur des brave3 qui ne sont plus ! »
GO OEUVRES DE I.Or.D BYRON.
Tels étaient les accents qui retentissaient autour du feu de la garde, dans l'île du corsaire; tels étaient les sons qui allaient éveiller les échos des rochers, et qui semblaient des chants a des oreilles aussi sauvages! Répartis en groupes sur le sable doré, les pirates jouent, — boivent, — causent ou aiguisent la lame de leur poignard; ils choisissent les armes, assignent à chacun son épée, et voient sans émotion le sang qui la ternit; on répare les chaloupes, on replace la rame ou l'aviron; les uns errent pensifs sur la plage, d'autres s'occupent à tendre des pièges aux oiseaux, ou a sécher au soleil les filets humides ; ceux-ci portent un regard avide vers l'endroit de l'horizon où il leur semble voir une voile ; ceux-là racontent leurs exploits passés, et se demandent vers quelle proie nouvelle on conduira leur courage; peu importe,
— c'est l'affaire de leur chef; la leur c'est d'obéir et d'avoir foi au succès de ses entreprises. Mais ce chef, quel est-il? Partout son nom est fameux et redouté; — ils n'en demandent et n'en savent pas davantage. Il ne se montre à eux -que pour commander; sa parole est brève, mais son coup d'œil est sûr de même que sa main. 11 ne se môle point à la joie de leurs banquets; mais en faveur de ses succès ils lui pardonnent son silence. Pour lui la coupe ne se remplit jamais, elle passe devant lui sans qu'il y goûte; — quant aux mets dont il se nourrit, le plus frugal de ses hommes les laisserait aussi passer volontiers sans y toucher : un pain grossier, les végétaux les plus simples, quelquefois le luxe des fruits de l'été, font tous les frais de sa table, dont un ermite se contenterait à peine. Mais pendant qu'il repousse loin de lui les jouissances grossières des sens, son âme semble fortifiée par cette abstinence : a Qu'on vogue vers ce rivage! »
— On y vogue. « Faites ceci! » — On le fait. « En rang, et suivez-moi! » La proie est conquise. Ses paroles sont rapides comme ses actes; tous obéissent; il en est peu qui lui demandent les motifs de ses ordres: une réponse courte, un coup d'œil de mépris, c'est tout ce qu'il leur daigne accorder.
« Une Toile! — une voile ! » C'est une prise en espérance! Quelle nation ? — quel pavillon? Que dit le télescope ? Hélas ! ce n'est pas une prise! — mais c'est une voile amie : le pavillon rouge se déroule au souffle de la brise. Oui, c'est un de nos navires qui rentre au port. — Que celte brise lui soit propice ! — avant la nuit il aura jeté l'ancre. Déjà le cap est doublé, — notre baie reçoit cette proue qui fend avec fierté l'onde écumeuse. Avec quelle majesté il s'avance! Déployant ses blanches ailes, voyez-le fuir, — c'est ce qui ne lui arrive jamais devant l'ennemi. Il marche sur les eaux comme un être animé , et semble défier les éléments au combat. Qui ne braverait le feu des batailles — et les naufrages — pour être salué roi de son lillac peuplé?
Le câble glisse avec un bruit rauque sur le flanc du vaisseau; les voiles sont ferlées, et le voilà qui se balance sur son ancre : les oisifs rassemblés sur la plage aperçoivent déjà le canot qu'on descend de la poupe. 11 est équipé. — Les rames frappent l'onde en cadence jusqu'à ce que sa quille touche le sable. Leur arrivée est saluée par des cris d'allégresse et des voix amies; la main presse la main ; on sourit, on s'interroge, on se répond à la hâte, et le cœur se promet les joies d'un banquet fraternel !
La nouvelle se répand, et la foule augmente; au milieu <Iu bruit des voix et des rires, la femme exprime ses inquiétudes par des accents plus tendres : — les noms d'amis, d'époux, d'amants, sont dans chacune de ses paroles : ■ Oh ! sont-ils sains et saufs ? Nous ne demandons pas des nouvelles de vos succès ; — mais les verrons-nous ? Entendronsnous leurs voix chéries? Là où gronde la bataille, où mugit la vague, — ils se sont sans doute conduits en gens de cœur? — Mais qui sont ceux qui ont survécu? Qu'ils se hâtent de venir agréablement nous surprendre , et que leurs baisers chassent le doute de nos yeux charmés! »
92 OEUVRER T>E Î.OTtï) BYRON.
a Où est notre chef? nous avons des dépôches a lui remettre. — La joie qui accueille notre arrivée — sera courte; mais elle est sincère, et, quoique de peu de durée, — elle nous fait du bien. Allons, Juan, conduis-nous sur-le-champ vers notre chef; ce devoir rempli, nous reviendrons nous mettre à table; et chacun apprendra ce qu'il désire savoir. » Par un sentier creusé dans le roc , ils gravissent lentement la colline au sommet de laquelle la tour d'observation domine* la baie Sur leur passage s'offrent d'épais buissons, des fleurs sauvages, des sources argentées, pleines de fraîcheur, dont les ondes éparses jaillissent en pétillant de leurs bassins de granit et semblent inviter à les boire. Ils montent de roc en roc. —Quel est, auprès de cet antre, cet homme solitaire dont les regards sont tournés vers la mer, appuvé tout pensif sur son épée qui dans sa main redoutable ne fait pas souvent office de bâton de repos? a C'est lui. — C'est Conrad. — Le voila, — comme a son ordinaire, — seul; va, Juan, va lui annoncer notre visite. Il regarde le vaisseau. — Dis-lui que nous sommes porteurs de nouvelles pressantes. Nous n'osons pas encore l'aborder, — tu sais qu'il n'aime pas que des importuns rapprochent sans son ordre. »
vu.
Juan se rend auprès de lui et les annonce. — Sans articuler une parole , Conrad fait un signe d'assentiment. Juan les appelle; ils viennent. — Il répond a leur salut en s'inclinanl légèrement, mais ses lèvres restent muettes. « Chef, ces lettres viennent de l'espion grec qui nous avertit de l'approche d'une prise ou d'un danger. Quelles que soient ccg nouvelles, nous pouvons dire que... » — a Silence! silence! »— Il met fin à leur babil. Interdits, ils se détournent, et se communiquent à voix basse leurs conjectures. Leurs regards furjifs cherchent a lire dans ses yeux l'impression que lui fait éprouver la lecture de cette missive; comme s'il devinait leur intention, soit fierté, soit afin de leur dérober son émotion ou ses inquiétudes, il détourne la téle pour lire. — « Mes tablettes, Juan, ; écoute, —où est Gonzalvo ?» — « A bord du
navire à l'ancre. » — a Qu'il y reste. — Porte-lui cet ordre. — Retournez a vos postes. — Préparez-vous a partir avec moi : c'est moi qui vous commande celte nuit. » — « Cette nuit! seigneur Conrad ?» — « Oui, au coucher du soleil. Vers ce soir, la brise soufflera. Mon corselet, — mon manteau ; — , une heure, et nous partons. Prends ton cor. Qu'il n'y ait pas de rouille à la batterie de ma carabine , et qu'elle ne trompe pas mon allante ; qu'on aiguise mon sabre d'abordage, et que la garde en soit élargie. Que l'armurier s'en occupe surle-champ ; la dernière fois il a plus fatigué mon bras que n'a fait l'ennemi. Veille ace que le canon de signal soit tiré exactement pour nous avertir quand l'heure qui nous reste sera expirée. »
Ils s'inclinent et s'éloignent à la hâte pour retourner bientôt sur le liquide abîme : mais ils n'en murmurent pas, — car c'est Conrad qui les guide; et qui oserait mettre en question ce qu'il a décidé? Homme de solitude et de mystère, il est rare qu'on le voie sourire, qu'on l'entende soupirer; son nom inspire l'effroi aux plus farouches de sa troupe, et fait pâlir leurs fronts basanés ; il gouverne leur àme avec ce tact d'un esprit supérieur qui éblouit, domine le vulgaire, et lui impose. Quelle est cette magique puissance que ces hommes sans lois reconnaissent et envient, mais à laquelle ils ne peuvent résister ? Qui peut enchaîner ainsi leur confiance ? Le pouvoir de la pensée ! — la magie de l'àme ! ce pouvoir conquis par le succès et habilement conservé, qui fait servir à sa volonté la faiblesse des autres, emploie leurs bras comme des instruments sans qu'ils s'en doutent, et s'approprie leurs plus brillants exploits. Il en a toujours été, il en sera toujours ainsi sous le soleil; toujours le grand nombre travaillera au bénéfice d'un seul ! C'est la loi de la nature. — Mais que le malheureux qui travaille n'accuse pas et ne haïsse pas celui qui recueille le fruit de ses sueurs. Oh I s'il connaissait le poids des chaînes splendidcs, comme son humble infortune lui paraîtrait légère !
Différent des anciens héros, démons dans leurs actes, mais dieux du moins par le visage, les traits de Conrad n'ont rien qui commande l'admiration, quoique ses noirs sourcils ombragent des yeux étineelants. Il est robuste, sans être d'une vigueur herculéenne ; il n'a rien de gigantesque, sa taille ne dépasse pas la proportion ordinaire. Cependant, aux yeux de l'observateur attentif, il y a dans l'ensemble de sa personne quelque chose qui le distingue de la foule. Ce que c'est, on l'ignore; mais cette impression n'en est pas" moins réelle, quoiqu'on cherche vainement à se l'expliquer. Le soleil a bruni ses joues ; son front haut et pâle est voilS" par les boucles nombreuses de sa noire chevelure ; souvent le mouvement de sa lèvre supérieure révèle malgré lui des pensées hautaines qu'il réprime, mais ne peut entièrement dissimuler. Sa voix est douce, sa contenance calme ; pourtant on voit qu'il se passe en lui queFque chose qu'il voudrait cacher. Les lignes profondes de ses traits et les couleurs mobiles de son visage attiraient parfois l'attention, et confondaient les conjectures, comme si cet abîme ténébreux de sa pensée couvait des sentiments terribles et indéfinissables ; cela était peut-être, mais personne ne le pouvait dire, tant son regard sévère était prompt à réprimer toute investigation trop puissante. Peu d'hommes pouvaient soutenir le choc de son œil pénétrant. Quand les yeux de la ruse essayaient de sonder son cœur et de pénétrer les mouvements changeants de son visage, il avait l'art de déjouer les projets de l'observateur, et le forçait de reporter son attention sur lui-même, dans la crainte de dévoiler à Conrad quelque pensée cachée au lieu de Jui arracher le secret des siennes. H y avait comme un démon dans son rire, qui soulevait des émotions de rage et de crainte; et lorsqu'on avait lu la haine dans son regard „ «nislre, il fallait dire adieu à Fespérance et à la pitié.
Les signes extérieurs par lesquels se manifestent les passions mauvaises sont difficiles h saisir. C'est intérieurement, — intérieurement que travaillait le génie du mal. L'Amour
trahit tous les sentiments divers qui l'agitent. — La Naine, l'Ambition, la Fraude, ne se manifestent que par un sourire amer; c'est à peine si une imperceptible contraction deslèvres, une pâleur légère répandue sur des traits étudiés, annoncent La présence des passions profondes; pour les examiner et les juger, il faut les voir sans être vu. Alors
— dans ces pas précipités, ces yeux levés en l'air, ces poings fermés, ces pauses douloureuses d'un homme qui écoute en tressaillant si quelque importun ne vient pas troubler sa redoutable solitude ; alors — dans ces traits qui reproduisent les angoisses du cœur, dans ces sentiments qui éclatent, non p&ur disparaître, mais pour se fortifier encore ; ces sentiments
— convulsifs, — contraires, — glacés ou brûlants, — qui enflamment la joue, ou couvrent le front d'une froide sueur,
— dans tous ces signes, qui que tu sois, contemple, si tu le peux sans trembler, contemple son âme, — vois-le dans son repos, alors que le sommeil vient adoucir sa destinée, vois
— comme ce cœur solitaire et flétri est déchiré par la pensée corrosive d'un passé qu'il abhorre! Vois... — Mais qui a jamais vu, qui verra jamais l'homme tel qu'il est, — les profondeurs de l'àme a découvert?
Et pourtant la nature n'avait pas destiné Conrad à commander à des coupables, et à devenir l'instrument le plus redoutable du crime; son âme avait subi de grandes altérations avant que ses actes l'entraînassent à déclarer la guerre k l'homme et à, être félon envers le ciel. Le monde l'avait trompé ; il s'y était montré trop sage dans ses discours, trop insensé dans sa conduite ; trop ferme pour ployer, trop fier pour s'abaisser, ses vertus mômes avaient contribué h le rendre dupe; il les maudit comme la cause de ses malheurs, au lieu d'en accuser les perfides qui le trahissaient. Il oublia que dans le bien fait à des hommes meilleurs, il pourrait encore trouver le bonheur et les moyens de faire de nouveaux heureux. Craint, — repoussé, — calomnié avant que sa jeunesse eût perdu sa force, il haïssait trop les hommes pour connaître le remords, et, n'écoulant que la voix
ytï OEUVRES DR LORD BYRON.
de son ressentiment, il se crut appelé à venger sur tous les torts de quelques-uns. 11 se savait criminel, — mais il regardait les autres hommes comme n'étant pas meilleurs qu'on ne le croyait lui-même, et les plus sages d'entre eux lui paraissaient des hypocrites qui cachaient ce que de plus hardis faisaient ouvertement. 11 se savait délesté, mais il savait que ceux qui ne l'aimaient pas tremblaient et le redoutaient du moins. Solitaire, farouche, bizarre, il n'inspirait à personne ni affection ni mépris ; son nom pouvait affliger , ses actes surprendre, mais ceux qui le craignaient n'osaient pas le mépriser; l'homme foule aux pieds le vermisseau, mais il y regarde avant d'éveiller le venin endormi du serpent roulé en longs anneaux ; le premier se retournera peut-être, mais il ne se vengera pas ; le dernier meurt, mais il ne laisse point après lui son ennemi vivant; il l'étreint dans ses redoutables nœuds; on peut l'écraser, non le vaincre, et son dard donne la mort !
Dans l'homme, le mal n'est jamais sans mélange de bien : — se ravivant au cœur de Conrad, un sentiment plus doux n'avait pas encore voulu le quitter. Maintes fois il s'était raillé de ceux qui se laissent enchaîner par une passion digne d'un insensé ou d'un enfant ; et pourtant ce fut en vain qu'il voulut s'en garantir, et chez lui aussi celte passion méritait le nom d'amour. Oui, c'était de l'amour, un amour constant, immuable, éprouvé, pour une seule femme dont rien n'avait pu le détacher. Chaque jour, de belles captives s'offraient a ses regards; sans les chercher ni les fuir, il passait froidement devant elles ; dans son île plus d'une beauté pleurait sa liberté perdue, aucune n'avait pu lui surprendre un moment de faiblesse. Oui, c'était de l'amour, si l'on doit ce nom h une tendresse éprouvée par les tentations, fortifiée par le malheur, demeurée ferme dans tous les climats, qui avait résisté à l'absence, et, — chose plus rare encore, — que le temps n'avait pu lasser; ses espérances déçues, ses projets renversés, ne pouvaient l'attrister en présence de son sourire ; devant elle tombait sa colère, et les douleurs de la ma-
îadie n'avaient pu lui arracher contre elle le plus léger signe d'impatience et d'humeur; toujours il la revoyait avec joie et la quittait avec calme, de peur que son air chagrin n'allât jusqu'à son cœur; cette tendresse, que rien n'avait interrompue ni menacé d'interrompre, c'était certes de l'amour, — s'il en fut jamais sur la terre! Il était criminel, — il méritait tous les reproches; — mais son amour était pur; de toutes ses vertus, il n'avait conservé que celle-là, et le crime luimême n'avait pu éteindre dans son cœur ce sentiment si doux.
Il s'arrêta un moment, jusqu'à ce que ses soldats, se dirigeant à la hâte vers la vallée, eussent passé le premier détour du sentier : a Étranges nouvelles ! — J'ai traversé bien des périls, et je ne sais pourquoi celui-ci me semble devoir être le dernier! Mon cœur me le dit; mais la crainte ne m'arrêtera pas, et mes compagnons ne me verront pas reculer devant ce nouveau danger. Il y a de la témérité à aller au-devant de l'ennemi ; mais noire perte est assurée si nous attendons ici la mort qu'on nous prépare. Mon plan est hardi; mais si la Fortune nous sourit, nous aurons des pleurs à nos funérailles. Oui, — qu'ils dorment, — que leurs rêves soient paisibles : l'aurore ne fit jamais luire à leur réveil de plus brillants rayons que ceux que je leur préparc si la brise me seconde, et qui vont cette nuit réchauffer ces tardifs vengeurs des mers. Allons prendre congé de Médora.
— 0 mon cœur défaillant! puisse le sien ne ressentir de longtemps le poids qui t'oppresse! Et cependant il fut un temps où j'étais brave! — orgueil insignifiant ici où tout le monde est brave. Les insectes eux-mêmes ont un aiguillon pour défendre ce qui leur est cher; ce courage vulgaire que nous partageons avec les animaux, qui doit au désespoir ses plus redoutables efforts, mérite à peine qu'on en parle;
— mais j'ai ambitionné une plus noble gloire : j'ai voulu apprendre à ceux que je commande comment le courage peut balancer le nombre; j'ai longtemps marché à leur tôle, — et leur sang n'a point coulé en vain ; ici, point de milieu : il
faul périt ou vaincre! EU bien! soit. — Ce qui me répugne, ce n'est pas de mourir, c'est de les conduire à des périls auxquels la fuite ne pourra pas les soustraire. Jusqu'ici mon sort m'a bien rarement occupé, mais mon orgueil s'indigne de me voir ainsi pris au piège. A quoi auront abouti mon habileté et mes ruses? à. tout risquer sur une seule carte, espoir, puissance, vie! 0 deslin! — Accuse ta folie et non le deslin I — 11 peut te sauver encore; il n'est pas trop tard. »
C'est ainsi qu'il s'entretenait avec lui-même, jusqu'à ce qu'enfin il atteignit le sommet de sa colline, qu'une tour couronnait. 11 s'arrêta avant de franchir le péristyle; — car il entendit les accents mélancoliques et doux de cette voix qu'il ne pouvait se lasser d'entendre; h travers la haute jalousie vibraient ces sons lointains, mais ravissants, et voici ce que chantait l'oiseau de beauté :
Ce tendre sentiment, en mon âme il habite,
Et je le cache à tous les yeux, Si ce n'est quand mon cœur auprès du tien palpite,
Puis redevient silencieux.
Un invincible feu, flamme éternelle et sombre, t La brûle lentement comme sur un tombeau i En vain le désespoir le couvre de son ombre, Toujours il resplendit, inutile flambeau !
Pense à moi 1 lorsqu'auprès de ma tombe récente
Tu \iendras à passer ; pense alors, pense à moi !
Il n'est plus qu'un malheur dont mon cœur s'épouvante,
C'est que mon souvenir ne plane plus sur toi.
Pour la dernière fois ma voix résonne encore ; On peut donner des pleurs à qui dort sans retour : Une larme de toi, c'est tout ce que j'implore, Seul prix, hélas! de tant d'amour.
Il franchit le seuil, traverse le corridor et entre dans l'appartement au moment où la dernière vibration expire :
LE CORSAinn. CITANT !. - 99
«Ma chère Médora! en vérité, ton chant est plein de tristesse. »
« — Voudrais-tu qu'il fût gai dans l'absence de Conrad? Quand tu n'es pas là pour m'entendre, ma pensée et mon âme se trahissent dans mes chants; alors chacun de mes accents est l'écho de mon cœur, et ce cœur parlerait lors même que ma Louche serait muette. Oh! combien de nuits, étendue sur celte couche solitaire, mon imagination alarmée a prêté aux vents les ailes de la tempête, et cru entendre dans la brise qui enflait doucement ta voile le murmure avant-coureur des orageux aquilons! Le souffle le plus doux me semblait une voix prophétique et sombre qui te pleurait flottant sur la vague cruelle; alors je me levais pour ranimer la clarté du fanal, de peur que des mains infidèles ne laissassent expirer sa flamme; et puis je passais des heu r «2S inquiètes à regarder les étoiles; et le matin venait, — et lu étais loin encore. Oh ! comme alors la bise glaçait mon sein! comme le jour était sinistre a ma vue troublée ! et cependant je continuais à regarder, el pas une voile a l'horizon n'était accordée à mes larmes, — h. ma sollicitude, — a mon amour ! Enûn, — il était midi, — je découvris un màt, je le saluai avec transport; — il s'approcha; — hélas! il passa outre. J'en vis venir un autre: — ô Dieu ! c'était enfin le tien ! Quand cesseront des jours si pénibles? Mon cher Conrad! ne veux-tu donc jamais goûter un bonheur tranquille et sûr? Tu as certainement plus de richesses qu'il ne t'en faut, et plus d'une pairie aussi brillante que celle-ci nous invile h ne plus errer : tu sais que ce n'est pas le péril que je redoute, je ne tremble que lorsque tu n'es pas ici ; et ce n'est pas pour ma vie, mais pour la tienne, cent fois plus chère. Mais tu fuis l'amour, et ne soupires qu'après les combats; chose étrange! % que ce cœur, qui pour moi est encore si tendre, lutte contre la nature et ses plus doux penchants! »
« — Oui, étrange en effet. Il y a longtemps que ce cœur est changé ; foulé aux pieds comme le ver impuissant , il s'est vengé comme le serpent ; il ne lui reste sur terre d'es-
lUU ŒUVRES DE LORD DYI\ON.
poir que dans ton amour, et il ose h peine entrevoir dans le ciel une lueur de pardon. Mais ces scnliments que tu condamnes font partie de mon amour; ma tendresse pour toi, ma haine pour les hommes, sont tellement inséparables que je cesse de l'aimer si je cesse de les haïr. Cependant, ne crains rien, — le passé te garantit dans l'avenir la durée de mon amour. Mais, — ô Médoraî que ton cœur se résigne à ce nouvel effort : à l'instant même, — mais pour un temps fort court, — il faut que je te quitte. »
a — Quoi ! lu me quilles ! et à l'instant ! Mon cœur l'avait p'e'ssenli : ainsi s'évanouissent toujours mes rêves de bonheur. A l'instant nous séparer! — mais cela est impossible! — un de tes navires vient à peine de jeter l'ancre dans la baie; l'autre est encore absent; l'équipage a besoin de repos avant de braver de nouvelles faligues. Mon ami! lu l'amuscs de ma faiblesse; lu veux fortifier d'avance mon cœur contre une séparation a venir; mais ne te joue plus de ma douleur; il y a dans ce badinage moins d'enjouement que d'amertume. N'en parlons plus, Conrad! — mon bienaimé! viens prendre le repas que mes mains t'ont préparé; douce occupation que de pourvoir aux besoins de ta table frugale! Vois! j'ai cueilli les fruits qui m'ont paru devoir être les plus exquis, et quand ma main hésitait dans son choix, en ce doux embarras, j'ai donné la préférence aux plus beaux; trois fois mes pas ont fait le tour de la colline pour trouver l'onde la plus fraîche; va! ton sorbet ce soir sera délicieux; vois comme il pélille dans son vase de neige! Le jus enivrant de la treille ne réjouit jamais ton cœur; quand la coupe paraît, tu es plus qu'un musulman; mais je ne l'en blâme pas : je me réjouis de celle sobriété de goûts que d'autres regardent comme une privation pénible. Mais viens! la table est mise; notre lampe d'argent est allumée 'et ne craint pas le sirocco humide; mes femmes et moi nous formerons des danses, ou nous te ferons entendre le concert de nos voix; ou bien je prendrai ma guitare, dont lu aimes les accords; j'essaierai d'en lircr des sons qui te plaisent; — ou si son harmonie offense les oreilles, nous
lirons ensemble dans PArioste les malheurs et l'abandon de la belle Olympie *. Certes, si tu me quittais maintenant, tu serais plus coupable que celui qui manqua de foi à cette beauté trompée, ou que ce héros parjure qui.... — Je t'ai vu sourire quand, par un ciel sans nuage, je te montrais l'île d'Ariane, qu'on découvre du haut de ces rocs, et lorsque, moitié en plaisantant, moitié effrayée de voir ce doute se réaliser un jour, je te disais : « C'est ainsi que Conrad me quittera pour ne plus revenir! » — Et Conrad m'a trompée, car — il est revenu. »
« — Il reviendra toujours, oui, toujours, ma bien -aimée î Tant qu'il y aura pour lui de la vie sur la terre, de l'espérance au ciel, il reviendra. Mais le temps fuit d'une aile rapide, et le moment de nous quitter s'approche. Pourquoi je pars, où je vais, c'est ce qu'il ne te servirait de rien de savoir, puisque tout doit se terminer par ce mot déchirant : — Adieu ! Cependant, si j'en avais le temps, je te ferais part de tout.— Sois sans crainte , — les ennemis que je vais combattre ne sont pas redoutables ; notre île sera gardée par des guerriers plus nombreux que de coutume , prêts à la garantir d'une surprise et à soutenir un long siège. Je ne te laisse point seule; pendant mon absence, nos matrones et tes femmes resteront près de toi ; console-loi en pensant que, lorsque nous nous reverrons, la sécurité rendra notre repos plus doux. Écoute ! — j'entends le son du cor! — c'est Juan qui donne le signal du départ. — Un baiser! — un autre, — encore un. — Oh ! adieu ! »
Elle se lève, s'élance, et s'attache h son embrassement. Le cœur de Conrad est oppressé ; il n'ose relever vers les siens ces beaux yeux d'azur, baissés dans les angoisses d'une douleur sans larmes. Le long des bras qui la soutiennent flotte dans un sauvage désordre sa longue chevelure blonde. C'est a peine si Conrad sent battre ce cœur où règne son image, que l'excès même du sentiment a rendu presque insensible. Ecoutez! c'est la voix tonnante du canon qui donne le signal. Il annonce que le soleil se couche, et Conrad maudit le soleil. Il presse encore , il presse comme un
insensé cette femme qui l'élreint, silencieuse, et le caresse, suppliante. D'un pas chancelant, il porte Médora sur sa couche, la contemple un moment, comme s'il ne devait plus la revoir; — il sent que pour lui il n'y a qu'elle sur la terre, imprime un baiser sur son front glacé, — s'éloigne. — Est-il parti, Conrad ?
« Est-il parti?» Question cruelle, trop souvent reproduite dans la solitude soudaine ! « Il n'y a qu'un moment encore, il était la! et maintenant....» — Elle se précipite en dehors du péristyle, et c'est alors enfin que ses larmes coulent abondantes, larges, brillaules, rapides, à l'insu de celle qui les verse; cependant ses lèvres refusent encore d'articuler le mot « Adieu ! » car dans ce mol fatal , quoi que nous puissions promettre, — espérer, — croire, — c'est le désespoir qui s'exhale. Déjà, dans chaque trait de ce visage immobile et pâle, la douleur a imprimé des traits que le temps ne peut plus en effacer. Le tendre azur de ces grands yeux pleins d'amour s'est glacé a force de regarder le vide; mais tout a coup n'estce pas lui qu'ils aperçoivent encore, tout là-bas, bien loin ? Alors sa prunelle en délire se fond en eau, et semble nager a travers le voile noir et brillant de ses longs cils, humectés d'une rosée de tristesse qui se renouvellera souvent : « Il est parti ! » Elle porte sur son cœur ses mains convulsives, puis les élève suppliantes vers le ciel. Ses yeux se reportent vers l'Océan; elle voit les vagues qui se gonflent et la voile qui se déploie. Elle n'a pins le courage de regarder^ elle rentre, l'âme navrée : « Ce n'est point un rêve ; — me voila bien seule avec ma douleur ï »
L'inflexible Conrad descend rapidement de roc en roc sans tourner la tête. Il tressaille chaque fois qu'un détour du senlier offre malgré lui à sa vue ce qu'il ne voudrait pas voir, sa demeure solitaire et charmante qui domine sur la hauteur, le premier objet qui, sur les flots, se présente a ses regards el salue son retour; et cette femme, — étoile mélancolique cl voilée de tristesse, astre de beauté dont les rayons l'cclai-
rent au loin, il n'ose arrêter sur elle ni sa pensée ni ses regards. Là est pour lui le repos, — mais sur le bord du précipice. Un moment il est tenté de s'arrêter, et de donner aux vagues ses projets, au hasard sa destinée; mais non, cela ne sera pas : un chef digne de commander peut s'attendrir ; il ne cède pas aux pleurs d'une femme. 11 voit son navire, remarque combien le vent est favorable, et rappelle a lui toutes les forces de son âme; il reprend sa marche précipitée, et lorsque arrivent à son oreille le tumulte confus de la plage, les cris, les signaux, le bruit des rames; quand ses yeux aperçoivent le mousse au haut du màt, l'ancre qu'on enlève, la voile qui se déploie, les mouchoirs qu'agitent les mains de la foule , muets adieux à ceux qui vont affronter les flots ; mais surtout quand son rouge pavillon a frappé sa vue, alors il s'étonne que son cœur ait été si faible ; son regard s'enflamme, son sang bouillonne, il est redevenu lui-même; il bondit,— il vole, — jusqu'à ce que ses pas aient atteint l'endroit où se termine le roc, où la plage commence. Là il s'arrête, moins pour respirer la fraîcheur de la brise que les flots lui envoient que pour reprendre sa dignité accoutumée, et ne pas se présenter aux regards des siens dans le désordre d'une marche précipitée ; car Conrad avait appris a gouverner la multitude par ces artifices qui servent de voile et souvent même de bouclier k l'orgueil. Il avait de la dignité dans le port, et cet air de réserve qui semble éviter les regards et commander le respect et la crainte ; il avait l'aspect imposant, et ce coup d'œil haut et fier qui repousse la familiarité indiscrète sans néanmoins manquer de courtoisie; c'est par ces moyens qu'il se conciliait l'obéissance. Mais cherchait-il à plaire ? Il savait ployer avec tant d'art que sa douceur chassait la crainte dans ceux qui l'écoulaient; toute l'amabilité des autres ne pouvait égaler le charme de sa parole, et il y avait une puissance irrésistible dans les sons graves et tendres de cette voix qui semblait partir du cœur. Mais ce n'était pas là son allure ordinaire; il cherchait bien plus k dompter qu'à persuader ; les mauvaises passions de sa jeunesse l'avaient habitué à faire moins de cas de l'affection que de l'obéissance.
401 ociivncs dp. lop.d lyron.
Sa garde se range a ses côtés; Juan est debout devant lui.
— « Tous nos hommes sonl-ils prêts ?» — « Tous sont déjà embarqués : la dernière chaloupe n'attend plus que notre chef. » — « Mon épée et mon manteau î » Aussitôt son épée est a sa ceinture el son manteau sur ses épaules. « Faites venir Pédro ! » Il vient. — Conrad s'incline avec toute la politesse dont il daigne honorer ses amis : « Reçois ces tablette* et lis les avec soin, elles contiennent des instructions importantes. Que la garde soit doublée, et quand le vaisseau d'Anselme sera de retour, dis-lui de se conformer de point en point a ces ordres. Dans trois jours, si le vent nous est propice, le soleil éclairera notre retour ; — jusque-la, que la paix soit avec toi ! » Il dit, serre la main du pirate son collî'gue, puis s'élance fièrement dans la chaloupe. La rame entr'ouvre les vagues, et a chacun de ses coups jaillissent des étincelles phosphoriques. On aborde le vaisseau. — Conrad est debout sur son tillac ; — le sifflet fait entendre ses sons aigus; — les matelots exécutent la manœuvre. — Il remarque la promptitude avec laquelle son navire obéit au gouvernail , l'agilité et l'adresse de l'équipage, — et daigne en témoigner sa satisfaction. 11 tourne vers le jeune Gonzalve des j eux approbateurs.
— Pourquoi a-l-il tout à coup tressailli ? Quelle soudaine tristesse a paru le saisir? Hélas! sa tour, du haut de son rocher, a frappé ses regards, et le souvenir des adieux s'est réveillé en lui. Sa Médora, — en ce moment, contemple-t-elle le vaisseau ? Ah ! jamais il n'a mieux senti combien elle lui est chère! Mais il lui reste beaucoup à faire avant que le jour paraisse. — 11 rappelle son courage, se détourne, et descend avec Gonzalve dans la cabine pour lui communiquer son plan, ses moyens — et son but ; une lampe les éclaire ; devant eux est une carte marine avec tous les instruments nécessaires a la science navale. Leur entretien se prolonge jusqu'à minuit; des yeux que l'inquiétude lient éveillés ne s'aperçoivent pas de la fuite des heures. Cependant, poussé par le souffle propice de la brise, le vaisseau vole sur les ondes avec la rapidité du faucon. Il traverse un groupe d'îles ; il en double les hauts
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promontoires, et bien avant l'aube il arrive en vue du port. Là, dans une étroite baie, les corsaires découvrent la flotte du pacha ; ils comptent ses galères, et remarquent l'imprudente sécurité des musulmaus endormis. Le vaisseau de Conrad passe devant leur flotte sans en être remarqué, et va tranquillement jeter l'ancre à l'endroit qu'il a choisi pour son embuscade, abrité derrière la saillie d'un cap qui élève dans les airs sa ligure âpre et fantastique. Alors les corsaires, qui ne se sont point livrés au sommeil, se préparent à agir, également prêts à combattre sur la terre ou sur les flots; Conrad, appuyé sur le bord du navire, penché sur le gouffre écumant, parle avec calme, — et pourtant il parle de combats et de sang!
NOTES DU CHANT PREMIER
i La durée de l'action du poème pourra paraître trop restreinte eu égard au nombre des événements qui y sont accumulés ; mais toutes les îles de la mer Egée ne sont qu'à quelques heures de distance du continent, et le lecteur voudra bien prendre le vent comme je l'ai souvent trouvé moi-même
• Voir le Roland furieux, chant X.
LE CORSAIRE
CHANT DEUXIÈME
• Conoteeate i dubi.il talri? - Dms.
Dans la baie de Coron sont rassemblées de nombreuses galères. Les lampes brillent à travers les fenêtres de la ville ; car cette nuit Séyd, le pacha, donne une fête h, l'occasion de sa victoire en espérance, alors qu'il reviendra triomphant et ramènera les pirates chargés de fers; il l'a juré par Allah et son cimeterre. Fidèle a son fîrman et à sa parole, il a réuni sur la côte tous ses vaisseaux, et la multitude des guerriers accourus à sa voix fait retentir au loin ses orgueil-
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leuses clameurs; déjà ils se partagent les prisonniers et le Lulin, quoique l'ennemi qu'ikl méprisent soit loin encore. Ils n'ont qu'à mettre à la voile ; sans doute le soleil de demain verra les pirates enchaînés et leur repaire détruit. Cependant les sentinelles peuvent se livrer au sommeil, si cela leur convient, triompher en dormant et rêver do carnage. Voyez-les se disperser sur le rivage et exercer leur bouillante valeur sur le Grec inolîensif. Il sied si bien au brave en turban de tirer le cimeterre devant un esclave ! On pille sa maison, mais on veut bien lui laisser la vie; car aujourd'hui leurs bras sont forts et cléments, et ils dédaignent de frapper parce qu'ils le peuvent impunément, a moins que ce ne soit dans un caprice de gaieté, et pour ne pas en perdre l'habitude. La nuit s'écoule au milieu des plaisirs et des feslins ; ceux qui veulent garder leurs têtes, force leur est de sourire, de servir ce qu'ils ont de meilleur aux bouches musulmanes, et de contenir leurs malédictions jusqu'il ce que la côte soit délivrée de leur présence.
Dans son palais, sur une ottomane élevée, est étendu Séyd, coiffé de son turban ; autour de lui sont rangés les chefs barbus qu'il est venu commander. Le banquet est terminé, le dernier pilau est enlevé ; — il a même osé, dit-on, boire des breuvages proscrits ; mais ses esclaves servent au reste de la compagnie le jus moins excitant de la fève d'Arabie. Des longues chibouques s'échappent des nuages de fumée, et les aimas dansent aux sons d'une musique bizarre. L'aurore verra s'embarquer les chefs; la mer est perfide dans l'ombre de la nuit, et après la débauche on dort plus tranquillement sur des couches de soie que sur la vague houleuse. S'amuse qui pourra ; qu'on attende pour combattre le dernier moment, et qu'on se fie plus au Coran qu'à la force de son bras ; cependant l'armée nombreuse du pacha justifie el au-delà son orgueilleuse attente.
À la porte extérieure se présente, avec une respectueuse circonspection, un esclave que sa charge attache à ce poste ;
il incline profondément la tête, et sa main touche le sol avant que sa langue se hasarde h, articuler son message. « Un derviche échappé de l'île des Corsaires est ici ; — il demande a dire lui-môme le reste *. » Séyd fait d'un regard un signe d'assentiment, et sur-le-champ le saint homme est introduit en silence. Ses bras sont croisés sur sa robe d'un vert foncé; sa démarche est mal assurée, l'abattement se peint dans ses traits; cependant les austérités, plus que les années, semblent l'avoir vieilli; c'est le jeûne et non la crainte qui a pâli son visage : son front est orné d'une chevelure noire consacrée à son Dieu, et que surmonte fièrement un haut capuchon; les longs plis de sa robe enveloppent sa taille et cachent sa poitrine, où bat un cœur tout plein de l'amour du ciel. D'un air humble, mais assuré, il soutient les regards curieux dirigés sur lui, et qui cherchent à deviner l'objet de sa visite avant que la volonté du pacha lui ait permis de parler.
« Derviche, d'où viens-tu ?» — « De la tanière des pirates, d'où je me suis échappé. » — a Quand et comment es-tu tombé en leur pouvoir? » — « Notre navire, parti de Scalanova, se rendait à l'Ile de Scio; mais Allah n'a pas daigné sourire a notre voyage; — ce sont les pirates qui ont profité des gains de nos marchands; ils nous ont donné des fers. Je ne craignais pas la mort : je n'avais d'autre richesse que l'errante liberté qu'on venait de me ravir. Je profitai des chances de fuite que m'offrait la nuit la barque d'un pêcheur, je saisis l'occasion et m'échappai. Ici je suis en sûreté. — Auprès de toi, puissant pacha, que peut -on avoir à craindre? »
— a En quel état se trouvent les pirates? se disposent ils à défendre leur butin et leur caverne de voleurs? sont-ils informés de nos préparatifs ? savent-ils que la flamme V8 consumer leur nid de scorpions ? »
— « Pacha, un captif attristé, qui ne songe qu'au moyen de fuir, n'est guère propre à jouer le rôle d'espion; je n'entendais que le mugissement des vagues inquiètes, ces vagues
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qui refusaient de m'arracher à ce rivage; je ne contemplais que le soleil et le ciel, ce soleil trop brillant, ce ciel trop Lieu pour les regards d'un captif; je sentais qu'il fallait £lre libre pour jouir de tout cela, et que pour sécber mes larmes je devais commencer par briser ma chaîne. Du moins tu peux juger par mon évasion qu'ils ne songent guère aux périls qui les menacent; car, s'ils eussent-fait une garde vigilante, j'aurais vainement essayé de profiter des moyens de fuite auxquels je dois de me trouver ici en ce moment. Les sentinelles insouciantes qui ne m'ont pas vu fuir ne veilleront pas avec plus de soin quand ta flotte approchera de leur île. Pacha, — mon corps demande à. réparer ses forces affaiblies; j'ai besoin de nourriture pour apaiser ma faim, de repos pour me remettre des fatigues de la mer; permets que je me retire. — Que la paix soit avec toi et avec tous ceux qui l'entourent ! — permets que j'aille prendre le repos qui m'est nécessaire. »
— « Demeure, derviche; j'ai d'autres questions encore à te faire; reste, te dis-je : je t'ordonne de l'asseoir; m'entends-lu ? Obéis, je veux encore l'interroger ; les esclaves l'apporteront de la nourriture; lu ne jeûneras pas lorsque tout le monde ici se livre aux joies du banquel. Quand lu auras mangé, prépare-loi a me répondre avec clarté et détails. — Je n'aime pas les mystères. »
Je ne sais quelle agitation s'empara de l'homme pieux, mais il jeta sur le divan des regards peu satisfaits; il témoigna peu de goût pour le repas qu'on lui offrait, cl fort peu de respect pour les convives. Mais ce mouvement d'humeur qui parut sur son visage fut presque aussitôt réprimé ; il s'assit en silence, et reprit son premier calme. Le repas servi, il se gardait de ces mets somptueux, comme si quelque poison y eût été mêlé. « Pour un homme si longtemps condamné au jeûne et à la fatigue, il me semble qu'il fait peu honneur au magnifique repas qui est devant lui. — Qu'aslu donc, derviche ? Mange. Te crois-tu à la table d'un chrétien ? prends-tu mes amis pour les ennemis ? pourquoi dédaigner le sel, ce gage sacré qui,- une fois accepté, émousse le
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tranchant du sabre, réunit les tribus hostiles et nous fait respecter comme un frère l'ennemi que nous avons pour hôte ? »
— a Ce sel assaisonne des mets délicats, — et moi, ma nourriture, ce sont les racines les plus communes ; ma boisson, l'eau du premier ruisseau venu ; d'ailleurs, mes vœux et les règles de mon ordre* me défendent de rompre le pain avec qui que ce soit, ami ou ennemi. Cela peut paraître étrange, mais je parle à mes risques et périls; toute ta puissance, pacha, que dis-je ? le trône même du sultan — ne me ferait pas goûter au pain ou à un mets quelconque, — à moins d'être seul. Si j'enfreignais les lois de notre ordre, la colère du prophète pourrait entraver mon pèlerinage au temple de la Mecque. »
— « Eh bien ! comme lu voudras. — Garde tes austérités.
— J'ai une question a l'adresser : tu pourras ensuite te retirer en paix. Combien sont les pirates? — Que vois-je? ce ne peut êlre le jour ! — Quelle étoile, — quel soleil jette sur la baie ces flots de lumière ? — On dirait un lac de feu.
— Aux armes ! — aux armes ! Trahison ! mes gardes, mon cimeterre ! Nos vaisseaux sont la proie des flammes, — et moi je suis ici ! Derviche maudit ! — voilà donc les nouvelles que tu apportes î — Tu n'es qu'un vil espion. — Qu'on s'en empare ! — qu'on le tue h. l'instant ! »
Le derviche s'est levé à la vue de cette soudaine lumière, et le changement qui s'effectue dans sa personne inspire l'effroi à tous les spectateurs. Le derviche s'est levé, non dans un pieux costume, mais comme un guerrier qui s'élance sur son coursier. 11 a rejeté loin de lui son capuchon et sa robe.
— On voit reluire sa cotte de mailles et briller les éclairs de son glaive; son casque étroit, mais resplendissant, son noir panache, son regard étincelant, son visage sombre, le font apparaître aux regards des musulmans comme un génie infernal aux coups redoutables duquel il est impossible, de se dérober. La confusion, le bruit, la lueur de l'incendie et des torches, les cris d'effroi, le cliquetis des fers qui se croisent, les hurlements des combattants, tout donne à ce lieu l'aspect
110 oeuvres r>n i.or.n dtron.
de l'enfer. Les esclaves effrayés se dispersent et cherchent vainement à fuir; ils rencontrent sur la mer l'incendie, sur le rivage le glaive. C'est en vain que le pacha irrité leur crie de s'emparer du derviche, — autant vaudrait leur ordonner de s'emparer de Zatanaï s . Il vit leur lerreur, — et réprima sur-le-champ le premier mouvement de désespoir qui ne lui avait présenté d'autre allernalive que de mourir les armes à la main, lorsqu'il avait vu éclater l'incendie avant le signal donné. 11 vit leur lerreur, — prit le cor qui pendait a son baudrier cl en tira un son aigu. On y répond.
— « Ils vont vite en besogne mes braves compagnons ! Comment ai-je pu douter de leur proniÇtiludc a me secourir, et les soupçonner d'avoir voulu m'abandouncr seul en ce lieu ?» 11 étend son long bras et fait décrire un cercle à, son sabre, dont les coups rapides réparent le temps pendant lequel il est demeuré oisif. Sa fureur achève sur ses ennemis ce que leur eflroi a déjà commencé, et tous s'enfuient làche-
0 ment devant le glaive d'un seul homme. L'appartement est jonché de turbans coupés en deux, et à peine s'en trouve-til un qui ose lever le bras pour défendre sa tête. Séyd luimême, troublé par la surprise et la fureur, recule devant lui tout en le menaçant; ce n'est poinfcun lâche, et pourtant il redoute ses coups, tant la terreur grandit son ennemi. La vue de ses galères en flammes le met hors de lui ; il arrache sa barbe et s'éloigne en écumant de rage*, car déjà les pirates ont franchi la porte du sérail, ils ont pénétré dans l'intérieur, et la Mort marche devant eux. Les musulmans s'agenouillent, jettent leurs armes et demandent quartier. C'est en vain. — Le sang coule par torrents; les corsaires se hâtent d'accourir en foule au lieu où les sons du cor de Conrad les appellent, et où les gémissements des mourants, les cris de ceux qui implorent la vie, annoncent l'œuvre de carnage qui a signalé son bras. A la vue de leur chef seul et semblable à un tigre dans sa tanière ensanglantée, ses compagnons jettent des cris de joie. Mais il se hâte d'interrompre cette expression de leur dévouement : « C'est bien ;
— mais Séyd nous échappe, — et il faut qu'il meure.
LE COr.RAIÏlE. CHANT If. J H
— Nous avons beaucoup fait, — il nous reste encore plus à faire : leurs galères brûlent, — pourquoi pas aussi leur ville?»
A peine il a parlé — que chacun d'eux prend une torche et bientôt du minaret au portique le palais est la proie des flammes. Une joie farouche éclate dans les yeux de Conrad ; mais elle s'éteint aussitôt; car des cris de femmes arrivent à son oreille, et, comme un glas de mort, retombent sur son cœur que les hurlements du combat n'ont pu émouvoir. « Oh ! qu'on enfonce les portes du harem ! — qu'on respecte les femmes ! — vous m'en répondez sur votre tôle.
— Rappelez-vous que nous avons des épouses ; le moindre outrage serait puni de mort! L'homme est notre ennemi, et quand nous le tuons nous sommes dans notre droit; mais nous avons toujours épargné, nous épargnerons toujours le sexe le plus faible. Mon Dieu! je l'avais oublié. — Mais le ciel ne me pardonnerait jamais la mort de ces êtres sans défense. Me suive qui voudra ! — Je pars; — il est temps encore d'alléger nos âmes d'un crime de moins. » Il monte l'escalier croulant; — il enfonce la porte ; ses pieds ne sentent pas le plancher brûlant ; il peut à peine respirer au milieu des torrents de fumée, mais il n'en continue pas moins sa marche de chambre en chambre. Ses compagnons le suivent; on cherche et on finit par trouver l'appartement des femmes ; chacun saisit dans ses bras robustes une belle éplorée, l'emporte sans regarder ses charmes, calme sa terreur et ses cris, et soutient son corps chancelant avec tous les soins dus h la beauté sans défense, tant Conrad a su apprivoiser leurs cœurs sauvages et retenir dans le respect des bras sur lesquels le sang fume encore ! Mais quelle est-elle celle que Conrad tient dans ses bras et qu'il emporte loin du théâtre de l'incendie et du carnage ? C'est la bienaimée de l'homme que son glaive avoué au trépas, c'est la reine du harem, — l'esclave de Séyd !
A peine si Conrad eut le temps d'adresser quelques pa~
rôles à Gulnare* et de calmer les frayeurs de celte beauté tremblante ; car, dans cet intervalle dérobé par la pitié à la guerre, l'ennemi, voyant qu'il n'était pas poursuivi, suspendit sa fuite précipitée, — puis se rallia, — puis revint au combat. Séyd s'en est aperçu ; il a remarqué le petit nombre des pirates comparé à celui de ses guerriers ; il rougit de son erreur, et s'indigne d'une déroule causée par la surprise et la peur : a Allah il Allah ! » Tous ont répété ce en de vengeance. La honte se transforme en rage; ils veulent réparer leurs torts ou mourir ; il faut que la flamme réponde à la flamme, le sang au sang; il faut faire refluer le flot de la victoire. Bientôt la lutte s'engage avec un nouvel acharnement, et ceux qui combattaient pour vaincre ont maintenant leur vie à défendre. Conrad voit le péril, — il voit ses compagnons affaiblis repoussés par des troupes fraîches : « Encore un effort, — un seul ; — ouvrons-nous un passage ! » Ses soldats forment leurs rangs, — se serrent,— chargent, — plient, — tout est perdu! Comprimés dans un cercle plus étroit, assiégés, ils continuent a lutter sans espoir, mais non sans courage. — Maintenant ils ne combattent plus en rang; cernés , — coupés , — massacrés, — foulés aux pieds, chacun d'eux frappe également et en silence des coups désespérés, et, tombant de lassitude plutôt que vaincu , porte un dernier coup en rendant le dernier soupir, jusqu'à ce que le glaive ne soit plus retenu que par l'étreinte de la mort.
vu. .
Avant que les musulmans ralliés eussent recommencé le combat, Gulnare et ses femmes avaient été, par ordre de Conrad, mises en sûreté dans la maison d'un disciple de Mahomet. Là, elles essuyèrent les larmes que leur avait fait répandre la crainte de la mort et des outrages ; ce fut alors que la jeune Gulnare aux yeux noirs, recueillant ses pensées qu'avait égarées le désespoir, s'étonna de la courtoisie qui avait adouci la voix et les regards de Conrad : chose étrange ! ce pirate, couvert de sang, lui avait alors paru plus aimable que Séyd, dans ses moments les plus tendres. Le pacha
aimait comme s'il eût cru que son esclave devait s'estimer heureuse du cœur qu'il lui accordait; le corsaire lui avait donné sa protection, avait calmé ses frayeurs, comme si son hommage eût été un droit de la femme : a C'est un désir coupable, et, qui pis est pour une femme, il est inutile ce désir; mais je brûle de revoir ce guerrier, ne fût-ce que pour le remercier, ce que j'ai oublié de faire dans ma terreur, de m'avoir conservé une vie à laquelle mon amoureux seigneur n'avait pas songé. »
Et elle le voit au plus fort du carnage, entouré de morts auxquels il porte envie, et dont le souffle exhalé semble soutenir sa poil nue haletante. Seul et loin des siens, il tient tête à une nuée d'ennemis auxquels il fait payer cher leur victoire. Enfin, étendu par terre, — perdant tout son sang, — ne pouvant trouver la mort qu'il implore, il est pris, afin d'expier tous les maux qu'il a faits. On épargne sa vie, mais c'est pour prolonger son supplice ; la Vengeance, inventant pour lui de nouvelles tortures, n'étanche son sang que pour le verser de nouveau, mais goutte à goutte; car le regard insatiable de Séyd voudrait le voir toujours mourant — sans mourir jamais ! Est-ce bien là celui qu'elle a vu, il n'y a qu'un moment, victorieux, et n'ayant besoin pour être obéi que d'un signe de sa main sanglante ? C'est lui en effet, — désarmé, mais intrépide ; son seul regret est de vivre encore ; ses blessures ne sont pas assez graves, et cependant il les a cherchées avec ardeur et eût baisé la main qui eût mis fin à son existence. Pourquoi, de tous ces coups qu'il a reçus, ne s'en est-il pas trouvé un seul capable d'envoyer son àme... — il n'ose dire au ciel? Seul de tous les siens, doit-il rester vivant, lui qui, plus qu'aucun autre, a tout fait pour recevoir la mort ? Alors il sent amèrement — ce que doit sentir un cœur mortel quand il voit ainsi la fortune le rejeter subitement au bas de sa roue, juste châtiment de ses crimes, et qu'il entend les menaces du vainqueur lui promettre des tortures prolongées pour acquitter sa dette. — Ses pensées sont douloureuses et sombres ; mais ce même
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orgueil qui a guidé son bras l'aide alors à cacher ce qui se passe en lui. Son calme farouche* indique plutôt un vainqueur qu'un captif; quoiqu'il soit affaibli par les fatigues et les blessures, bien peu ont pu s'en apercevoir, tant il promène autour de lui un regard assuré. En vain la multitude, revenue de ses frayeurs, fait entendre au loin ses clameurs insolentes, les braves qui Pont vu de près n'insultent pas à l'ennemi qui leur apprit a trembler, et les gardes farouches qui le conduisent le contemplent en silence avec une secrète terreur.
On lui envoie un chirurgien, — mais ce n'est pas l'humanité qui l'amène : — il vient pour s'assurer quelle somme de souffrances peut être infligée encore a ce peu de vie qui lui reste; on lui en trouve assez pour supporter de lourdes chaînes, et promettre à la torture une sensibilité suffisante; demain, le soleil à son coucher verra commencer le supplice du pal ; et le jour suivant, en se levant avec l'aurore, viendra contempler comment la victime supporte ses souffrances. De toutes les tortures , celle-là est la plus longue et la pire; car a toutes les autres agonies elle ajoute le tourment de la soif, qui se prolonge de jour en jour sans que la mort consente à l'éteindre, pendant qu'autour du fatal poteau voltigent les vautours affamés. « De l'eau ! — de l'eau ! — » la haine avec un sourire repousse la prière du malheureux patient ; — car s'il boit, il meurt. C'est la le supplice qui attend Conrad ! — Le chirurgien et les gardes sont partis, le laissant seul avec son orgueil et dans ses chaînes.
Comment décrire ce qui se passe en lui ? Il est douteux qu'il le sache lui-même. Il est un combat intérieur, un chaos de l'àme où tous ses éléments réunis sont en convulsion, se livrant dans les ténèbres une guerre aveugle et intestine, au milieu des grincements du remords impénitent, le remords! ce démon imposteur qui n'avait jamais parlé, et qui nous cric quand le mai est fait : « Je t'ai averti ! »
Voix inulîle! Les courages brûlants, indomptables, souffrent et se révoltent; les faibles seuls se repentent, même dans ces heures de solitude où nous sentons d'une manière plus iulense, où l'homme tout entier se découvre à l'homme : alors nulle passion, nulle pensée dominante ne vient comme autrefois jeter un voile sur tout le reste ; l'àme embrasse d'un regard toute la multitude des souvenirs qui viennent l'assaillir de toutes parts et débordent par des milliers d'issues, les rêves expirants de l'ambition, les regrets de l'amour, notre gloire en péril, notre vie menacée, les joies non goûtées, le mépris ou la haine pour ceux qui triomphent de notre malheur, le passé irréparable, l'avenir qui s'avance trop rapidement pour que nous sachions si c'est l'enfer ou le ciel qu'il nous amène; des actes, des pensées, des paroles, jamais totalement oubliés, mais dont le souvenir n'a jamais été aussi poignant qu'à cette heure; des fautes légères ou aimables, qui maintenant nous apparaissent comme autant de crimes; le sentiment rongeur de maux mystérieux, qui, pour être cachés, n'en sont pas moins amers; tout ce spectacle enfin que les yeux d'aucun mortel ne peuvent soutenir, ce sépulcre ouvert, — ce cœur d'homme mis a nu avec toutes ses douleurs exhumées, jusqu'à ce que l'Orgueil, s'éveillant, arrache à l'àme son miroir et le brise. Oui, — l'Orgueil peut voiler tout cela, — et le Courage tout braver, — tout, — tout, avant et par delà le plus affreux trépas. Nul n'est exempt de quelque crainte , et celui qui en trahit le moins n'est qu'un hypocrite avide de louanges. Il n'en mérite point le lâche qui fait étalage d'intrépidité, et s'enfuit ! mais bien celui qui regarde le trépas en face — et meurt silencieux; qui, préparé dès longtemps à son dernier voyage, quand la mort s'approche, lui épargne la moitié du chemin!
Dans la plus haute chambre de sa plus haute tour, le pacha a fait enfermer Conrad, chargé de fers. L'incendie a dévoré son palais, — celte forteresse a recueilli son captif et sa cour. Conrad ne pouvait guère blâmer sa sentence ;
car, s'il eût été vainqueur, le môme sort eût été le partage de son ennemi. Il est seul; — dans sa solitude, il interroge son cœur coupable; mais cette pensée, il la maîtrise; cependant il est une idée sur laquelle il ne peut ni n'ose s'arrêter : — a Que deviendra Médora en apprenant ces nouvelles? » Alors, mais seulement alors, il lève ses mains enchaînées, et, dans sa rage, il se roidit contre ses fers ; mais bientôt il trouve, — ou affecte, — ou rêve le calme, et sourit en dérision de sa propre douleur: x Viennent maintenant les tortures quand elles voudront, — j'ai besoin de repos pour me fortifier contre elles! » En parlant ainsi, il se traîne péniblement vers sa natte, et, quels que soient ses rêves, il ne tarde pas à s'endormir. 11 était à peine minuit quand le combat avait commencé; car les plans de Conrad avaient été exécutés aussitôt que conçus; et le carnage met si bien les moments a profit, qu'un rapide intervalle lui avait suffi pour consommer ses crimes. Depuis le moment où Conrad avait débarqué, une heure l'avait vu déguisé, — découvert, — vainqueur, — pris, — condamné, et, — tour à tour corsaire sur les flots, — général sur terre, — détruire, sauver, — recevoir des fers — et s'endormir.
Il paraît reposer tranquille; — c'est à peine si l'on entend sa respiration : — ah ! que ce repos n'est-il celui de la mort î — Il dort. — Qui se penche ainsi sur son paisible sommeil? ses ennemis sont partis, — et ici il n'a point d'amis; est-ce un ange du ciel qui vient lui apporter le pardon? Non, c'est une créature terrestre sous de célestes traits! Sa blanche main lient une lampe — dont elle cache la lueur, de peur qu'un rayon de lumière ne vienne a tomber trop brusquement sur les paupières de ces yeux maintenant fermés, qui ne peuvent s'ouvrir qu'à la douleur, et qui, une fois ouverts,— ne se fermeront plus que pour le dernier sommeil. Cette beauté à l'œil si noir, au teint d'une blancheur si pure, a la brune chevelure entremêlée de diamants, à la taille de fée, — au pied rival de la neige brillante, et qui touche la terre, silencieux comme elle, comment a-t-elle pénétré jusqu'ici à tra-
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vers les gardes et les ténèbres de la nuit? Ah! demandez plutôt de quoi n'est pas capable la femme qui, comme loi, Gulnare, obéit k l'inspiration de la jeunesse et de la pitié! Le sommeil fuyait ses paupières, et pendant le sommeil agité du pacha, occupé encore dans ses songes murmurants du pirate son prisonnier, elle a quitté son côté, emportant l'anneau qui lui sert de sceau , et que plus d'une fois en jouant elle a mis à son doigt; — à la faveur de ce signe respecté, elle a traversé sans obstacle les gardes à moilié endormis; épuisés par le combat et les coups qu'ils ont échangés, leurs yeux portaient envie au sommeil de Conrad ; grelottants et appesantis, à la porte de la tourelle, ils ont étendu à terre leurs membres fatigués, et ont cessé de veiller; leur tête se soulève à peine pour reconnaître l'anneau du pacha, sans faire attention a la main qui le porte.
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Elle contemple Conrad avec étonnemenl : a Peut-il dormir paisible pendant que d'autres yeux pleurent sa défaite ou ses ravages, pendant que l'inquiétude guide en ce lieu mes pas errants? — Quel charme soudain m'a rendu cet homme si cher? Il est vrai que je lui dois la vie; je lui dois plus encore : il nous a soustraites , mes femmes et moi, à des maux pires que la mort. Il est trop tard pour m'arrêter à ces réflexions. — Mais, silence ! — II interrompt son sommeil.— Comme il soupire péniblement! — Il remue. — Le voilà réveillé ! »
Conrad soulève la tôle; — ébloui par la lumière, il ne sait s'il doit en croire ses yeux; sa main fait un mouvement; — le bruit de ses chaînes ne lui apprend que trop qu'il est encore du nombre des vivants : « Que vois-je? si ce n'est pas une divinité aérienne, il faut que mon geôlier soit doué d'une beauté merveilleuse ! »
— a Pirate! tu ne me connais pas; — mais tu vois une femme reconnaissante d'une action dont ta vie n'a offert que trop rarement l'exemple. Regarde-moi! — et rappelle-loi celle que ton bras a arrachée aux flammes et à tes soldats, plus à craindre encore. Je viens à toi dans l'ombre de la
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mi jl . — je ne sais trop le molifqui m'amène, — pourtant mes intentions n'ont rien d'hostile; — je ne voudrais pas te voir mourir. » — « S'il en est ainsi, femme compatissante, tes yeux sont les seuls que l'attente de mon supplice ne remplit pas de joie; la fortune s'est rangée de leur côté, qu'ils usent de leur droit. Toutefois , je remercie leur courtoisie ou la tienne, qui m'envoie à ma dernière heure un confesseur aussi charmant! » Chose étrange! une sorte de gaieté se mêle h l'extrême infortune; — elle n'apporte aucun soulagement ; — cet enjouement de la douleur ne saurait nous donner le change ; — mais ce sourire, tout amer qu'il est, — c'est pourtant un sourire; et parfois on a vu les plus vertueux et les plus sages plaisanter jusque sur l'échafaud! Ce n'est pas de la joie, quoique cela y ressemble; — tout le monde peut y être trompé , excepté nous - mêmes. Quel que fût le sentiment qu'éprouvât Conrad en ce moment, un rire insensé dérida a demi son front : une sorte de gaieté était empreinte dans son accent, comme si c'eût été le dernier moment de joie qu'il goûtât sur la terre; toutefois, cela n'était pas dans sa nature, car, dans sa courte carrière, la tristesse et l'agitation avaient rempli presque toutes ses pensées.
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« Corsaire ! ta sentence est prononcée ; — mais je puis, en profitant d'un moment d'abandon et de faiblesse, adoucir le courroux du pacha. Je voudrais te sauver, — et te sauver à l'instant même: mais le temps nous manque, et l'état de tes forces s'y opposerait; cependant tout ce qu'il sera possible de faire, je le ferai: je tâcherai du moins de faire proroger la sentence qui t'accorde à peine un jour; en vouloir maintenant davantage nous serait fatal; cette vaine tentative nous perdrait tous deux , et toi-même lu ne le voudrais pas. »
— « En effet ! je ne le voudrais pas. — Mon âme est aguerrie à tout; je suis tombé trop bas pour craindre une chute nouvelle. Ne te livre point à des projets périlleux, ne me flatte point de l'espoir d'échapper par la fuite à des ennemis avec
lesquels je ne pourrais me mesurer: incapable de vaincre,
— fuirais-je lâchement ?Serais-je donc le seul de ma troupe qui n'oserait mourir? Cependant il est une femme — dont le souvenir ne peut se détacher de moi, et en pensant a elle je sons mes yeux humides s'attendrir comme les siens. Je n'avais que quatre choses au monde : — mon vaisseau, — mon épée,— mon amour, — mon Dieu! Ce dernier, je l'ai quitté dans ma jeunesse, — et il me quitte maintenant; — et l'homme, en m'aceablant, ne fait qu'accomplir sa volonté. Je n'insulterai pas a son trône par des prières arrachées à un lâche désespoir. Je respire, — je sais souffrir, c'est assez pour moi. Mon épéc a échappé à ma main malheureuse qui aurait du mieux garder une arme si fidèle; mon vaisseau est submergé, — ou pris; — mais mon amour... — Oh! pour elle ma voix monterait vers le ciel! Elle est tout ce qui peut encore m'allacher à la terre! — Ma mort va briser ce cœur si tendre, et ilélrir une beauté... — Avant que la tienne m'eût apparu, Gulnare ! mes yeux n'ont jamais demandé si d'autres pourraient l'égaler. »
— « Tu en aimes donc une autre ? — Mais que m'importe? — cela ne me regarde pas, — ne peut jamais me regarder. — Cependant — tu aimes, — et... — Oh ! je porte envie à celles dont le cœur peut s'appuyer sur des cœurs aussi fidèles, — qui jamais n'éprouvent de vide, — dont jamais la pensée ne s'égare et ne soupire après des visions
— semblables à celles qu'a créées mon imagination. »
— a Gulnare ! — je croyais que lu aimais celui pour qui mon bras fa arrachée à une tombe de feu. » — « Moi! aimer le farouche Séyd ! Oh ! — non ! — non ! — il n'a point mon amour! — Cependant il fut un temps où ce cœur s'efforçait de répondre a sa passion; — mais ee fut inutilement. Je sentais, — je sens — que pour aimer — il faut être libre. 4e ne suis qu'une esclave préférée tout au plus, appelée à partager sa splendeur, et on me croit bien heureuse ! 11 me faut souvent subir cette question : « M'aimes-tu ? » et je brûle de répondre « Non ! » Oh ! il est dur d'avoir à suppor ter une telle tendresse et de lutter en vain pour n'y pas
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répondre par de l'aversion ; mais il est plus dur encore de sentir se contracter un cœur qu'un autre peut-être remplit de sa présence. Il prend ma main sans que je la lui donne — ni la retire. — Mon cœur ne bat ni plus vite — ni plus lentement, — il reste calme et froid ; et lorsqu'il laisse aller ma main, elle retombe comme un bras privé de vie, en s'éloignant d'un homme que je n'ai jamais assez aimé pour pouvoir le haïr. Mes lèvres reslcnt froides sous ses baisers, et le souvenir du reste me donne un frisson glacial. Oui, — si j'avais éprouvé les transports de l'amour, en lui substituant la liainc ce serait sentir encore; mais non, — je le quitte sans regret, — je le revois sans plaisir, — et souvent, quoique présent, — il est absent de ma pensée; et, quand viendra la réflexion, — et il faut bien qu'elle \ ienne, — je crains qu'elle n'amène désormais que le dégoût. Je suis son esclave; — mais, en dépit de mon orgueil, je préfère mon esclavage au rang de son épouse! Oli ! que ne puis-je voir cesser son insipide amour! Puissc-l-il en aimer une autre et me laisser — hier encore — j'aurais pu dire à mon indifférence! Oui, — si j'affecte maintenant pour lui une tendresse qu'il ne m'a jamais vue, souviens-loi, — captif! que c'est pour briser ta chaîne, pour m'acquilter envers toi de la vie que je te dois, pour te rendre a tout ce qui t'est cher ici-bas, à celle qui partage un amour que je ne puis jamais connaître. Adieu! — Voici venir le jour, — il faut que je m'éloigne. 11 m'en coûtera cher; — mais pour aujourd'hui du moins ne crains pas la mort ! »
Elle presse sur son cœur ses mains enchaînées, baisse la téle, s'éloigne et disparaît silencieuse comme un songe de bonheur. Est-ce bien elle qui était la? Et maintenant, lui, est-il seul? Quelle est celle perle liquide qui est tombée brillante sur sa chaîne? C'est une de ces larmes sacrées versées sur les douleurs d'aulrui, et qui s'échappent des yeux de la pitié, pures, brillantes, et déjà polies par une main divine. 0 larme trop persuasive, — trop dangereuse! — larme toute-puissante dans les yeux de la femme! — arme de sa
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faiblesse, qu'elle manie habilement pour sauver ou subjug Uer , — qui lui sert à la fois de lance et de bouclier! fuyons: la vertu s'émeut, la sagesse s'égare à contempler trop complaisamment sa douleur! Qui a amené la perle de l'empire du monde? qui a fait fuir un héros? une larme timide de Cléopàlre ! Mais pardonnons au triumvir sa douce faiblesse; combien, pour une cause semblable, — ont perdu, non la terre, — mais le ciel ! combien livrent leurs âmes a l'ennemi du genre humain et se condamnent à d'éternelles douleurs pour en épargner a une beauté légère !
L'aurore se lève, — et ses rayons éclairent les traits altérés de Conrad sans lui ramener l'espérance de la veille. Que sera-t-il avant qu'il soit nuit? Peut-être un objet inanimé sur lequel le corbeau agitera ses ailes funèbres, que ses yeux fermés n'apercevront pas, pendant que ce soleil se couchera, et que la rosée du soir, humectant ses membres engourdis, viendra rafraîchir la terre et tout ranimer dans la nature, — tout, — excepté lui !
NOTES DU CHANT DEUXIÈME
* On a objecté que le déguisement de Conrad n'est point dans la vraisemblance. Peut-être a-t-on raison ; cependant voici un fait historique à peu près analogue :
« Désirant connaître par ses propres yeux la situation des Vandales, Majorien se hasarda, après avoir changé la couleur de ses cheveux, à visiter Carthage avec le titre de son propre ambassadeur. Genseric fut profondément humilié lorsqu'il découvrit qu'il avait reçu et laissé échapper l'empereur romain. Cette anecdote peut être rejetée comme invraisemblable, mais c'est une fiction qu'on n'a pu inventer qu'à propos d'un héros. *• (Gibbon, Histoire de la Décadence, t. 6, p. 450. )
* Les derviches sont partagés en différents ordres et ont des collèges comme les moines.
» Zalanaï, Satan.
* C'est un effet assez commun d'une violente colère chez les musulmans. On lit dans les Mémoires du prince Eugène, que le séraskier, ayant reçu une blessure à la cuisse et se voyant forcé de quitter le champ de bataille, s'arracha la moustache par lambeaux.
« Gulnare est uu nom de femme qui signifie textuellement (leur de grenadier.
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LE CORSAIRE
CHANT TROISIÈME
• Come rodi — ancor nom m' abandonna. • DaKTS.
Sur les collines de la Morée s'abaisse avec lenteur le soleil couchant, plus charmant à sa dernière heure l . Ce n'est pas une clarté obscure comme dans nos climats du nord : c'est une flamme sans voile, une lumière vivante. Les rayons jaunes qu'il darde sur la mer calmée dorent la verte cime de la vague onduleuse etlremblanle. Au vieux rocher d'Égine et a Tile d'IIydra, le dieu de l'allégresse envoie un sourire d'adieu; il suspend son cours pour éclairer encore ces régions qu'il aime, mais d'où ses autels ont disparu. L'ombre des montagnes descend rapidement et vient baiser ton golfe glorieux, Salamine indomptée! Leurs arcs azurés, prolongés au loin à l'horizon, se revêtent d'un pourpre plus foncé sous la chaleur de son regard ; çà et là sur leurs sommets, des teintes plus claires attestent son joyeux passage et reflètent les couleurs du ciel, jusqu'à ce qu'enfin sa lumière est voilée aux regards de la terre et de l'Océan, et derrière son rocher de Delphes il s'affaisse et s'endort. Ce fut par un soir comme celui-là qu'il jeta son rayon le plus pâle, lorsque ton sage, ô Athènes ! le vit pour la dernière fois; avec quelle anxiété les meilleurs d'entre tes fils suivirent du regard sa mourante clarté dont le départ allait clore le dernier jour de Socrate immolé! Pas encore! — pas encore! — le soleil s'arrête sur la colline, il prolonge l'heure précieuse du suprême adieu ; mais aux regards d'un mourant, triste est sa lumière, sombres sont les teintes naguère si douces de la montagne; Phébus semble jeter un voile de tristesse sur cette terre aimable, cette terre à laquelle jusqu'alors il avait toujours souri ; mais avant qu'il eût disparu derrière la cime du Cithéron, la coupe de mort était vidée; — l'àme avait pris son vol, l'àme de celui qui dédaigna de craindre ou de fuir,
qui vécut et mourut comme nul ne saura vivre ou mourir.
Mais voyez ! des hauteurs de l'Hymette à la plaine, la reine des nuits prend possession de son silencieux empire; nulle vapeur humide, avant-coureur de l'orage, ne voile son beau front, ne ceint ses brillants contours. La blanche colonne salue avec reconnaissance la venue de l'astre dont sa corniche reflète les rayons ; et du haut du minaret, le croissant, son emblème, étincelle de ses feux. Les bosquets d'oliviers, au loiu épars aux lieux où le doux Céphise promène son filet d'eau, le cyprès mélancolique .près de la mosquée sainte, le riant kiosque et sa brillante tourelle; et, près du temple de Thésée, ce palmier solitaire s'élevant triste et sombre au milieu de ce calme sacré, tous ces objets revêtus de teintes variées captivent la vue, — et insensible serait celui qui les verrait avec indifférence. La mer Égée dont, à cette distance, on D'eu tend plus la voix, apaise le courroux de ses ondes; son vaste sein, reflétant des teintes plus suaves, se déroule en longues nappes de saphir et d'or mêlées aux ombres de mainte île lointaine dont le sombre aspect contraste avec le sourire de l'Océan.
Mais ce n'est pas là le sujet de mes chants. 0 Athènes! pourquoi mes pensées se reportent-elles vers toi? Oh! qui peut voir la mer qui baigne ton rivage, et penser à autre chose qu'à ton nom? tant la magie qui s'y attache fait taire tout autre souvenir! Quel est celui qui, t'ayant vue au coueherdu soleil, belle Athènes, pourra jamais oublier ton aspect contemplé à la clarté du soir? Ce ne sera pas moi, — dont le eœur, en dépit du temps et de la distance, reste enchaîné par un magique amour au groupe de les Cyclades. Et puis, cet hommage n'est point étranger au sujet que je chante ; l'île de mon corsaire t'appartenait autrefois. — Oh ! que ne la possèdes-tu encore avec la liberté!
Le soleil s'est couché, — et, plus sombre que la nuit, s'aflaisse le cœur de Médora avec le dernier rayon qui cesse
d'éclairer la hauteur d'où l'on signale les navires. — Le troisième jour se lève et s'écoule, et il n'est pas de retour, — et il n'envoie point de ses nouvelles, l'ingrat! Pourtant le vent est propice, quoique faible; d'orages, il n'y en a point. Hier soir, le vaisseau d'Anselme est revenu, et la seule nouvelle qu'il ail donnée, c'est qu'on n'a point rencontré Conrad ! Si Conrad eût attendu ce navire, l'état des choses eût été bien différent. La brise de la nuit commence k souffler; ce jourlà Médora l'a passée occupée k épier k l'horizon tout ce qui, k ses regards inquiets, pouvait offrir l'apparence d'un mât; elle est assise sur la hauteur. Enfin, cédant à son impatience, elle descend au milieu de la nuit sur le rivage, où elle erre désolée, sans faire attention k l'écume que la vague envoie sur ses vêtements, comme pour l'avertir de s'éloigner : elle ne voit rien, — ne sent rien, — et n'ose quitter ce lieu ; elle ne s'aperroit pas de la fraîcheur de la brise; c'est au cœur seul qu'elle a froid, jusqu'à ce que son inquiétude s'élève à un degré de certitude si entière que la vue même de Conrad lui eût fait perdre la vie ou la raison.
Enfin, elle voit arriver une chaloupe triste et délabrée; ceux qu'elle ramène ont rencontré d'abord celle qu'ils cherchent; quelques-uns sont blessés, — tous dans la condition la plus misérable. — Ils sont en petit nombre; — tout ce qu'ils savent, c'est qu'ils ont échappé. Comment? — Us l'ignorent. Chacun d'eux cherche a se dérober aux regards, et attend en silence que son compagnon exprime le premier ses conjectures sur le destin de Conrad : il semble qu'ils ont quelque chose k dire, mais qu'ils craignent que leurs paroles n'arrivent k l'oreille de Médora. Elle les comprend aussitôt ; mais elle ne tremble pas, elle ne succombe pas à sa douleur et k l'isolement de sa destinée ; sous des formes délicates et belles élaient cachés des sentiments pleins de force, qui ne se révélèrent qu'après avoir recueilli toute leur énergie. Tant que dura l'espoir, — ils se firent jour par l'attendrissement, les anxiétés, — les larmes. — - Quand tout fut perdu, — sa sensibilité ne s'éteignit pas. — Seulement, elle dormit ; et sur son sommeil s'éleva cette courageuse
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énergie qui lui dit : a Tu n'as plus rien à aimer. — Tu n'as plus rien à craindre. » Cette force surnaturelle ressemble a la vigueur brûlante que puise le délire dans l'ardeur de la fièvre.
« Vous vous taisez. — Je n'ai pas besoin que vous me parliez; — ne me dites pas une parole, — pas une syllabe,
— car je sais tout. — Pourtant je voudrais vous demander;
— ma lèvre tremblante s'y refuse. — Voyons, que votre réponse soit prompte. — Dites-moi où on a déposé son corps. »
o Madame, nous l'ignorons. — C'est à peine si nous avons pu nous échapper la vie sauve. Mais voici un de nos camarades qui prétend qu'il n'est pas mort : il l'a vu enchaîné, sanglant, — mais vivant encore. »
Elle n'en entend pas davantage, — sa force est épuisée;
— elle sent refluer son sang, et accourir en foule les pensées qu'elle a jusque-là tenues écartées; ces dernières paroles ont accablé son âme désolée et sombre : elle chancelle, — tombe, — et les vagues, en l'entraînant évanouie, lui eussent peut-être tenu lieu d'un autre cercueil. Les pirates, de leurs mains rudes, mais les larmes aux yeux, lui donnent à la hâte les secours que réclame la pitié ; ils jettent des gouttes de l'onde amère sur son visage où déjà est empreinte la pâleur de la mort, la relèvent, — agitent l'air autour d'elle,
— la soutiennent, — et la rappellent à la vie; puis, appelant ses femmes, ils leur confient cette beauté mourante qu'ils ne peuvent contempler sans douleur : alors ils se rendent à
la caverne d'Anselme, pour lui faire un récit, toujours pénible quand ce n'est pas celui d'une victoire.
Dans ce conseil, il y eut des débats animés et étranges; on y parla de rançon, de délivrance, de vengeance, de tout» excepté de repos et de fuite. Le génie de Conrad respirait encore en eux, et leur interdisait le désespoir ; quel que soit son destin, ceux qu'il a instruits et commandés le sauveront vivant, ou mort le vengeront. Malheur à ses ennemis! Un petit nombre de braves ont survécu dont les bras sont aussi redoutables que leurs cœurs sont fidèles.
Dans l'appartement secret du harem, l'implacable Séyd rêve au supplice de son prisonnier; sa pensée erre tour à tour de l'amour a la haine, tantôt auprès de Gulnare, tantôt dans le cachot de Conrad. La belle esclave est à ses pieds ; épiant les mouvements de son visage, elle essaie de dissiper sa sombre et farouche tristesse; pendant que ses grands yeux noirs cherchent, par d'inquiets regards, à éveiller sa sympathie, lui il fait semblant de regarder les grains de sou rosaire*, mais ne voit en réalité que les tortures de sa victime.
« Pacha! tu as triomphé, et la victoire plane sur ton cimier. — Conrad est en ton pouvoir, — tout le reste a succombé ! son destin est fixé. — Il faut qu'il meure : il a mérité son sort, — mais il n'est pas digne de ton courroux; il me semble que si on lui donnait un moment sa liberté, en acceptant, pour sa rançon, tous ses trésors, on ne ferait pas un mauvais marché ; on vante beaucoup les richesses amassées par ce pirate. — Plût au ciel qu'elles devinssent la propriété de mon pacha! Vaincu, affaibli par ce combat fatal, — surveillé, — traqué, — il sera une proie facile. Si, au contraire, on le fait mourir, les débris de sa bande embarqueront leurs trésors, et iront chercher un rivage plus sûr. »
— a Gulnare! — si pour chaque goutte de son sang on m'offrait une perle aussi précieuse que le diadème de Stamboul; si pour chacun de ses cheveux une mine vierge d'or massif brillait a mes yeux suppliante; si tous les trésors dont il est parlé, ou qui sont rêvés dans nos contes arabes, étaient devant moi, — toutes ces richesses ne le sauveraient pas ! Ses jours n'eussent pas été prolongés d'une heure si je ne le savais dans les fers et en mon pouvoir, si, dans ma soif de vengeance, je ne m'occupais à chercher le supplice qui inflige les plus longues tortures, qui fait le plus lard mourir. »
— a Non, Séyd, je ne cherche point à arrêter ta fureur, qui est trop juste pour être adoucie par la clémence : je ne proposais que de t'assurer la possession de ses richesses. — Ainsi délivré, il ne serait pas libre j privé de la moitié de
sa puissance et de sou monde, un ordre de toi suffirait pour assurer sur-le-champ sa capture. »
— « Assurer sa capture ! — Et je relâcherais pour un seul jour ce brigand lorsqu'il est déjà dans mes fers? rendre la liberté a mon ennemi? — à la demande de qui? à la tienne, belle solliciteuse! — a ta vertueuse reconnaissance, jalouse t de s'acquitter envers le corsaire galant et généreux qui , impitoyable pour tout le reste, t'épargna toi et tes femmes, sans regarder sans doute a la* beauté de la prise, — et me; remerciements et mes éloges sont également dus. — Mais écoule! j'ai un conseil à faire entendre a ton oreille délicate : je me défie de toi, femme ! et chacune de tes paroles confirme mes soupçons. Emportée dans ses bras hors du sérail en flammes, — dis-moi, l'attendais-tu pour t'enfuir avec lui? Tu peux t'épargner le soin de répondre; j'ai lu ta confession dans la rougeur coupable de ton visage ; or sus , ma belle dame , songe à toi et prends garde : sa vie n'est pas la seule qui réclame ta sollicitude! Encore uneparole, et... — Non, il n'est pas nécessaire que j'en entende davantage. Maudit soit l'instant où il t'enleva du milieu des flammes! mieux eût valu pour toi que l'incendie... — Mais — non, — je t'aurais pleurée alors avec la douleur d'un amant. — Maintenant c'est ton maître qui le parle. — Femme perfide! ignores-tu que je puis, quand je voudrai, couper tes ailes volages? Je n'ai pas l'habitude, dans mon courroux, de m'arrêter aux paroles; prends garde à toi! — ta trahison pourrait bien ne pas rester impunie. »
Il se lève, et s'éloigne lentement, d'un air farouche; la fureur est dans son regard, la menace dans son adieu. Ah ! celui-là connaissait bien peu la Femme qu'un visage irrité n'intimida jamais, que les menaces n'ont jamais pu dompter. Il ne se doutait guère, ô Gulnare ! de ce que ton cœur pouvait sentir dans son amour, pouvait oser dans sa colère. Les soupçons de Séyd ont paru l'offenser ; cependant elle ignore encore combien est profondément enraciné dans son cœur le sentiment d'où naît sa compassion. Elle est esclave : un captif a naturellement droit à sa sympathie; car entre
eux le nom seul diffère ; sans trop savoir ce qu'elle fait, — elle brave de nouveau la colère du pacha; ses supplications sont encore repoussées, — et c'est alors enfin qu'elle sent s'élever dans son cœur ce conflit de la pensée, source des malheurs de la femme.
Cependant, les jours et les nuits se succèdent, et leur retour silencieux ét monotone ramène les mômes ennuis, les mêmes inquiétudes. — L'àme de Conrad a dompté la terreur pendant cet intervalle d'incertitude eflrayantc où chaque heure peut commencer pour lui un supplice pire que la mort, où chaque pas qu'il entend à la porte de son cachot peut être celui de l'homme chargé de le conduire là où le pal et la hache l'attendent ; où chaque son de voix qui arrive jusqu'à lui est peut-être le dernier qui frappe son oreille. La terreur n'a point de prise sur lui; cette âme altière s'était montrée aussi peu résignée à la mort qu'elle y était peu préparée; maintenant elle est abattue, — son énergie est altérée peut-être. — Cependant il soutient en silence celte épreuve, la plus redoutable qu'il ait encore soutenue. La chaleur du combat, le fracas de la tempête, laissent à peine à l'àme agitée assez de loisir pour accorder une seule pensée a la peur; mais se voir chargé de chaînes dans un cachot solitaire; languir en proie à toutes les pensées contraires qui viennent nous assaillir; face à face avec notre propre cœur, méditer sur des fautes irrévocables et sur le sort qui nous attend ; — savoir qu'il est trop tard pour nous soustraire à l'un, — pour réparer les autres; — compter les heures qu'il nous reste encore à vivre, sans un ami pour nous encourager et nous dire que la mort nous sied bien ; autour de nous, des ennemis tout prêts à forger l'imposture et à flétrir par leurs calomnies la dernière scène de notre drame ; devant nous , des tortures que l'àme peut braver, mais incertaine si la faiblesse de la chair pourra les soutenir, et si un seul cri échappé à la douleur ne ravira pas au courage sa dernière, sa plus précieuse palme; celle vie que nous quittons sur la terre , nous la voir refusée au
ciel par les âmes charitables qui ont mis en monopole la? miséricorde divine; et, ce qui est plus pour nous qu'un paradis problématique, — le ciel de nos terrestres espérances, — la bien-airaée de notre cœur, la voir ravie à notre amour, voila , voilà les pensées dont le corsaire doit soutenir le conflit, voilà les tortures plus que mortelles qu'il lui faut endurer, et il les endure. — De quelle manière? Peu importe. C'est déjà quelque chose que de n'y pas succomber.
Le premier jour se passe, — il ne voit point Gulnare. — Le second, — le troisième s'écoulent, — et elle ne vient pas ; mais ce que sa bouche a promis, ses charmes l'ont effectué, sans quoi il n'aurait pas vu luire un autre soleil. Le quatrième jour vient de se clore, et aux ténèbres de la nuit une tempête vient mêler sa majestueuse horreur : oh! comme Conrad prête une oreille avide au mugissement de la mer irritée, qui jamais jusqu'alors n'avait troublé son sommeil! comme, à la voix de son élément chéri, s'allume son imagination impétueuse! Combien de fois ces vagues l'ont porté sur leurs ailes ! leur agitation même lui plaisait : il lui devait la rapidité de sa course, et maintenant leur choc bruyant retentit à son oreille; cette voix, depuis longtemps connue, il l'entend tout près de lui; — mais, hélas! c'est en vain! Le vent mugit au-dessus de sa tête; les détonations de la foudre font trembler la tourelle qui lui sert de prison, et à travers ses barreaux l'éclair darde ses feux, plus doux aux regards de Conrad que la clarté des étoiles; il approche ses chaînes des barreaux étincelants ; il espère qu'il n'aura pas en vain provoqué ce péril. Il étend vers le ciel ses mains chargées de fers; il demande à sa pitié de permettre qu'un de ses foudres anéantisse cet être, son ouvrage. Le métal de ses chaînes et sa prière impie attirent également le tonnerre; — la tempête poursuit sa route et dédaigne de frapper; ses détonations lointaines s'affaiblissent, — cessent; — Conrad alors se sent isolé, comme si un ami inûdèle eut repoussé ses gémissements !
Il est minuit; — de la porte massive, des pas légers s'approchent, — ils s'arrêtent; — on n'entend plus rien; lentement se meut le verrou et tourne la clef lugubre. C'est elle , — son cœur l'a deviné ! Quels que puissent être ses loris, c'est pour lui un auge prolecteur, belle comme une vision céleste à la dévotion d'un ermite. Cependant elle est changée depuis sa dernière visite dans ce cachot; sa joue est plus pâle, toute sa personne plus agitée; elle fixe brusquement sur lui ses yeux noirs qui disent sa pensée avant que ses lèvres l'expriment. — a II te faut mourir! oui, il te faut mourir ! — Il ne te reste qu'une ressource, — la dernière, <— la pire de toutes, — si la torture ne l'était pas. »
— « Gulnare, je n'en cherche aucune. — Ce que je t'ai déjà dit, je te le dis encore, — Conrad n'est point changé : pourquoi chercherais-tu à sauver les jours d'un pirate, et à détourner de moi un châtiment que j'ai mérité? Non seulement ici, mais ailleurs encore, j'ai, par un grand nombre d'actes punissables, acheté la vengeance de Séyd. »
— <r Pourquoi je cherche à te sauver? Parce que... — Oh! ne m'as-tu pas épargné pis encore que l'esclavage ? Pourquoi je cherche à te sauver ? — Le malheur t'a-t il rendu aveugle aux tendres émotions d'un cœur de femme? L'avouerai-je? quoique mon cœur répugne h dire ce qu'une femme peut sentir, mais doit taire, — c'est parce que, — en dépit de tes crimes, — mon cœur s'est ému pour toi. Tu m'as inspiré d'abord la crainte, — puis la reconnaissance ; par toi, j'ai tour à tour connu la pitié, — la fureur, — l'amour. Ne me réponds pas; ne me dis pas ce que je sais déjà, que tu en aimes une autre, et que j'aime inutilement : il se peut qu'elle m'égale en tendresse et me surpasse en beauté; mais moi, je me précipite dans des dangers qu'elle n'oserait braver. Est-il bien vrai que tu lui sois véritablement cher? Si j'étais à toi, — tu ne serais pas seul ici : épouse <i'un pirate, et laisser son époux errer sans elle sur les mers ! Qu'a-t-elle à faire dans ses foyers, la gentille dame? Mais ne me
f.E CORSAIRE. CHANT III. 131
parle pas main tenant; sur ta têle et la mienne le tranchant cimeterre est suspendu à un iil ; si tu as encore du courage et si tu veux être libre, prends ce poignard, — lève-loi et suis-moi ! »
— «Oui, avec ces chaînes! chargé de ces ornements, je marcherai d'un pied léger au milieu des gardes endormis! L'as-tu donc oublié ? est-ce la le costume d'un fugitif? et cet instrument est-il dans un combat une arme bien redoutable ? »
— a Incrédule corsaire! j'ai gagné les gardes, mûrs pour la révolte et cédant a l'appât de l'or. Je n'ai qu'un mot à dire pour faire tomber tes chaînes : seule et sans aide, serais-je ici en ce moment? Depuis que nous nous sommes vus, j'ai mis le temps à profit ; si je me suis rendue coupable, c'est dans ton intérêt que j'ai commis ce crime. — Ce crime! — Ce n'en est point un que de punir ceux de Séyd , ce tyran détesté. Conrad, — il faut qu'il meure! Je te vois frémir, mais mon àme est changée; — outragée, méprisée, humiliée, il faut que je me venge! accusée de ce que jusqu'ici mon cœur avait dédaigné ; moi qui , dans les chaînes de mon amer esclavage, ne suis restée que trop fidèle! Oui, tu peux sourire ! — Mais je ne lui avais point donné de sujets de plainte ; je ne lui étais pas infidèle alors. — Tu ne m'étais pas cher comme maintenant; mais il me l'a dit, et ces tyrans jaloux qui , en nous tourmentant , nous donnent la tentation de les trahir, méritent le destin que prédisent leurs lèvres chagrines. Je ne l'ai jamais aimé ; — il m'a achetée, — un peu cher peut-être, —puisqu'il y avait en moi un cœur qu'il n'a pu acheter. J'étais une esclave soumise : il a prétendu que sans sa victoire je me serais enfuie avec toi. Tu sais que c'est un mensonge ; mais que les prédictions de telprophètes s'accomplissent I leurs paroles sont des présages que l'insulte se charge de vérifier. Le répit qu'on t'a accordp n'est pas dû a mes prières ; cette grâce momentanée donne le temps de te préparer de nouvelles tortures et d'aggraver mon désespoir. Ma Yie aussi est menacée par lui; mais son caprice me réserve pour servir aux plaisirs d'un maître. Quand il sera las de ma beauté passagère et de moi, le sac
est \h pour me recevoir, — et la mer n'est pas loin! Quoi donc ! suis-je un jouet destiné h amuser un imbécile jusqu'à ce que la dorure soit partie ? Je te vis, — je t'aimai,— je te dois tout. — Je veux te sauver, ne fût-ce que pour te montrer comme une esclave est reconnaissante. Mais, s'il n'avait pas ainsi menacé mon honneur et ma vie (et il lient les serments qu'a prononcés sa colère), je t'aurais sauvé en- \ corc, — mais j'eusse épargné les jours du pacha. — Maintenant je suis toute à toi, préparée a tout. — Tu ne m'aimes pas; tu ne meVonnais pas, — si ce n'est sous un jour défavorable. Hélas! c'est mon premier amour — et ma première haine. — Oh ! si lu pouvais mettre ma foi à l'épreuve, je no te verrais pas tressaillir , tu ne redouterais pas le feu qui brûle un cœur asiatique ! Cette flamme est maintenant pour toi le fanal du salut ; — elle te montre dans le port une barque maïnote ; mais dans une chambre qu'il nous faut traverser, dort — qu'il ne s'éveille plus ! — l'oppresseur Séyd ! »
— « Culnare, — Gulnare, — je n'ai jamais senti plus bas mon abjecte fortune, ma gloire flétrie. Séyd est mon ennemi. Il se préparait à exterminer ma bande d'un bras impitoyable, mais il force ouverte ; c'est pourquoi je suis venu sur mon vaisseau pour détruire par le cimeterre celui qui voulait nous détruire : c'est mon arme, a moi, le cimeterre, — non le poignard perfide. — Qui respecte la vie d'une femme n'attente pas h celle d'un ennemi endormi. J'ai sauvé la tienne avec joie, Gulnare, mais non dans un but semblable. —Ne me laisse pas croire que mon humanité s'est méprise.
— Adieu, — que ton cœur se calme. — La nuit s'avance; — c'est la dernière accordée a mon repos terrestre !
— « Le repos ! le repos ! Le soleil h son lever verra palpiter tes chairs , et tes membres tressaillir d'angoisse sur le (atal poteau. J'ai entendu l'ordre, — j'ai vu, — je ne le verrai pas ; si tu meurs, je meurs avec loi. Ma vie, — mon amour,
— ma haine, — mon tout ici-bas va se décider maintenant. — Corsaire ! ce n'est qu'un coup h frapper ! sans ce coup , la fuite nous est impossible. — Comment éviter sa poursuite certaine? Mes injures subies en silence, ma jeunesse désho-
norée, — mes longues années consumées sans fruit; un seul coup va venger tout cela et mettre fin a nos craintes a venir. Mais, puisque l'épée te sied mieux que le poignard, j'essaierai ce qu'il y a de fermeté dans la main d'une femme. Les gardes sont gagnés ; — un moment, et tout est fini. — Corsaire ! tous deux nous allons être en sûretc, ou c'en est fait de nous ! si ma faible main me trahit, les vapeurs du matin planeront sur ton échafaud et sur mon linceul. »
Elle est sortie et a disparu avant qu'il ait pu répondre; mais son inquiet regard la suit de loin; il relève et rassemble de son mieux les chaînes dont il est chargé, de manière à réduire leurs dimensions et amortir leur bruit : et maintenant que ni portes ni verrous n'arrêtent plus ses pas, il s'élance après Gulnare de toute la vitesse que lui permettent la gêne et le poids de ses fers. Le passage qu'il suit est long et tortueux. Où le conduira-t-il ? il l'ignore. Ni lampes, ni gardes sur son chemin. Enfin il aperçoit de loin une faible lumière ; se dirigera-t-il vers celte lueur qu'il distingue à peine , ou s'en déloumera-t-il ? Il s'abandonne au hasard ; un air frais comme le vent du matin vient rafraîchir son front. Il arrive dans une galerie ouverte; à ses yeux brillent les dernières étoiles de la nuit et le ciel déjà blanchissant ; mais il y arrête a peine ses regards; son attention est attirée par une clarté qui vient d'une chambre solitaire. Il marche dans cette direction; une porte légèrement entr'ouverte révélera lumière intérieure, et rien de plus. Une figure en sort a pas précipités, s'arrête, — se détourne, s'arrête encore. — C'est elle enfin! point de poignard dans sa main, — rien qui annonce un crime. — « Béni soit ce cœur amolli par la pitié !
— elle n'a pu se résoudre a frapper. » Il la regarde encore,
— son œil égaré se détourne avec épouvante de la lumière soudaine du jour. Elle s'arrête, — rejette en arrière ses longs cheveux flottants qui lui voilaient presque entièrement le sein et le visage, comme si sa tête venait de se pencher sur je ne sais quel objet de doute et d'effroi. Il l'aborde; — sur son front, — a son insu,— une lâche que dans sa précipitation
sa main y a laissée,— ce n'est qu'une tache légère; — sa couleur est tout ce qu'il en a distingué, et il s'est hâté de détourner la vue. 0 faible mais irrécusable témoignage du crime ! — c'est du sang !
Il avait vu le spectacle des combats; — seul dans sa prison, il avait médité sur le supplice promis au coupable; il avait éprouvé les tentations du crime et ses châtiments, — et la chaîne dont ses bras étaient chargés pouvait y rester k' jamais; mais ni les combats,— ni la captivité,— ni les remords, — ni tout ce qui a remué son âme avec le plus de violence, ne l'ont fait frissonner, n'ont glacé le sang dans ses veines comme la vue de cette tache pourpre ; cette goutte de sang, celte légère trace qu'a laissée le crime, a effacé a ses yeux la beauté de Gulnare! Il avait vu répandre le sang, — il l'avait vu sans émotion ; mais ce sang coulait dans les combats, versé par la main de l'homme !
« C'est fini, — il a failli s'éveiller; — mais c'est fini. Corsaire ! il est mort ; — ta conquête me coûte cher. Tout ce que nous pourrions dire maintenant serait inutile. — Fuyons ! — Fuyons; notre barque nous attend, — le jour commence à paraître. Ceux qui ont été gagnés par moi me sont complètement dévoués, et ceux des liens qui ont échappé au glaive vont se joindre à eux; plus tard ma voix justifiera mon bras, lorsque nos voiles nous auront éloignés de ce rivage abhorré. »
Elle frappe des mains ; — soudain on voit accourir dans la galerie ses vassaux, grecs ou maures, tous équipés pour le départ. Prompts et silencieux, ils détachent ses fers; le voilà de nouveau libre, libre comme le vent des montagnes! Mais il est triste comme si le poids de ses chaînes avait passé à son cœur! On observe un silence profond. — A un signe de Gulnare, une porte s'ouvre et laisse voir une secrète issue qui conduit au rivage; la ville est derrière eux. — Us se hâtent . d'atteindre la plage où la vague se joue sur le sable d'or. Conrad suit les pas de Gulnare ; il s'abandonne a ses guides.
Peu lui importe maintenant d'être sauvé ou livré ; la résistance est aussi inutile que si Séyd vivait encore pour ordonner son supplice.
XIY.
On s'embarque, la voile se déploie au souffle léger de la brise. — Que de souvenirs se pressent dans la mémoire de Conrad! 11 demeure absorbé dans une muette contemplation, jusqu'au moment où le cap derrière lequel s'abrita naguère son navire, élève devant lui sa masse gigantesque. Ah ! — depuis celle nuit fatale, dans un espace de temps bien court, s'est accumulé un siècle de terreur, de douleur et de crime. Au moment où il voit l'ombre du cap lointain se projeter audessus du màt, il voile sa face, son cœur se serre de tristesse; sa pensée se reporte sur Gonzalve et ses compagnons, sur sa passagère victoire, sur sa défaite ; il songe à celle qui est loin de lui, à sa bien-aimée qui l'attend, solitaire; il se retourne et voit Gulnare l'homicide !
Elle observe ses traits jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus soutenir son aspect glacial et son air répulsif; alors le caractère farouche empreint dans son regard, et qui lui est étranger, fait place à des larmes abondantes, mais tardives. Elle tombe a ses pieds, elle presse sa main : « Allah peut me condamner, mais toi, tu dois m'absoudre. Sans ma criminelle action, où serais-tu maintenant? Fais-moi des reproches, — mais pas encore; — oh! épargne-moi en ce moment? je ne suis pas ce que je semble. — Dans cette nuit terrible , je n'avais pas ma raison. — N'achève pas de me rendre insensée : si j'avais moins aimé, — je serais moins coupable ; mais tu ne vivrais pas — pour me haïr — si tu veux. »
Elle ne Ta pas compris; c'est lui-même qu'il blâme plus encore que celle dont à son insu il a causé les malheurs et le crime; mais profonde, sombre et sans voix, sa pensée saigne en silence dans la solitude de son cœur. On continue k voguer : le vent est bon, la mer propice; les vagues bleues se jouent autour de la proue du navire qu'elles poussent en
436 ŒUVnES DE LOBD BYP.OÎI.
avant. Bien loin à l'horizon, on aperçoit un point léger. — Il s'élargit. — On découvre un màl, — des voiles; — c'est un vaisseau armé en guerre ! Leur petite barque a été aperçue par les hommes de quart sur son tillac, et ses voiles sont augmentées; d'un cours majestueux, il s'avance agile, terrible ; un éclair brille. Un boulet dépasse la barque, et sans atteindre personne il rase, en sifflant, les vagues. Coniad sort tout à coup de sa rêverie silencieuse ; il se lève, ses traits rayonnent d'une joie depuis longtemps absente : « Ce sont les miens, — voilà mon pavillon rouge ! Je le revois, — je le revois! — J'ai encore des amis sur l'Océan, a On a reconnu son signal, on répond à sa voix : la chaloupe est mise en mer, on baisse les voiles, a C'est Conrad! c'est Conrad! » s'écrie-t-on de toutes parts sur le tillac ; ni la voix confuse des chefs, ni la discipline ne peuvent réprimer leurs transports. C'est avec joie et orgueil qu'ils le voient monter de nouveau sur le pont de son vaisseau ; un sourire éclaircit ces farouches visages, et peu s'en faut qu'ils ne le pressent dans leurs bras vigoureux. Et lui, oubliant à demi ses dangers et sa défaite, répond à leurs félicitations comme il sied à un chef tel que lui, serre la main d'Anselme d'une cordiale étreinte, et se sent capable encore de vaincre et de commander.
Après cette première effusion de leur cœur, ils s'affligent d'avoir reconquis leur cher sans combattre ; ils étaient partis, préparés à le venger; s'ils avaient su que la main d'une femme s'était chargée de ce soin, celle femme eût été leur reine. — Ils n'ont pas sur le choix des moyens les mêmes scrupules que l'orgueilleux Conrad. La vue de Culnare fait naîlre\armi eu y l'élonnement et un sourire de curiosité; ils se parlent à voix basse ; et cette femme, tout à la fois au-dessus et 'au-dessous de son sexe, qui n'a point 0àli devant le sang, se sent troublée par leurs regards. Elle tourne vers Conrad ses yeux suppliants, abaisse son voile, garde le silence, et les bras humblement croisés sur sa poitrine, — satisfaite de voir Conrad hors de danger, abandonne le reste
LE CORSAIRE. CHANT III. iol
au destin. Malgré l'horrible frénésie dont son cœur avait été capable, extrême dans son amour comme dans sa haine , dans le bien comme dans le mal, après le pire des forfaits, elle était restée femme !
Conrad l'a remarqué, il a senti dans son cœur — pouvait-il moins faire? — haine pour son crime, pitié pour son malheur; ce qu'elle a fait, aucune larme ne peut l'effacer; et le ciel doit le punir au jour de sa colère : mais — le mal est fait ; il sait, quel que soit son crime, que c'est pour lui que ce poignard a frappé, que ce sang a été versé; et il est libre! — et pour lui elle a sacrifié tout sur la terre, et plus que tout dans le ciel! Et maintenant il se tourne vers cette esclave aux yeux noirs qui baisse sous son regard son front humilié. A présent, qu'elle est changée ! — Faible et timide, à tous moments les couleurs de son visage sont remplacées par une pâleur mortelle, — où il n'y a de rouge que cette tache effrayante que le meurtre y a imprimée ? Il lui prend la main ; — elle tremble, — mais trop tard ; — si douce au toucher de l'amour, — si fatalement énergique dans la haine, il serre cette main ; elle tremble, — et la sienne aussi a perdu sa fermeté; l'accent de sa voix est altéré. « Gulnare ! » Mais elle ne répond pas. — « Chère Gulnare ! » Elle lève les yeux ; — toute sa réponse est là, — elle tombe dans ses bras. Pour la repousser de cet asile, il lui eût fallu plus ou moins qu'un cœur d'homme; mais, qu'il ait raison ou tort, il ne l'écarte pas de son sein. Peut-être, sans les pressentiments qui assiègent son cœur, sa dernière vertu irait rejoindre les autres. Mais non ; Médora elle-même pardonnerait le baiser qui ne demande rien de plus h une beauté si charmante, le premier et le dernier que la faiblesse ait dérobé à la constance sur des lèvres où l'Amour a mis tout son souffle, sur des lèvres — dont les soupirs entrecoupés exhalent un parfum si enivrant qu'on dirait que ce dieu vient de les éventer de son aile.
A l'heure du crépuscule, ils aperçoivent leur île solitaire.
138 OEUVRES DE LORD BYROIf.
Les rochers même semblent leur sourire; le port retentit de mille bruits joyeux ; la flamme des signaux brille sur les hauteurs; les chaloupes sillonnent la baie onduleuse, et les dauphins les poussent en se jouant à travers l'écume des flots ; l'oiseau des mers lui-même fait entendre, comme pour saluer leur retour, les sons rauques de sa voix discordante. Auprès de ces flambeaux qu'ils voient briller de loin à. travers les jalousies, leur imagination leur peint les amis qui en entretiennent la clarté. Oh! qui peut sanctifier les joies du foyer comme le regard charmant jeté par l'Espérance du sein orageux de l'Océan?
Parmi les lumières qu'on voit briller au loin dans l'île et sur la côte, Conrad cherche des yeux la tour de Médora. Il regarde en vain : tous remarquent avec surprise que seule elle est dans l'ombre. Cela est étrange ; c'est pour la première fois qu'à *on retour il n'y voit pas briller une clarté amie; peut-être aussi que cette lumière n'est pas éteinte, mais seulement voilée. Conrad descend dans la première ^ chaloupe qui se dirige vers le rivage, et son impatience ac-
cuse la lenteur des rames. Oh ! que n'a-t-il des ailes plus agiles encore que celles du faucon, pour s'élancer sur la montagne avec la rapidité d'une flèche ! A peine a-t-on cessé de ramer, il ne peut attendre, — il ne voit rien; — il se pré- * cipite dans les flots, fend l'onde amère, gravit la plage, et monte par le sentier qui lui est familier.
Il arrive à la porte de la tour, — il s'arrête, — il écoute; au dedans aucun bruit, au dehors tout est ténèbres. Il frappe avec force. — Personne ne vient ni ne répond; rien n'annonce qu'oa l'ait entendu, ou qu'on soupçonne sa présence; il frappe de nouveau ; — mais faiblement, — car sa main tremblante refuse de seconder l'impatience de son cœur oppressé. On ouvre, — c'est un visage connu, — mais ce n'est . pas celle qu'il brûle de serrer dans ses bras. On garde le silence ! — lui-même essaie deux fois de parler, deux fois il sent ses questions expirer sur ses lèvres; il saisit le flambeau, — sa lumière va tout éclaircir, — le flambeau lui
échappe et s'éteint dans sa chute. Il n'attend pas qu'on le rallume; autant vaudrait lui demander d'attendre la clarté du jour; mais un autre flambeau jette dans le corridor sombre sa clarté vacillante ; il entre dans l'appartement, — ses yeux voient ce que son cœur ne pouvait croire, — ce que pourtant il avait pressenti.
Il ne se détourne pas, — ne parle pas, — ne se sent point défaillir: — son œil est fixe; son corps, que l'inquiétude faisait tout à l'heure trembler, est maintenant immobile; il contemple de ce long et douloureux regard que nous aimons à prolonger, sachant, sans oser nous l'avouer, que nous regardons en vain ! Vivante, elle était si calme et si belle, qu'elle a conservé jusque dans la mort une douce sérénité. Et les fleurs que tiennent ses mains glacées*, elle semble les presser d'une dernière étreinte, comme si son sommeil était simulé, et qu'il ne fût pas temps de la pleurer encore. La frange noire de ses longs cils, se projetant de ses paupières de neige, voile encore... — ce dont la pensée se détourne et ne peut soutenir la vue. — Oh ! c'est sur les yeux surtout que la mort exerce son pouvoir ; elle chasse l'intelligence de son ttône de lumière! elle a éteint ces astres d'azur dans cette longue et dernière éclipse, mais elle a laissé aux lèvres le charme qui les entoure; cependant, cependant, on dirait qu'elles s'abstiennent de sourire dans un repos qui ne durera que peu d'instants; mais ce blanc linceul, l'immobilité mate de ces longues tresses blondes, flottant naguère à tous les vents sans que leurs liens de fleurs pussent les contenir, et la pâleur de cette joue si pure, tout cela annonce la présence de la mort. — Elle n'est plus, — que faitil là encore?
11 ne fait point de question; — • un regard jeté sur ce front immobile et glacé lui a tout appris. C'en est assez, — elle est morte, — qu'importe comment? L'amour de sa jeunesse, l'espoir d'un avenir meilleur, la source de ses vœux les plus doux, de sa plus tendre sollicitude, le seul être vivant qu'il
J40 OEUVRFS DE LORD BVROH.
ne pût pas haïr, lui est enlevé, — et il a mérité son sort, mais il n'en sent pas moins l'amertume. — L'homme vertueux demande des consolations à ces célestes régions inaccessibles au coupable; l'orgueilleux, — l'homme égaré, — qui, trouvant que cette terre contient bien assez de douleur, ont placé iei-bas toute leur félicité, ceux-là perdent tout quand elle leur échappe : — c'est peu de chose peut-être, — mais qui peut froidement se voir arracher tout ce qui faisait ses délices ? Plus d'un œil stoïque, plus d'un visage sévère, sert à masquer un cœur où la douleur n'a pas beaucoup à apprendre ; et plus d'une pensée corrosive se cache, sans s'effacer, derrière ces sourires qui conviennent le moins à ceux qui les affectent le plus.
Ceux qui sentent avec le plus d'intensité expriment mal ces vagues douleurs d'un cœur souffrant où mille pensées aboutissent à une seule, et qui demande vainement à chacune d'elles un refuge que toutes lui dénient ; nulle parole n'est suffisante pour dévoiler les mystères de l'àme; car la vérité refuse toute éloquence a la Douleur. Conrad sent son âme accablée par ce coup subit, et un moment la stupeur lui a donné une sorte de repos. Cette molle sensibilité de la nature, que nous avons tous puisée à la mamelle d'une mère, Conrad l'éprouve maintenant; elle emplit de larmes ses yeux mâles, et le voilà qui pleure comme ferait un enfant : c'est la faiblesse de son cerveau qui se trahit, sans que sa souffrance en soit soulagée. Nul n'a vu ses larmes, — peutêtre que devant des témoins il eût contenu cet inutile épanchement de sa douleur: elles n'ont pas coulé longtemps; il les a bientôt essuyées, et s'éloigne avec un cœur brisé , — sans remède, — sans espoir. Le soleil paraît, — mais pour Conrad le jour est sombre ; — la nuit vient, — pour ne plus le quitter. Il n'est point d'obscurité comme celle que répandent les nuages de l'àme sur les yeux impuissants de la Douleur, — la Douleur, cet aveugle qu'on ne peut comparer à aucun autre. Il ne peut, — ni ne veut voir, — se rejette vers les ombres les plus épaisses, — et refuse le secours d'un guide.
Son cœur, que la nature avait fait doux, — avait été poussé au crime*; trahi de bonne heure, et abusé trop longtemps, ses sentiments, pareils à l'eau qui tombe goutte à goutte dans la grotte, s'étaient durcis comme elle; moins limpides, peut-être, après avoir passé par le iiltre de ses épreuves terrestres, ils avaient fini par se congeler et se pétrifier. Les tempêtes minent le rocher et la foudre le brise ; ainsi s'est brisé le cœur de Conrad. A l'ombre de son front âpre croissait une fleur; quelque lugubre que fût cette ombre, — n'importe, — elle vivait sous cet abri. Le tonnerre est venu; il a détruit à la fois et le dur Granit et le Lis gracieux : l'aimable fleur n'a pas laissé une feuille pour dire son malheur, mais elle s'est flétrie et consumée tout entière au lieu même qui l'a vue mourir; et de son froid protecteur il ne reste que des fragments noircis, épars sur un sol aride.
Voici l'aurore; — il en est peu qui osent se hasarder à interrompre sa solitude: cependant Anselme se dirige vers la tour. Il n'y est pas, — on ne l'a point vu sur le rivage ; on s'alarme ; avant la nuit l'île est parcourue dans tous les sens ; un second jour, puis un troisième, s'écoulent dans ces recherches ; on fatigue les échos a répéter son nom; on fouille vainement montagnes, — grottes , — cavernes ; enfin on trouve sur la plage la chaîne brisée d'une barque : l'espérance renaît, — on suit ses traces sur la mer. Tout est inutile. — Les mois se succèdent, et Conrad ne vient pas, — et jamais il n'est revenu : nul vestige, nulle nouvelle de son sort ne sont venus apprendre où vit sa douleur, où a péri son désespoir! Ses compagnons pleurèrent longtemps celui qu'eux seuls pouvaient pleurer; ils élevèrent un beau monument à sa bien-aimée ; pour lui, nulle pierre funéraire ne consacra sa mémoire. — Sa mort est douteuse ; le souvenir de ses actes n'est que trop répandu; il a légué à l'avenir le nom d'un Corsaire qui mêla une seule vertu à- des milliers de crimes.
NOTES DU CHANT TROISIEME
« Les rers qui ouvrent ce chant n'ont peut-être pas grand rapport arec le reste de l'ouvrage : ils appartiennent à un poème imprimé ( mais non publié ), et ont été écrits dans le printemps de 4844. Le lecteur m'excusera, s'il le peut, —B. (Ces vers forment le début de la Malédiction dê Minerve.)
* Le comboloïo, ou rosaire mahométan, se compose de quatre -vingtdix-neuf grains.
» C'est l'habitude dans le Levant de jeter des fleurs sur le corps de ceux qui viennent d'expirer, et de placer uu bouquet de roses dans la main des jeunes femmes.
♦ Ce paragraphe ne se trouve pas dans le manuscrit original. .