LA FIANCÉE D'ABYDOS
CIIANT DEUXIÈME.
Les vents mugissent sur les vagues d'Hellé comme dans cette nuit orageuse où l'Amour qui l'avait fait partir, oublia de sauver le jeune, le beau, l'intrépide nageur, unique espoir de la fille de Sestos ! Oh ! lorsqu'il vit briller seul à l'horizon le fanal allumé sur la tour de son amante, en vain le vent qui se levait, l'écume des brisants et les cris des oiseaux de mer l'avertissaient de rester ; en vain les nuages dans les airs et les ondes au-dessous lui défendaient de partir : aveugle et sourd à leurs menaces, ses yeux ne virent que ce phare de l'amour, seule étoile qui brillait pour lui dans le ciel; son oreille n'entendit que les chants de sa bien-aimée : a 0 vagues! ne séparez pas longtemps deux amants ! » Elle est vieille, cette histoire; mais il est encore de jeunes cœurs à qui l'amour inspirerait le même dévouement.
Les vents mugissent, et la mer d'Hellé roule et soulève ses vagues sombres, et la nuit qui descend étend son voile sur cette plaine que le sang arrosa en vain, sur le désert où régna le vieux Priam; des lombes, i voila, tout ce qui resle de son empire, tout, — excepté les rêves immortels qui charmaient la cécité du vieillard de Scio.
Et cependant, — car ces lieux, je les ai visités, mes pas ont foulé ce rivage sacré, mes bras ont fendu celte onde tumultueuse; — cependant, ô vieux poêle! rêver et pleurer avec loi, avec toi parcourir ces antiques plaines, croire que chaque tertre de gazon contient la cendre d'un héros véritable, et qu'autour de celte scène indubitable de ton poème c'est bien ton a large Hellespont » qui précipite comme autrefois ses vagues; que ce soit làjonglcmps mon partage!
Et quel est le cœur froid qui, à l'aspect de ces lieux, pourrait te refuser créance?
La nuit a couvert de son ombre les flots d'IIellé, et ne s'est point levée encore sur le mont Ida, cette lune qui éclaira jadis les héros d'Homère. Nul guerrier maintenani n'accuse sa paisible lumière, mais les bergers reconnaissants la bénissent encore. Leurs troupeaux paissent sur la sépulture de celui qui tomba sous la flèche de Pàris; ce colossal amas de terre dont le fils de Jupiter Ammon fit fièrement le tour », ce monument élevé par des nations, couronné par des rois, n'est aujourd'hui qu'un monticule solitaire et sans nom! Au dedans, — Achille, qu'elle est étroite ta sépulture. — Au dehors, les étrangers seuls peuvent dire le nom de celui qui était la-dessous. La poussière dépasse- de beaucoup en durée la pierre des tombeaux; mais toi, — ta poussière même a disparu.
Celte nuit, Diane ne viendra que tard réjouir les regards du berger et dissiper les terreurs du nautonier; jusque-là, nul fanal allumé sur la côte ne guidera le cours de l'errante nacelle; les lumières éparscs qui brillaient le long de la baie se sont éteintes Tune après l'autre; la seule lampe dont la clarté s'aperçoive encore à cette heure solitaire luit dans la tour de Zuleika. Oui, il y a de la lumière dans cette chambre silencieuse ; sur son ottomane de soie sont jetés les grains d'ambre odorant sur lesquels ont erré ses doigts de fée *; auprès (comment a-t-elle pu oublier ce joyau?), le saint amulette 8 de sa mère, incrusté d'émeraudes, sur lequel est gravé le texte du Koursi, qui doit protéger dans celte vie et garantir l'autre ; a côté de son camboloïo *, on voit un exemplaire du Coran richement enluminé; un grand nombre de fragments poétiques sauvés des naufrages du temps et transcrits en brillants caractères par des copistes persans; et par-dessus ces papiers, son luth, aujourd'hui négligé, mais dont la voix n'a pas toujours été muette. Autour de sa lampe d'or ciselée s'épanouissent des fleurs dans de»