LARA
CHANT DEUXIÈME
Les ombres de la nuit pâlissent; les Tapeurs groupées en flocons autour des montagnes se fondent dans les lueurs du matin, et la lumière év eille le monde. L'homme a un jour de plus pour, grossir son passé, et le conduire à peu de chose, si ce n'est à sa fin; mais la puissante nature s'élance, comme de son berceau ; le soleil est au ciel et la vie sur la terre, les fleurs dans la vallée, la splendeur dans les rayons du jour, la santé dans le souffle de la brise, et la fraîcheur dans l'onde des ruisseaux. Homme immortel ! contemple l'éclat de tant de beautés, et dis-toi, dans la joie de ton coeur : « Tout cela est a moi ! » Regarde, pendant que tes yeux enchantés peuvent voir encore; le jour n'est pas loin où tout cela ne sera plus a toi ; alors, pleure qui voudra sur ta cendre insensible! ni la terre ni le ciel ne te donneront une larme; il ne se formera pas un nuage, il ne tombera pas une feuille
de plus pour cela, et la brise ne t'accordera pas un soupir; mais les vers se repaîtront de ta dépouille, et prépareront ton argile à fertiliser le sol.
L'aube a paru, — il est midi. — Convoqués par Othon, les seigneurs sont assemblés dans son château . C'est l'heure désignée qui doit prononcer sur la réputation de Lara un arrêt de vie ou de mort; c'est l'heure où Ezzelin doit articuler son accusation; il dira la vérité quelle qu'elle soit : il en a donné sa parole, et Lara a promis de l'entendre a la face du ciel et des hommes. Pourquoi ne vient-il pas ? quand il s'agit de révélations si importantes, il me semble que le sommeil de l'accusateur est bien prolongé.
L'heure est passée, et Lara est là, avec un air d'assurance et de froide patience. Pourquoi Ezzelin ne vient-il pas? L'heure est passée, on murmure, et le front d'Olhon se rembrunit. « Je connais mon ami ; je ne puis douter de sa parole; s'il est vivant encore, attendez-vous h le voir ici ; la demeure où il a passé la nuit est située entre mes domaines et ceux du noble Lara; mon château se fût trouvé honoré d'un pareil hôte , et sir Ezzelin n'eût pas dédaigné d'accepter l'hospitalité chez moi ; mais il en a été empêché par la nécessité de se procurer les preuves nécessaires pour se préparer à l'entrevue de ce jour; j'ai engagé ma parole pour lui, je l'engage encore, ou moi-môme, s'il le faut, je rachèterai la tache imprimée à son honneur de chevalier. »
Il dit. — Lara lui répond : « Je suis venu ici, h ta demande, pour entendre les fables perfides d'un étranger dont les paroles auraient dû déjà fesser mon cœur, si je ne l'avais méprisé comme un insensé ou un ennemi indigne de ma colère. Je ne le connais pas, — mais il paraît qu'il m'a connu dans des pays où... Mais pourquoi m'arrêter à. de pareils contes? représente-moi ce faiseur d'histoires, ou soutiens son engagement ici, chez toi, à la pointe de ton épée. » —Soudain, le fier Othon rougit de colère; il jette son gant
et tire son glaive. « Je préfère cette dernière alternative, et voilà comment je réponds pour mon hôte absent. »
D'un visage dont rien n'altère la livide pâleur, quelque près qu'il soit de sa tombe ou de celle d'autrui ; d'une main dont l'insouciante froideur annonce son habitude à manier le glaive, d'un regard calme, mais déterminé à ne point épargner son ennemi, Lara tire sans hésiter son arme du fourreau. En vain les seigneurs se pressent autour d'eux ; rien ne peut arrêter la fureur d'Othon. Ses lèvres laissent tomber des paroles insultantes ; elle doit être bonne l'épée qui pourra les soutenir.
Le combat fut court ; dans sa rage aveugle, le présomptueux Othon offre sa poitrine au fer de son adversaire : atteint par un coup adroit, il est blessé ; il tombe, mais sa blessure n'est pas mortelle, a Demande la vie! » 11 ne répond pas, et alors peu s'en faut qu'il ne se relève plus de ce carreau sanglant, car en ce moment le front de Lara se couvre d'une teinte infernale et devient presque noir ; il agite son glaive irrité avec plus de furie qu'au moment où la pointe de celui de son ennemi était dirigée contre sa poitrine ; auparavant il se maîtrisait , maintenant sa haine implacable déborde de son cœur; il est si peu disposé à épargner son ennemi blessé, que, lorsqu'on vient arrêter son bras, il est tenté de tourner son arme altérée de sang contre ceux dont la pitié s'interpose entre Othon et lui ; mais ce premier mouvement cède a un moment de réflexion. Cependant ses regards restent attachés sur Othon ; on dirait qu'il dédaigne un combat inutile qui laisse la vie à un ennemi vaincu, et qu'il cherche à reconnaître a quelle distance du tombeau la blessure qu'il a faite a mis sa victime.
On relève Othon, baigné dans son sang ; et le médecin défend qu'on lui adresse pour le moment aucune question, soit par geste, soit de vive voix; les autres seigneurs se réunissent dans un château voisin ; et Lara irrité, et sans se soucier d'eux, Lara, vainqueur dans ce combat soudain
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dont il est la cause, s'éloigne à pas lents dans un silence hautain ; il monte sur son coursier, prend le chemin de sa demeure, sans jeter un seul regard sur le château d'Othon.
Mais où était-il ce météore d'une nuit, qui brillait menaçant et a disparu avec le retour de la lumière? Où est cet Ezzelin qui est venu et s'est éloigné sans plus laisser de traces de ses intentions? Il a quitté le château d'Ollion longtemps avant l'aurore et au milieu des ténèbres ; mais la route est si bien battue qu'il n'était pas possible qu'il s'égarât; sa demeure était tout près; mais on ne l'y a pas trouvé, et le lendemain on a fait des recherches qui n'ont rien appris, sinon qu'il est absent. Sa ehambre est vide, son coursier est dans l'étable; son hôte s'alarme; sa suite murmure et s'afflige. On fait des perquisitions le long de la route et dans le voisinage, tremblant de rencontrer les marques de la rage de quelques brigands, mais on ne trouve rien. Sur les buissons, pas une goutte de sang, pas un lambeau de son manteau déchiré ; la victime, en tombant ou en se débattant, aurait foulé le gazon ; ces indices ordinaires du meurtre n'existent pas. Des doigts sanglants n'ont point laissé sur le sol les marques de ces étreintes convulsives de mains agonisantes qui ont cessé de se défendre. Ces signes se trouveraient si un assassinat avait été commis; mais il n'en est rien, et on conserve le doute et l'espoir; on forme d'étranges soupçons, on prononce tout bas le nom de Lara; on parle de sa réputation équivoque ; mais sitôt qu'il paraît on se tait; on attend l'absence de cet homme, que l'on redoute, pour reprendre l'entretien mystérieux et se livrer aux plus noires conjectures.
Les jours s'écoulent, et les blessures d'Othon sont guéries, mais non son orgueil. Il ne dissimule plus sa haine; il est puissant, il est l'ennemi de Lara et l'ami de quiconque lui veut du mal. Et maintenant il s'adresse aux tribunaux de son pays, et demande compte à Lara de la disparition d'Ezzelin. Quel autre que Lara pouvait avoir à redouter sa
présence? Qui Ta fait disparaître, sinon l'homme sur qui eussent pesé les accusations promises, s'il eût vécu pour les articuler? La rumeur générale, rendue plus bruyante encore par l'ignorance ; cette avidité de la foule pour tout ce qui est mystérieux; l'isolement apparent d'un homme qui ne cherche ni à se concilier la confiance, ni à captiver l'affection de personne; l'indomptable férocité qui se trahit en lui; son habileté a manier le glaive, lui qui n'a jamais fait la guerre ; cette habileté, où donc son bras l'a-t-il acquise? cette férocité, comment lui est-elle venue? car ce n'est pas celte fureur aveugle et soudaine qn'un mot allume et qu'un mot peut calmer, c'est le sentiment profond d'une âme sans pitié pour l'objet sur lequel s'est fixée sa colère, d'une âme qu'une longue habitude du pouvoir et du succès a rendue inexorable : tout cela, joint à celte disposition naturelle de l'espèce humaine à condamner plutôt qu'a approuver, a hni par soulever contre Lara une tempête redoutable même pour lui, et telle que la voulaient ses ennemis; et maintenant il est appelé à répondre de l'absence d'un homme qui, vivant ou mort, ne cesse de le poursuivre.
Le pays contenait un grand nombre de mécontents maudissant la tyrannie sous laquelle ils courbaient la téle; là plus d'un despote avide et cruel érigeait en loi ses caprices. De longues guerres au dehors, et de fréquentes discordes au dedans, avaient frayé la voie au carnage et à de coupables ambitions n'attendant qu'un signal pour renouveler les forfaits de ces troubles civils dans lesquels on ne reconnaît point de neutres, mais seulement de3 amis et des ennemis. Chaque seigneur, renfermé dans sa forteresse féodale, était souverain, obéi en parole et en action, abhorré au fond de l'âme. C'est ainsi que les domaines de Lara lui avaient été transmis en héritage, et avec eux des cœurs mécontents et des bras paresseux; mais sa longue absence de son pays natal l'avait laissé pur du crime do l'oppression, et depuis son retour la douceur de sa domination avait peu à peu nanni tout sentiment d'effroi. Ses serviteurs seuls conser-
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vaienl une sorte de terreur respectueuse, mais c'était pour lui plus que pour eux que leurs craintes étaient excitées. D'abord ils l'avaient jugé défavorablement, mais maintenant ils l'estimaient malheureux ; ses nuits sans sommeil , son silence étrange, ils les attribuaient à une disposition maladive entretenue par la solitude ; et bien que, depuis peu, ses habitudes d'isolement eussent jeté de la tristesse dans sa demeure, la bienveillance en égayait le seuil. Les malheureux n'en partaient jamais sans soulagement; pour eux du moins son âme connaissait la pitié. Il n'avait pour les grands que de la froideur, pour les puissants que du dédain, mais il aimait à reporter ses regards sur les humbles. 11 leur parlait peu; mais sous son toit ils trouvaient souvent l'asile, jamais le reproche. Ceux qui l'observaient pouvaient voir que de jour en jour le nombre de ses vassaux augmentait; mais depuis la disparition d'Ezzelin surtout, il faisait parade de courtoisie et d'hospitalité. Peut-être que sa querelle avec Othon lui faisait redouter quelque piège préparé contre sa tête importune. Mais quel que fût son motif, il est certain qu'il se concilia dans le peuple plus de partisans que les seigneurs ses égaux. Si c'était calcul de sa part, ce calcul était sage. La foule le jugeait tel qu'elle le trouvait; réduits à l'exil par des maîtres cruels, ils ne lui demandaient qu'un abri, et il l'accordait. Nul paysan ne pleurait sa cabane par lui dévastée, et le serf n'avait point à se plaindre de sa condition: avec lui, l'avare vieillesse voyait son trésor en sûreté, et jamais le mépris ne venait insulter au pauvre. La jeunesse était retenue auprès de lui par les festins et l'espoir des récompenses, jusqu'à ce qu'il fût trop tard pour le quitter. A la haine, il offrait dans un prochain avenir les chères représailles d'une vengeance différée ; à l'amour condamné par l'inégalité des rangs à soupirer en vain, il promettait la beauté de son choix, dignement conquise par la victoire. Maintenant tout est mûr, il n'attend plus que le moment de proclamer l'abolition d'un esclavage qui déjà n'existe plus que de nom. Ce moment est venu ; c'est celui où Othon croit enfin s'être assuré la vengeance qu'il cher-
che depuis si longtemps. Ses sommations ont trouvé le criminel dans son château, environné de milliers de bras récemment délivrés de leurs chaînes féodales, défiant la terre, et ne doutant pas de la protection du ciel. Ce matin même il a affranchi les esclaves attachés à la glèbe : à dater de ce jour ils ne bêcheront le sol que pour creuser la tombe des tyrans! c'est là leur cri de guerre. Il faut un mot d'ordre au jour du combat pour justifier l'injustice et mettre en relief le bon droit. La religion, — la liberté, — la vengeance, — n'importe, il suffit d'un mot pour mener le genre humain au carnage, de quelques phrases factieuses, inventées et propagées par la ruse, pour faire régner le crime, et engraisser les loups et les vers.
Dans ces contrées , les grands avaient acquis une telle puissance, que leur monarque enfant régnait a peine; c'était un moment favorable pour augmenter les forces des factieux. Les serfs méprisaient le roi et le haïssaient, lui et les seigneurs. Ils n'attendaient qu'un chef contre la tyrannie; ils en trouvèrent un inséparablement lié a leur cause, et que les circonstances forçaient, dans l'intérêt de sa défense personnelle, à se plonger de nouveau au milieu des luîtes des hommes. Séparé par une destinée mystérieuse de ceux que la nature ne lui avait pas donnés pour ennemis, Lara, depuis cette nuit fatale pour lui, s'était préparé à faire face à tout événement, mais non seul. Des motifs, peu importe lesquels, le portaient à éviter toute investigation dans sa conduite en des climats lointains ; en confondant sa cause avec celle de tous, dût-il même succomber, il différait sa chute. Ce calme lugubre qu'il avait si longtemps conservé, l'orage qui, après s'être épuisé, s'était endormi dans son sein, réveillé tout à coup par des événements appelés , selon toute apparence , à pousser ses sombres destinées jusqu'à leur dernière limite, a fait explosion, et l'a rendu ce qu'il avait été naguère, ce qu'il est encore. Il n'a fait que changer de théâtre ; il a peu de souci de la vie, et moins encore de la gloire, mais il n'en est que plus propre
à jouer celte partie désespérée. 11 sait qu'il est en butte à la liai ne des hommes; mais il sourit à la mort, pourvu qu'il entraîne ses ennemis dans sa chute. Que lui importe, k lui, la liberté des peuples? 11 n'élève les humbles que pour courber les puissants. 11 avait espéré le repos dans sa sombre tanière; mais l'homme et le destin viennent l'y assiéger : accoutumé aux attaques des chasseurs, qu'ils viennent, il est prêt à leur tenir tête ; il leur faudra tuer leur proie, ils ne la prendront point au piège. Farouche, taciturne, sans ambition, il est resté jusqu'à ce jour spectateur calme sur le théâtre de la vie ; mais ramené dans l'arène, il redevient chef redoutable et aguerri ; — dans sa voix, — dans son aspect, dans ses gestes — éclate une nature sauvage, et le gladiateur perce dans son regard.
Qu'ai-je besoin de décrire après tant d'autres les combats livrés, les vautours rassasiés, les flots de sang versé, les vicissitudes des champs de batailU, la force victorieuse, la faiblesse vaincue, les ruines fumantes, les murs croulants? Celte lutte ressemble à toutes les au 1res, si ce n'est que des passions cruelles lui prêtent leur funeste acharnement et en bannissent les remords. Nul ne demande quartier, car le cri de merci n'eût point été écoulé; le prisonnier meurt sur le champ de bataille, line égale fureur anime les deux partis, qui triomphent tour à tour; les champions de la liberté comme ceux de La tyrannie croient n'avoir immolé que peu d'ennemis tant qu'il en reste k immoler encore. Il est trop tard pour arrêter le glaive dévastateur ; le pays est en proie a la désolation et à la famine. La torche est allumée, la flamme se propage, et le Carnage sourit aux victimes que chaque jour entasse.
Forts de l'énergie que leur donne l'impulsion nouvelle à laquelle ils obéissent, les partisans de Lara obtiennent d'abord des succès ; mais celte inutile victoire devient la cause de leur ruine. Ils cessent de former leurs rangs à la voix de leur chef : ils se jettent aveuglément et sans ordre sur l'en-
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nemi, et ne comprennent pas qu'autre chose est d'arracher la victoire; autre chose de s'en assurer la possession. L'amour du pillage, la soif de la vengeance, précipitent la perte de ces brigands indisciplinés. En vain Lara fait tout ce qu'un chef peut faire pour contenir la furie insensée de ses soldats; c'est vainement qu'il essaie de contenir leur opiniâtre ardeur. — La main qui alluma l'incendie ne peut réussir à l'éteindre. Leur habile ennemi pourra seul arrêter leurs ravages, et montrer à cette bande vagabonde sa folle erreur. Les retraites simulées, les embuscades nocturnes, les fatigues journalières, les combats différés, la longue privation des provisions attendues, le sommeil non abrité sous un ciel humide, le rempart opiniâtre, qui se rit de tout l'art de l'assiégeant, et lasse sa patience en trompant son espoir, ils n'avaient point songé a tout cela : un jour de bataille ils rivalisaient avec de vieux guerriers; mais ils préféraient l'enivrement du carnage et une mort prompte a des souffrance» de tous les instants : la famine et les maladies déciment chaque jour leurs rangs de la joie immodérée du triomphe, ils passent au mécontentement, et l'àme de Lara est la seule qui demeure inébranlable. Il lui en reste bien peu pour obéir a sa voix et seconder son bras, et une armée où l'on comptait plusieurs milliers de soldats se trouve réduite à une faible troupe ; mais ce sont les plus résolus et les plus braves qui sont demeurés fidèles, et qui aujourd'hui regrettent une discipline qu'ils dédaignaient naguère. Un espoir reste encore, la frontière n'est pas loin ; ils peuvent y trouver un refuge contre le glaive de leurs concitoyens, et porter dans le territoire d'un état voisin les douleurs d'un exilé et la haine d'un proscrit : sans doute il est dur de dire adieu a la terre natale, mais il est plus dur encore de choisir entre la soumission et la mort.
La résolution en est prise , — ils marchent. — La nuit propice leur prête son flambeau pour éclairer leur fuite ténébreuse et furtive. Déjà ils voient sa tranquille lumière dormir «îr la surface des flots qui séparent les deux États;
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déjà ils aperçoivent...— est-ce bien la la rive? arrière! elle est bordée de bataillons ennemis. Que faire? revenir sur ses pas ou fuir? — Que voient-ils briller derrière eux? c'est la bannière d'Olhon; — c'est la lance de ceux qui les poursuivent! Ces feux allumés sur la hauteur, sont-ce les feux des bergers? Hélas! ils jettent une clarté trop grande pour que la fuite soit possible : coupés de toutes parts, ils sont comme traqués dans leur désespoir; moins de sang a souvent acheté une victoire plus importante.
lis s'arrêtent un moment — pour reprendre haleine. Marcheront-ils en avant ou attendront-ils qu'on vienne k eux? peu importe. — S'ils chargent les ennemis rangés en bataille sur la rive, qui sait? quelques-uns peut-être parviendront a rompre leur ligne, quelque serrés que soient leurs rangs. « C'est k nous de les attaquer; il y aurait lâcheté k les attendre! » Tous les glaives sont tirés, la main de chaque cavalier a saisi les rênes. Dans la première parole que va prononcer Lara, combien auront entendu la voix de la mort!
11 a liré son glaive. — Il y a trop de calme dans son air pensif pour que ce soit celui du désespoir ; il y a la plus d'indifférence qu'il ne sied au brave d'en montrer dans un pareil moment, s'il a quelque sensibilité pour ses semblables. 11 porte ses regards sur Kaled qui, toujours k ses côtés, est trop fidèle pour manifester le moindre eflroi; c'est peut-être la clarté douteuse de la lune qui répand sur les trails du jeune page cette teinte inaccoutumée de pâleur et de deuil, expression profonde de la sincérité de son zèle, et non de sa terreur. Lara l'a remarqué; il pose sa main sur la sienne, et, dans cet instant critique, elle ne tremblait pas; sa bouche était muette; son cœur battait k peine, ses yeux semblaient dire : a Nous ne nous séparerons pas ! Tes soldats peuvent succomber, tes amis peuvent fuir : adieu k la vie, mais non k toi! » Lara donne le signal, et la petite troupe serre ses rangs et se précipite sur les lignes de l'en-
nemi. Les coursiers obéissent a l'éperon, les cimeterres flamboient, l'acier résonne. Inférieurs en nombre, mais non en courage, ils opposent à l'audace le désespoir, et font face a l'ennemi. Le sang mêle ses flots à ceux du fleuve qui conserve jusqu'au matin sa couleur pourprée.
Donnant ses ordres, ralliant les siens, les animant par son exemple, partout où l'ennemi gagne du terrain, où ses guerriers succombent, Lara les encourage de la voix, brandit son glaive ou frappe, et cherche h leur inspirer un espoir que lui-même n'a plus. Nui ne fuit, car ils savent que la fuite serait vaine; mais ceux qui lâchaient pied reviennent sur leurs pas pour frapper encore en voyant les plus intrépides de leurs ennemis reculer devant le regard et les coups de leur chef : maintenant qu'il est presque seul et entouré d'ennemis, tantôt il porte la mort dans leurs rangs, tantôt il rallie le petit nombre des siens; il ne s'épargne pas. — Tout à coup il croit voir l'ennemi ployer. — Voilà le moment venu, il élève son bras en l'air, il ajnle... — Pourquoi celle tête ornée d'un panache s'est-elle soudainement affaissée? Le coup est parti ; — la flèche lui est entrée dans le sein î Ce gesle fatal l'a laissé à découver!, et la Mort a rabattu ce bras orgueilleux. La parole de triomphe expire sur ses lèvres; celte main qu'il a levée, comme elle perd sa vigueur! Pourtant elle relient machinalement le glaive, pendant que la main gauche laisse échapper les rênes ; Kaled s'en empare. Étourdi par sa blessure, tt penché sans mouvement sur l'arçon de sa selle, Lara ne s'est pas aperçu que son page inquiet entraîne son coursier hors de la mêlée : cependant ses soldats continuent à, combattre ; trop grande est la confusion maintenant pour que ceux qui tuent fassent allcnlion à ceux qui meurent !
Le jour luit sur des mourants et des morts, des cuirasses pourfendues , des têtes sans cimier ; le coursier, sans son cavalier, est couché par terre; l'effort de son dernier râle a fait rompre les sanglantes courroies de sa selle ; près de t. h. 12
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lui palpitent encore d'un reste de vie le talon qui l'éperonnail, la main qui tenait ses rênes ; il en est qui sont gisants aux bords de ce fleuve dont les ondes semblent insulter aux lèvres des mourants; cette soif haletante, dont sont dévorés ceux qui meurent de l'ardente mort du soldat, pousse en vain la bouche brûlante k implorer une goutte , — une dernière goutte, afin de se rafraîchir pour la tombe. Ils se traînent avec des mouvements faibles et convulsifs sur le gazon ensanglanté; les restes défaillants de leur vie se consument en ce dernier effort; enfin ils atteignent l'onde et se baissent pour boire. Ils sentent déjà sa fraîcheur, déjà leurs lèvres s'en approchent. — Pourquoi s'arrêlent-ils ? Ils n'ont plus de soif k satisfaire, — ils ne l'ont point étanchée, et pourtant ils ne l'éprouvent plus; c'était une douleur poignante, — ils viennent de l'oublier !
Sous un tilleul écarté du théâtre de ce combat qui, sans lui, n'eût jamais eu lieu, est couché un guerrier qui respire, mais voué k la mort; c'est Lara qui voit sa vie s'écouler rapidement avec son sang : celui qui fut son page, et qui maintenant est son seul guide, Kaled, agenouillé, se penche sur son côté enlr'ouvert, et essaie avec son écharpe d'étancher ce sang qui, k chaque convulsion du mourant, jaillit k flots plus noirs, puis, k mesure que sa respiration devient plus faible et plus rare, s'épanche goutte k goutte et non moins fatalement : il peut k peine parler, mais il fait signe à Kaled que ses efforts sont vains et ne font qu'ajouter k sa souffrance. Il serre la main qui cherche k adoucir cette angoisse, et remercie par un triste sourire ce page sombre qui ne craint rien, ne sent rien, est étranger k tout, et ne voit que ce front glacé appuyé sur ses genoux, que ce pâle visage dont les yeux presque éteints sont la seule lumière qui pour lui brille ici-bas.
xvm.
Les vainqueurs arrivent après avoir longtemps cherché Lara sur le champ de bataille; leur victoire n'est rien tant que Lara ne sera pas en leur pouvoir; ils voudraient le faire
enlever, mais ils voient que ce serait inutile; et lui, il les regarde avec un calme dédain ; il se réconcilie avec le destin qui le soustrait par la mort h la haine des vivants; et Othon accourt, et, mettant pied a terre, il regarde couler le sang de l'ennemi qui répandit le sien, et l'interroge sur son état. Lara, sans lui répondre, le regarde à peine, comme s'il l'avait déjà oublié, et se tourne vers Ealed ; — h dater de ce moment, ses paroles, on les entend, mais nul ne peut les comprendre. Il parle dans cette langue inconnue à laquelle l'attache irrésistiblement quelque souvenir étrange. Ils s'entretiennent d'autres événements; — mais ce qu'ils disent, — Kaled seul le sait; seul il a l'intelligence des paroles de Lara; et il lui répond à demi-voix, pendant qu'on les contemple dans un muet étonnement; tous deux, en ce moment suprême, semblent presque oublier le présent dans le passé, partager ensemble je ne sais quelle destinée distincte, dont nul autre qu'eux ne peut pénétrer le mystère.
Leur entretien est long, quoiqu'ils se parlent avec un accent affaibli. — Ceux qui les entendent ne peuvent juger de ce qu'ils disent que par le ton de leur voix. A ce compte on pourrait croire, aux intonations du jeune Kaled, que sa mort est plus proche que celle de Lara, tant elles sont tristes, émues, entrecoupées, les paroles prononcées par ses lèvres pâles qui remuent à peine ; la voix de Lara, quoique basse, était d'abord distincte et calme, jusqu'au moment où la mort est venue lui communiquer son râle; mais c'est en vain qu'on essaierait de lire sur son visage ce qui se passe au dedans de lui, tant ses traits ont conservé un caractère impénitent, sombre, impassible; seulement a sa dernière agonie son regard s'est tourné affectueusement vers son page ; il y eut un moment où les accents de Kaled ayant cessé de se faire entendre, Lara leva la main et montra l'Orient, soit que la venue du jour frappât sa vue, car en cet instant le soleil paraissait à l'horizon et chassait devant lui les nuages, soit que le souvenir de quelque événement lui fit diriger sa main vers les lieux qui en avaient été le
théâtre. Kaled parut ne point le savoir lui-môme, mais il se détourna comme s'il eût eu en horreur le jour qui se levait; il éloigna ses regards de la lumière matinale pour les reporter sur le front de Lara — où tout devenait nuit; néanmoins il conservait encore le sentiment, quoique sa perte eût été pour lui un bienfait; car quelqu'un ayant approché de lui la croix du salut, et lui ayant fait toucher le saint rosaire, dont le secours pouvait être nécessaire à son âme sur le point de partir, il jeta sur ces objets sacrés un coup d'œil profane et se prit à sourire. — Le ciel lui pardonne, si ce fut le dédain; et Kaled, sans proférer une parole, sans détourner du visage de Lara ses yeux pleins de désespoir, d'un air mécontent, d'un geste brusque, repoussa la main qui tenait le gage sacré, comme si sa vue ne pouvait que troubler le mourant, paraissant ignorer que de ce moment commençait sa vie véritable, cette vie d'immortalité assurée k ceux-là seulement dont la foi au Christ est éprouvée.
Mais Lara a jeté un soupir profond et pénible; le voile qui couvre ses yeux s'est épaissi ; ses membres se sont étendus convulsivement, et sa tête est retombée sur les genoux faibles qui la soutiennent sans se lasser; il presse la main qu'il tient sur son cœur. — Ce cœur ne bat plus, mais Kaled ne quitte pas son étreinte glacée; il interroge, et interroge en vain les mouvements de ce cœur qui ne lui répond pas. « Il bat! » — Arrière, vain rêveur! il n'est plus. — Ce que tu regardes fut autrefois Lara.
tl le contemple, comme si n'avait pas encore passé l'esprit hautain de celte humble argile; ceux qui l'entourent l'arrachent à sa rêverie , mais ne peuvent détourner son regard fixe et immobile; et lorsqu'on l'a relevé du lieu où il supportait dans ses bras ce corps inanimé , lorsqu'il voit celte tête, que son sein voudrait soutenir encore, rouler comme de la terre rendue à la terre, il ne s'est point élancé sur celte chère dépouille, il n'a point arraché les boucles brillanles de sa noire chevelure; mais il se roidit debout,
LARA. CHANT II. iSi
et continue à regarder, puis il chancelle et tombe, ne respirant guère plus que celui qu'il a tant aimé. Que celui qu'i/aaimé! Oh! jamais pareil amour ne brûla dans une poitrine d'homme ! Ce moment critique a enfin révélé ce long secret qui n'était caché qu'à demi ; sous ses vêtements qu'on écarte pour rappeler à la vie ce cœur dont les douleurs semblent finies, on découvre une femme; Kaled a repris ses sens, et ne rougit pas; — que lui font désormais son honneur et son sexe ?
Et Lara ne repose pas où reposent ses pères; mais on lui a creusé sa tombe aussi avant, au lieu même*où il est mort; et son sommeil mortel n'en est pas moins profond, quoiqu'un prêtre n'ait pas béni sa sépulture et que nul marbre ne la décore ; et il a été pleuré par une douleur solitaire, moins bruyante, mais plus durable que celle qu'un peuple accorde au trépas de son chef. Toutes les questions qu'on fit à Kaled sur le passé furent inutiles ; on employa vaine ment la menace, elle garda le silence jusqu'à la fin : elle ne dit pas d'où elle était venue, ni pourquoi elle avait tout quitté pour un homme qui semblait peu aimant. Pourquoi l'aimait-elle? Questionneur insensé! — tais-loi. — L'amour au cœur de l'homme est-il l'œuvre de sa volonté ? Il était peut-être pour elle affectueux et tendre : ces esprits sévères et sombres ont des pensées que ne peut discerner l'œil du vulgaire; et quand ils aiment, vos sourieurs ne sauraient deviner comment battent ces cœurs forts, avares de paroles. Ce n'étaient pas des liens ordinaires qui enchaînaient à Lara le cœur et l'esprit de Kaled; mais celle étrange histoire, elle ne l'a jamais révélée, et les lèvres qui auraient pu la dire sont maintenant scellées à jamais.
On déposa Lara en terre; sur sa poitrine, outre la blessure qui avait donné le repos à son âme, on trouva de nombreuses cicatrices qui n'y avaient pas été mises par celte guerre récente : où que se fût passé l'été de sa vie, il semble que ses jours ont dû s'écouler au milieu des com-
bals; mais on ne sait rien ni de sa gloire ni de ses crimes; ces cicatrices indiquent seulement qu'il y a eu quelque part du sang versé, et Ezzclin, qui eût pu dire le reste, ne revint plus; — cette nuit fatale fut sans doute sa dernière.
Celte nuit-la même, si Ton en croit le récit des paysans, à l'heure où la lumière de Cynthie allait disparaître devant l'aurore, où un nuage de vapeur voilait presque son disque pâlissant, un serf, qui s'était levé de bonne heure pour travailler dans la forêt et y gagner le pain de ses enfants, traversait la vallée intermédiaire ; en passant près de la rivière qui sé pare les terres d'Othon des vastes domaines de Lara, il entendit un bruit de pas ; — un cheval et son cavalier sortirent du bois; sur le devant de la selle était un objet qu'enveloppait un manteau; le cavalier avait la tête baissée, et on ne pouvait voir son visage. Élonné de cette apparition à une pareille heure, et pressentant qu'il y avait là un crime, le villageois se tint à l'écart, et se mit à épier l'inconnu ; celuici, arrivé au bord du fleuve, s'élança de son cheval, et, soulevant le fardeau qu'il portait, monta sur la rive et le lança dans l'onde ; puis il resta immobile, puis il jeta ça et la des regards inquiets, puis les reporta sur les flots dont il suivit le courant, comme si leur surface trahissait quelque chose; tout a coup il s'arrêta, se baissa. Autour de lui étaient épars des monceaux de pierres charriées par les pluies d'hiver; il prit les plus pesantes, et les lança avec un soin tout particulier. Pendant ce temps le serf s'était approché, en rampant, d'un endroit d'où sans être vu il pouvait tout observer de plus près; il vit flotter quelque chose qui ressein-. blait à la poitrine d'un homme ; il crut même distinguer sur les vêtements je ne sais quoi qui brillait comme une étoile de métal ; mais avant qu'il eût le temps de bien observer ce que c'était, une pierre énorme alteignit le cadavre flottant, qui coula à fond. Il revint à la surface, mais sans qu'il fût possible de le distinguer, laissa empreinte sur les flots une couleur pourprée, puis disparut entièrement. Le cavalier continua de regarder, jusqu'à ce que le dernier cercle im-
primé à la surface de l'eau se fût évanoui ; alors il se retourna, et, courbé sur son cheval, s'éloigna a toute bride. Sa figure était masquée; le villageois, dans sa terreur, ne put distinguer les traits du mort, si toutefois c'en était un ; mais s'il est vrai qu'il y eût une étoile sur sa poitrine, tel est le signe que portent les chevaliers, et l'on sait qu'Ezzelin en avait une dans la nuit qui précéda cette matinée. Si c'est ainsi qu'il a péri, Dieu veuille avoir son âmeî On n'a pu découvrir son corps; les vagues l'ont porté dans l'Océan, et la charité aime à croire que Lara fut étranger à sa mort K
Et Kaled, — Lara, — Ezzelin ne sont plus, tous trois privés de pierre funéraire. Tous les efforts ont été vains pour éloigner la première du lieu où le sang de son chef avait coulé; la douleur, il est vrai, avait abattu celte àme trop fière ; elle versait peu de larmes; ses plaintes n'étaient jamais bruyantes ; mais voulait-on l'arracher de cette place où elle se figurait presque le voir encore, elle devenait furieuse, ses yeux étmcelaient comme ceux d'une tigresse à qui on enlève ses petits; si on la laissait consumer en ce lieu ses journées solitaires, elle passait son temps à s'entretenir avec des êtres fantastiques, tels que les enfante le cerveau agité de la Douleur, et leur adressait ses tendres plaintes; elle s'asseyait sous l'arbre où ses genoux avaient soutenu sa tête; là, elle croyait le voir encore dans la posture où elle l'avait vu tomber, et se rappelait ses paroles, ses regards, son étreinte mourante; elle avait coupé sa chevelure d'ébène qu'elle conservait précieusement dans son sein, d'où elle la relirait souvent pour en essuyer la terre et en élancher le sang de la blessure d'un fantôme. Elle lui faisait des questions et répondait pour lui, puis se levait brusquement et lui faisait signe de fuir devant un spectre imaginaire, puis s'asseyait au pied d'un tilleul et cachait son visage dans ses mains amaigries, ou traçait sur le sable des caractères inconnus. — Cela ne pouvait durer longtemps. Elle repose à côté de celui qu'elle aima; son secret, elle ne l'a dit k .personne; son amour, elle ne l'a que trop bien prouvé.
NOTES DU CHANT DEUXIEME
i L'incident dont il est question dans cette strophe fut suggéré à lord Byron par le récit de la mort du duc de Gandia. Burchard nous en a transmis les détails les plus dramatiques, dont voici la substance :
« Le 8 juin, le cardinal de Valenza et le duc de Gandia, fils du pape, soupaient avec leur mère Vanozzaprès de l'église Saint-Pierre-aux-Liens. Plusieurs autres personnes étaient présentes à ce festin. L'heure du départ approchant, le cardinal rappela à son frère qu'il était temps de retourner au palais apostolique. Ils montèrent sur leurs chevaux, ou plutôt sur leurs mules, suivis d'une faible escorte, et marchèrent ensemble jusqu'au palais du cardinal Sforza. Là, le duc informa le cardinal qu'avant de se rendre chez lui, il avait une visite amoureuse à faire. Il renvoya donc toute sa suite, excepté son stafiero et une personue masquée qui était venue lui rendre visite pendant le souper, et depuis un mois ou environ se rendait chaque jour au palais apostolique. Il mit cette personne en croupe sur sa mule, et s'avança dans la rue des Juifs. Là, il quitta son domestique, lui ordonnant de l'attendre jusqu'à une certaine heure; après quoi il pouvait retourner au palais. Or, cette nuit-là, le duc fut assassiné, et son corps jeté dans la rivière. Son domestique fut également assailli et mortellement blessé. En vain chercha-t-on à le sauver; sa situation était si désespérée, qu'il ne put donner aucun renseignement sur le meurtre de son maître. Au matin, les serviteurs du duc, ne le voyaut pas paraître, commencèrent à s'alarmer, et un d'eux informa le pontife de l'excursion de ses fils et de l'absence du duc. Le pape fit peu d'attention à cette nouvelle : il conjectura que le duc avait été attiré par quelque courtisane pour passer la nuit avec elle, et que, n'osant pas quitter la maison en plein jour, il attendait la nuit pour revenir chez lui. Cependant, lorsque le soir arriva, et qu'il se vit trompé dans son attente, il tomba dans une profonde anxiété, et commença à faire interroger différentes personnes pour obtenir des renseignements. Parmi ces derniers était un homme nommé Giorgio Schiavoni, qui, ayant déchargé du bois de charpente de son bateau sur le rivage, était resté à bord pour le veiller. Ayant été interrogé pour savoir s'il n'avait pas vu jeter quelqu'un dans la rivière la nuit précédente, il répondit qu'il avait vu deux hommes à pied qui débouchèrent de la rue, et regardèrent attentivement autour d'eux pour observer si personne ne passait. Ne rencontrant personne, ils s'en allèrent; et quelque temps après deux autres revinrent, et se mirent de nouveau à observer les lieux; puis ils donnèrent le signal à leur compagnon. Alors s'avança un homme monté sur un cheval blanc, ayant derrière lui un cadavre dont la tête et les bras pendaient d'un côté, et les pieds de l'autre ; les deux personnes à pied soutenaient le corps pour l'empêcher de tomber. Ils s'avancèrent ainsi jusqu'à l'endroit où l'égout de la ville se décharge dans la rivière, puis, tournant la tète du cheval vers la rive, les deux personnes prirent le cadavre par la tète et les pieds, et, réunissant toutes leurs
forces, le précipitèrent dans les flots. L'homme à cheval leur demanda s'ils avaient fini ; à quoi ils répondirent: Signor, si. Il se tourna alors vers le fleuve, et, voyant un manteau emporté par le courant, il demanda quel était cet objet blanchâtre. On lui répondit que c'était le manteau. Alors l'un d'eux jeta des pierres, et le fit s'enfoncer. Les délégués du pontife reprochant à Georgio de n'avoir rien révélé au gouverneur, celui-ci répondit qu'il avait vu dans sa vie plus de cent cadavres jetés ainsi dans la rivière à la même place, et qu'on n'avait jamais fait d'enquête sur ces événements; qu'en conséquence, il avait regardé cela comme un fait sans importance. On rassembla aussitôt les pêcheurs et les matelots, et on leur ordonna de fouiller la rivière. La nuit d'après, ils trouvèrent le corps du duc. Ses habits étaient intacts; il avait trente ducats dans sa bourse. 11 était percé de neuf blessures : une à la gorge, et les autres à la tête et sur tout le corps. Lorsque le pontife apprit que son fils avait ainsi été massacré et jeté dans la rivière, il s'abandonna à toute sa douleur, et, s'enfermant dans sa chambre, pleura amèrement. Le cardinal de Ségovie et plusieurs autres amis du pape restèrent à la porte sans pouvoir ètro admis. Depuis le mercredi soir jusqu'au samedi suivant, le pape ne prit point de nourriture, et ne dormit point depuis le jeudi matin jusqu'au jeudi d'après. Cependant, cédant aux prières de ses amis, il commença à réprimer sa douleur, et consentit à ne pas porter préjudice à sa propre santé en n'écoutant que son propre chagrin. »( Histoire de Léon X, par Roscoe, p. 265, t. !«'. )
AVERTISSEMENT
Les poëmcs suivants furent composés, à la demande de mon ami l'honorable Douglas Kinnaird, pour faire partie d'un choix de mélodies hébraïques. Us ont été publiés avec la musique, arrangée par MM. Brahamet Nathan.
Janvier 4815.