‹ Œuvres complètes de Lord Byron PoëmesChapitre 59 sur 83 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Dans le cours d'une visite faite à Ravcnne dans Tété de 1819, on suggéra à l'auteur qu'ayant déjà composé quelque chose sur la prison du Tasse, il devrait en faire autant sur l'exil du Dante. A Ravennc, la tombe du poëte est l'objet qui attire le plus l'attention des habitants et des étrangers.

L'idée me parut heureuse, et le résultat, le voici : quatre chants en terza rima que j'offre aujourd'hui au public; s'ils sont à la fois compris et agréés, mon intention est de continuer le poème à trarers une suite d'autres chants jusqu'à nos jours. Le lecteur eRt prié de s'imaginer pour un moment que Dante s'adresse à lui dans l'intervalle qui s'écoula depuis qu'il eut achevé la Divine Comédie jusqu'à sa mort. C'est peu de temps avant ce dernier événement qu'il prédit les destinées de l'Italie dan3 les siècles à venir. En traitant ce sujet, j'avais devant les yeux la Cassandre de Licophron et la prophétie de Nérée dans Horace, et toutes les prophéties de l'Ëcri-

ture Sainte. Le rhythme que j'ai adopté est la terza rima de Dante, que je ne crois pas avoir jamais vu employé dans notre langue, ai ce n'est peut-être par M. Hayley, dont je ne connais la traduction que par un extrait cité dans les notes du calife Valhek. Ainsi donc, sauf erreur, ce poème peut être regardé comme une Innovation en fait de mètre ; les chants sont courts et à peu près de la même étendue que ceux du poète dont j'ai emprunté le nom, hélas ! probablement en vain. Au nombre des inconvénients de la profession d'auteur, par le temps qui court, il est difficile à quiconque porte un nom bien ou mal acquis d'échapper à la traduction : j'ai eu le bonheur de voir le quatrième chant de Childe-Harold traduit en italien en versi sciolti, ce qui transforme en vers blattes un poème écrit dans la stance spencérienne, sans égard à la division naturelle des stances et du sens. Si le poëme actuel, écrit sur un sujet qui est pour l'Italie national, devait éprouver le même sort, je prierais le lecteur italien de ne pas oublier que si j'ai échoué dans l'imitation de son padre Alighieri, j'aurai échoué en imitant celui que tout le monde étudie et qu'un petit nombre comprend, puisqu'au jour où j'écris on n'est pas encore fixé sur le sens de l'allégorie du premier chant de t Enfer, à moins qu'on n'adopte l'ingénieuse et vraisemblable hypothèse du comte Marchelli.

Le lecteur devra me pardonner d'autant plus facilement si j'échoue, que je ne suis pas bien sûr qu'il eût vu mon succès aveo plaisir. En effet, les Italiens, par un sentiment de nationalité bien pardonnable, sont singulièrement jaloux de la seule chose qui leur reste comme nation, leur littérature. Au milieu de la guerre que se font les romantiques et les classiques, ils sont très disposés à blâmer dans un étranger, même quand il s'agit de les louer et de les imiter, sa présomption ultramontaine. Je puis d'autant mieux concevoir ces répugnances que je sais qu'un accueil pareil serait fait en Angleterre à un Italien imitateur de Milton ou à une traduction de Montî, de Pindemonte ou d'Arici, que l'on présenterait à la génération naissante comme un modèle à suivre dans ses essais poétiques. Mais je m'aperçois que je tombe dans un tête-à-tête avec le lecteur italien, tandis que c'est au lecteur anglais que j'ai affaire; ainsi donc, quel que soit leur nombre, je vais prendre congé des uns et des autres.

LA PROPHÉTIE DU DANTE. CIIAKT I. ZZO

LA PROPHÉTIE DU DANTE

CHANT PREMIER

Me voilà donc rentré dans le monde fragile de l'homme». Je l'avais quitté depuis si longtemps que je l'avais oublié; l'humaine argile pèse de nouveau sur moi ; — j'ai trop tôt perdu l'immortelle vision qui suspendait mes terreslres douleurs; avec elle j'ai traversé ce gouffre profond d'où l'on ne revient pas, et où j'ai entendu les cris des âmes en détresse, condamnées sans espoir; j'ai visité cet autre lieu de moindres tourments, d'où l'homme purifié par le feu peut prendre un . jour son essor et se réunir à la troupe des anges; là ma brillante Béatrice est apparue à ma vue charmée; puis, gravissant d'étoile en étoile jusqu'au trône du Tout-Puissant sans être foudroyé par les rayons de sa gloire, je suis arrivé à la base de l'éternel triangle, de ce Dieu, le premier, le dernier, le meilleur, l'impénétrable, le triple, l'unique, l'infini, le grand, l'âme universelle ! 0 Béatrice! sur ton corps charmant pèsent depuis longtemps la terre et le marbre glacé ; séraphin unique et pur de mon premier amour, amour si ineffable, si exclusif, que depuis rien sur la terre n'a pu toucher mon cœur ; te rencontrer dans le ciel c'était rencontrer l'objet sans lequel, pareille à la colombe éloignée de l'arche, mon âme errante eût continué à te chercher, et n'eût reposé ses ailes qu'après t'avoir trouvée ; sans ta lumière, mon paradis eût été incomplet. Depuis que le soleil a fait luire mon dixième été, tu as été ma vie, l'essence de ma pensé» ; je t'ai aimée avant de connaître le nom de l'amour », et ion image brille encore radieuse à mes yeux obscurcis par l'âge, épuisé que je suis par les persécutions, et les années, et l'exil, et les larmes versées pour toi, car d'autres maux ne m'ont point appris les larmes; je ne suis pas homme à ployer devant la tyrannie des factions ou les clameurs de la multitude; et quoique ma longue lutte ait été sans fruit et que je ne doive plus revoir ma terre natale, ne

fût-ce que pour y mourir, excepté lorsque, perçant le nuage suspendu sur les Apennins, mon imagination me représente cette Florence, autrefois si fière de moi ; cependant ils n'ont point vaincu l'àme inflexible et haute du vieil exilé. Mais, quoique non voilé, il faut qu'à la fin le soleil se couche; et la nuit vient : je suis vieux d'années, et d'actions, et de contemplation, et j'ai vu la destruction face à face et sous toutes ses formes. Le monde m'a laissé pur comme il m'a trouvé, et si je n'ai pas encore recueilli son suffrage, je ne l'ai point recherché par d'indignes artiGces : l'homme outrage, le Temps venge, et peut-être mon nom formera un monument qui ne sera pas sans gloire, quoique mon ambition n'ait jamais eu pour but d'aller grossir la liste de ces esprits étroits, coureurs de renommée, dont le souffle inconstant . des hommes enfle la voile, et qui se font gloire de prendre place dans les chroniques sanglantes du passé, avec les conquérants et autres ennemis de la vertu. J'aurais voulu voir ma Florence grande et libre \ 0 Florence ! Florence ! tu étais pour moi comme cette Jérusalem sur laquelle le Tout-Puissant pleura; « mais tu ne l'as pas voulu: » comme l'oiseau rassemble ses petits, je t'aurais abritée sous l'aile paternelle si tu avais voulu entendre ma voix; mais, comme la couleuvre , aveugle et féroce , contre le sein qui te réchauffait tu dardas ton venin, et tu confisquas mes biens, et tu condamnas mon corps au feu. Hélas ! combien est amère la malédiction de sa patrie à celui qui donnerait ses jours pour elle, mais qui ne méritait pas de mourir par ses mains, et qui l'aime encore, qui l'aime jusque dans sa colère! Un jour viendra peut-être qu'elle reconnaîtra son erreur ; un jour sa fierté ambitionnera de posséder la cendre qu'elle condamne à être jetée aux vents, et de transférer dans ses murs le tombeau de celui à qui elle a refusé un asile 5 . Mais cela ne lui sera point accordé; que mon argile repose où elle tombera ; non , la terre qui m'a donné le jour, mais qui dans sa fureur soudaine m'a repoussé loin d'elle et m'a envoyé respirer ailleurs, ne reprendra pas possession de mes ossements indignés, parce que sa colère

LA PROPHÉTIE DU DANTE. CHANT I. 331

aura cessé de souffler et qu'il lui aura plu de rétracter son arrêt; non, — elle m'a refusé ce qui était a moi, — mon toit paternel; elle n'aura pas ce qui n'est pas à elle, ma tombe. Trop longtemps son courroux s'armant conlre moi, a tenu éloigné d'elle un fils prêt a verser son sang pour sa cause , un cœur qui lui était dévoué , une âme d'une fidélité éprouvée, un homme qui a combattu, travaillé, voyagé pour elle , accompli tous les devoirs d'un véritable citoyen, et qui, pour toute récompense, a vu le Guelfe victorieux fulminer conlre lui des lois de proscription. Ce ne sont pas là des choses qu'on puisse oublier; Florence sera plutôt oubliée; trop vive est la blessure , trop profonde l'injure, et trop prolongée la souffrance; mon pardon serait plus grand, son injustice ne serait pas moindre, malgré son tardif repentir; pourtant, je sens pour elle mes entrailles s'émouvoir; et pour l'amour de loi, ô ma Béatrice! je ne voudrais pas me venger du pays qui fut ma terre natale, cette terre consacrée par le retour de ta eendre; comme une relique, elle protégera cette patrie homicide, et ton urne seule suffirait pour sauver les jours de mille ennemis. Comme autrefois Marins dans les marais de Minturnes, ou sur les ruines de Carthage, il est des moments où je sens s'élever dans mon cœur des pensées de colère, où un songe offre à mes regards les dernières angoisses d'un lâche ennemi, où l'espoir du triomphe fait rayonner mon front; — écartons ces pensées! Ce sont les dernières faiblesses de ceux qui, ayant longtemps souffert des maux plus qu'humains, et n'étant, après tout, que des hommes, ne trouvent de repos que sur l'oreiller de la Vengeance, la Vengeance qui dort pour rêver de sang , qui s'éveille avec la soif souvent trompée, mais inextinguible, d'un changement de fortune, alors que nous remonterons au pouvoir, et que ceux qui nous foulent aux pieds seront foulés à leur tour, pendant que la mort et Até marcheront sur des fronts humiliés ou des têtes coupées. — Grand Dieu! éloigne de moi ces pensées ; — je remets en tes mains més nombreuses injures, et ta verge puissante tombera sur ceux qui m'ont

332 OEUVRES DE LOHD BYHON.

frappé. — Sois mon bouclier — comme tu l'as élé dans mes périls et mes douleurs, dans les cilés turbulentes, sur les champs de bataille, — au milieu des fatigues et des chagrins endurés pour l'ingrate Florence. — J'en appelle de ma patrie à toi! toi que j'ai vu récemment sur ton trône majestueux dans celte vision glorieuse, dont la vue avant moi n'avait été accordée h aucun mortel vivant, et que seul entre les hommes il m'a été donné de voir. Hélas ! de quel poids reviennent de nouveau peser sur mon front le sentiment de la terre et des choses terrestres, les passions corrosives, les , affections monotones et vulgaires, les angoisses palpitantes du cœur, au sein de la torture morale, les longs jours, les nuits redoutées, le souvenir d'un demi-siècle de sang et de crimes, et le petit nombre d'années chélives que j'ai encore à attendre, années de vieillesse et de découragement, mais moins dures k supporter; car j'ai élé trop longtemps et trop irrévocablement naufragé sur le roc désolé et solitaire du Désespoir, pour lever encore les yeux vers la voile qui passe et fuit loin de cet affreux écueil, — pour éleyer ma voix, — car qui prêterait l'oreille à mes gémissements? Je ne suis ni de ce peuple ni de ce siècle ; et néanmoins mes chants conserveront le souvenir de ces temps; pas une seule page de leurs turbulentes annales n'eût attiré les regards de la postérité sur le spectacle de leurs fureurs civiles, si dans mes vers je n'avais embaumé plus d'un acte insignifiant comme ses auteurs : c'est la destinée des esprits de mon rang d'être torturés dans la vie, d'user leurs cœurs, de consumer leurs jours en d'interminables luttes, et de mourir solitaires; alors on voit accourir vers leurs tombes des milliers de pèlerins venus des climats où ils ont appris le nom de celui — qui maintenant n'est plus qu'un nom ; et, prodiguant inutilement leurs hommages sur un marbre insensible, ils propagent sa gloire — lorsqu'il n'est plus là pour en jouir; et la mienne du moins m'aura coûté cher : mourir n'est rien ; mais me voir ainsi dessécher feuille à feuille; — faire descendre mon nme de ses hautes régions; — végéter dans des sentiers étroits avec de petits hommes; me voir en spectacle aux re-

Page 1