‹ Œuvres complètes de Lord Byron PoëmesChapitre 15 sur 83 · T. IL H · texte numérisé non relu

T. IL H

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quoique récemment arrivé de pays lointains, comme le comte Lara; une longue absence t'ait rendu en quelque sorte étranger parmi nous; si, comme je le crois, le courage et les sentiments de Lara sont dignes de sa naissance, il ne démentira pas la noblesse de sa race, et ne refusera pas d'accéder a ce qu'exigent les lois de la chevalerie. »

— « Eh bien ! à demain, » répond Ezz< lin ; « qu'on mette à l'épreuve noire mérite et noire sincérité à tous deux ; je ne dirai rien que de vrai ; j'y engage ma vie et mon épée, ainsi que ma part du séjour des élus ! » Que répond Lara ? Son âme se replie sur elle-même, soudainement absorbée dans une contemplation profonde ; les paroles et les regards de toute l'assemblée semblent dirigés sur lui seul ; mais il demeure silencieux ; il promène autour de lui des yeux distraits ; sa pensée est ailleurs, bien loin, — bien loin. — Hélas ! cet oubli de tout ce qui l'entoure n'annonce que trop des souvenirs profonds.

a A demain ! — oui, à demain ! » Ces mots sont les seuls qui s'échappent des lèvres de Lara ; sur son visage aucune émolion ne se trahit ; dans ses grands yeux la colère n'allume point de flammes ; cependant il y a quelque chose dans le ton de sa voix qui indique une délermination forte, bien qu'inconnue. Il prend son manteau, s'incline légèrement, et quitte l'assemblée. Au moment où il passe devant Ezzelin, il répond par un sourire au coup d'ceil menaçant dont ce seigneur semble vouloir l'accabler : ce n'est pas le sourire de la gaieté, ni celui d'un orgueil contenu, exhalant par le dédain le courroux qu'il ne peut dissimuler : c'est le sourire d'un homme qui a dans son cœur la conscience de tout ce qu'il veut faire, de tout ce qu'il peut endurer. Cela annonce-t-il la paix et le calme d'une âme vertueuse, ou l'endurcissement sans remède d'un cœur vieilli dans le crime? Hélas! l'un et l'autre ont une assurance trop semblable pour qu'on puisse en croire les traits et le langage; c'est par les actes, et par les actes seuls, qu'on peut discer-

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ner cette vérité dont la découverte est si difficile aux coeurs inexpérimentés.

Et Lara appelle son page, et sort. Ce jeune serviteur obéit au moindre mot, au moindre signe de son maître ; seul il l'a suivi du sein de ces lointains climats où un soleil plus brillant échauffe les âmes; pour Lara il a quitté sa terre natale; appliqué à ses devoirs, et calme quoique jeune, silencieux comme celui qu'il sert, il montre une fidélité audessus de sa condition et de son âge. Bien qu'il connaisse la langue du pays de Lara, il est rare que ce dernier lui transmette ses volontés dans celte langue ; mais dès que Lara lui fait entendre quelques paroles dans l'idiome de sa patrie, il accourt et répond aussitôt ; ces accents connus, chcrs comme ses montagnes natales, éveillent dans son oreille leurs échos absents, et lui rappellent ses amis, sa famille, qu'il a quittés, abjurés pour un seul homme, — son ami, son tout; sur la terre, il n'a point d'autre guide ; comment s'étonner de le voir rarement s'éloigner de lui ?

Svelte est sa taille, et délicats les traits de ce visage qu'a bruni son soleil natal, tout en respectant ses joues où monte souvent une rougeur involontaire; ce n'est pas cet incarnat charmant de la sauté dans lequel le cœur tout entier vient se réfléchir; c'est la teinte maladive d'une souffrance secrète, c'est une rougeur fébrile et passagère. La flamme ardente de son regard semble venir d'en haut, allumée par une pensée électrique, malgré le voile de ses longs cils qui ombrage ses noires prunelles, et tempère leur ardeur d'une teinte mélancolique ; cependant on y lit moins de douleur que d'orgueil, ou si c'est de la douleur, c'en est une qui ne saurait être partagée : il ne se plaît ni aux amusements de son âge, ni aux espiègleries de jeune homme, ni aux tours de page; on le voit pendant des heures entières tenir ses regards attachés sur Lara, et s'absorber dans celte contemplation inquiète. Lorsqu'il n'est pas avec son seigneur, il s'en va errer seul ; ses réponses sont brèves,

jamais il ne fait de questions ; il a pour promenade les bois, pour délassement quelque livre étranger, pour lit de repos le bord d'un ruisseau limpide; il semble, comme celui qu'il sert, vivre a part de tout ce qui captive les yeux ou remplit le cœur, ne point fraterniser avec les hommes, et n'avoir reçu de la terre que le présent amer — de l'existence.

S'il aime quelque chose au monde, c'est Lara; mais son affection ne se manifeste que dans son respect et ses actes, dans de muettes attentions ; et sa sollicitude, qui devine ses désirs, les accomplit avant que sa bouche les ait exprimés. Et néanmoins il y a dans tout ce qu'il fait je ne sais quelle hauteur ; on voit que celle âme n'est pas de trempe h endurer les réprimandes. Son z.èlc est supérieur à celui que témoignent des mains serviles, mais il n'obéit que dans ses actes, son air commande ; on dirait que ce sont ses désirs, plus encore que ceux de Lara, qu'il exécute, et assurément il ne le sert pas pour un salaire. Son maître ne lui impose que des taches légères, comme de tenir son étrier, de porter son épée, ou d'accorder son luth, ou quelquefois encore de lui lire des livres des temps passés, écrits en langues étrangères. Jamais il ne se mêle aux autres serviteurs; il ne leur témoigne ni déférence ni dédain, mai3 une noble réserve qui fait voir combien peu il sympathise avec cette troupe familière ; quel que soit son rang ou sa naissance , son àme peut s'incliner devant Lara, mais non descendre jusqu'à eux. Il semble d'une extraction plus haute, et avoir connu de meilleurs jours. Sa main ne porte point l'empreinte de travaux serviles ; sa blancheur toute féminine, rapprochée du velouté de celte joue, semblerait annoncer un autre sexe, n'était son costume, je ne sais quoi dans son regard de plus hardi et de plus fier que n'en comporte le regard d'une femme, et une violence cachée plus en harmonie avec son climat brûlant qu'avec son corps délicat et frêle. Celte véhémence reste contenue dans son cœur, sans se trahir par des paroles ; mais à son air on la devine. Kaled est son nom, mais le bruit court qu'il en portait un autre avant de quitter

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les montagnes de sa pairie. Souvent il lui arrive d'entendre répéter ce nom tout haut, a côté de lui, sans y répondre, comme s'il n'était pas familier à son oreille; ou bien on le voit se retourner brusquement, comme s'il se rappelait tout à coup que c'est son nom qu'on vient de prononcer; à. moins que ce ne soit la voix de Lara qui l'appelle, car alors l'oreille, les yeux, le cœur, en lui tout s'éveille.

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Il avait jeté les yeux sur la salle joyeuse, et avait remarqué, comme tout le monde, cette querelle imprévue. Quand il entendit autour de lui la foule s'étonner que l'orgueilleux Lara restât aussi calme, et supportât celte insulte infligée par un étranger, et à ce titre doublement blessante, le jeune Kaled rougit et pâlit tour à tour. Ses lèvres blanchirent, ses joues s'enflammèrent, et à son front monta cette froide sueur qui s'élève quand le cœur agité s'affaisse sous le poids de pensées devant lesquelles la réflexion recule. Oui, — il est des choses qu'il faut oser dès qu'on les a conçues, et dont l'exécution doit a peine attendre que la pensée en soit instruite. Quelle que fût l'idée qui préoccupât Kaled, elle sufflt pour fermer ses lèvres et torturer son cerveau. Ses yeux restèrent fixés sur Ezzelin jusqu'au moment où Lara jeta en passant un sourire de dédain au chevalier. Quand Kaled vit ce sourire, il changea tout à coup dévisage, comme s'il venait d'y reconnaître quelque chose; sa mémoire en lisait plus dans une telle expression que n'en disait aux autres l'aspect de Lara. Il s'élança rapidement auprès de lui, et dans un moment tous deux curent disparu, laissant après eux dans la salle comme un vide. Tous les regards étaient tellement fixés sur Lara, tous les cœurs s'identifiaient tellement k celte scène, que du moment où sa grande ombre cessa de se projeter sur le portique et d'y relever la lueur éclatante des flambeaux, chacun sentit son cœur battre plus vite, et une émotion profonde soulever sa poitrine, comme lorsque nous sortons de quelque rêve bien noir auquel nous ne croyons pas, mais que nous redoutons toutefois, parce que le pire est toujours le plus près de la vérité. Us sont donc

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partis, — mais Ezzelin est là, le visage pensif, l'air impérieux ; mais il ne reste pas longtemps ; avant qu'une heure se soit écoulée il tend la main h. Othon, et sort.

La foule s'est retirée, et les convives reposent ; le châtelain courtois et ses hôtes empressés ont été demander le sommeil à leur couche accoutumée, où se calme la joie, où voudrait dormir la douleur, où l'homme fatigué des agitations de son être s'affaisse dans le doux oubli de la vie : là reposent les espérances fébriles de l'amour, les ruses de la perfidie, les tourments de la haine, les projets de l'ambition trompée; sur tous les yeux l'oubli secoue ses ailes, et l'existence éteinte s'étend dans un cercueil. Quel autre nom donner à la couche du sommeil? sépulcre de la nuit, foyer universel où gisent nus et sans défense la faiblesse et la force, le vice et la vertu ; heureux de respirer un moment sans avoir la conscience de son être, l'homme bientôt se réveille pour lutter contre la crainte de la mort, et pour fuir, bien que chaque jour éclaire pour lui de nouvelles douleurs , ce dernier sommeil, sans contredit le plus doux, puisque c'est le plus exempt de rêves.

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