LA PR0PIIET1E DU DANTE. CITANT II
gards les plus vulgaires ; vivre errant, pendant que les loups eux-mêmes trouvrnt une tanière ; sans famille, sans foyers, sans tout ce qui rend la société douce et allège la douleur ; — éprouver la solitude des rois sans la puissance qui leur fait supporter leur couronne; — envier son nid et ses ailes au ramier que je vois planer à l'endroit des Apennins d'où l'on découvre l'Arno, et qui va peut-être s'abattre dans les murs de ma ville inexorable, où sont encore mes enfants et leur mère fatale 6 , la froide compagne qui m'apporta la ruine pour dot 7 ; — voir et sentir tout cela, et le savoir irréparable, c'est la leçon amère qui m'a été donnée; mais elle m'a laissé libre : je n'ai ni bassesse ni lâcheté à me reprocher; on a fait de moi un exilé, — non un esclave.
LA PROPHÉTIE DU DANTE
CHANT DEUXIÈME
L'esprit fervent des anciens jours, alors que les paroles s'accomplissaient et que la pensée éclairait les ténèbres de l'avenir et faisait voir aux hommes la destinée des enfants de leurs enfants, évoquée de l'abîme des temps à naître de ce chaos des événements où dorment ébauchées les formes qui doivent passer par l'épreuve de la mortalité, cet esprit que portaient en eux les grands prophètes d'Israël, il est aussi dans moi; et si je dois avoir le sort de Cassandre, si, au milieu du tumulte des factions, les hommes n'entendent point cette voix qui s'élève du désert, ou si, l'entendant, ils n'y prêtent point attention, qu'eux seuls en répondent, et moi, que mes propres sentiments soient ma récompense, la seule que j'aie jamais connue! N'as-lu pas assez saigné, et dois-tu saigner encore, ô Italie? Ah ! l'avenir qui se dévoile à mes regards, aux sombres rayons d'une clarté sépulcrale, me fait oublier mes propres infortunes dans tes malheurs irréparables. Nous ne pouvons avoir qu'une patrie, et tu es encore la mienne; mes os reposeront dans ton sein; mon âme vivra dans ta langue, dont le règne a pris fin en Occi-
dent en même temps que noire vieille dominai ion romaine. Mais je ferai natlre une langue nouvelle aussi noble et plus douce, également propre à exprimer l'ardeur des héros et les soupirs des amants ; elle trouvera un langage pour tous les besoins. Ses paroles, brillantes comme Ion ciel, réaliseront les rêves les plus ambitieux du poëte, et feront de toi le rossignol de l'Europe. A côté de ton parler, tous les autres paraîtront comme le gazouillement d'oiseaux inférieurs, et toute langue s'avouera barbare, comparée à la tienne. Voila ce que tu devras à celui que tu as tant outragé, a ton barde toscan, au gibelin proscrit. Malheur! malheur! Le voile des siècles à venir est déchiré. — Mille ans qui reposent encore immobiles, comme la surface de l'Océan avant que l'aquilon ait soufflé, soulevant leurs vagues lugubres et sombres, flottent à mes regards du sein de l'éternité; les orages dorment encore, les nuages restent en place, le tremblement de terre n'est pas sorti des entrailles maternelles, le chaos sanglant attend la parole créatrice, mais tout se prépare pour ton châtiment. Les éléments n'attendent plus que la voix qui doit dire : « Que les ténèbres soient, » et tu vas devenir une tombe! Oui! malgré ta beauté, lu sentiras le tranchant du glaive. Italie! si belle qu'on dirait que le paradis revit en toi et a été rendu a l'homme régénéré, ah ! les fils d'Adam doivent-ils donc le perdre une seconde fois ! Italie! loi dont les campagnes dorées, sans autre culture que les rayons du soleil, suffiraient pour faire de toi le grenier du monde; toi dont le ciel a des étoiles plus brillantes, un azur plus foncé! Italie, où l'Été a construit son palais, qui fus le berceau du grand empire, qui vis naître la ville immortelle, parée des dépouilles des rois que des hommes libres avaient vaincus; patrie des héros, sanctuaire des saints, où la gloire humaine d'abord, puis la gloire céleste ont établi leur siège; Italie, qui surpasses tout ce que l'imagination a jamais rêvé de plus doux, alors que, du haut des Alpes couronnées de leurs neiges horribles, de leurs rocs, de l'ombre touffue des pins, amants du désert, qui balancent au souffle de l'orage leur verdoyant panache, — l'œil te contemple avec amour et im-
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plore la faveur de voir de plus près tes champs qu'éclaire un chaud soleil, tes champs qui, plus on les approche, ô mon Italie! plus on les aime, et qu'on aimerait plus encore s'ils étaient libres ; Italie ! — tu es condamnée à subir tour à tour la loi de tous les oppresseurs : le Goth est venu, — le Germain, le Franc et le Hun sont encore à venir. — Sur la colline impOriaîe, le Génie des Ruines, déjà fier des exploits accomplis par les anciens Barbares, attend les nouveaux. Du haut du mont Palatin qui lui sert de trône, il contemple à ses pieds Rome conquise et sanglante; la vapeur des sacrifices humains et du carnage des Romains infecte l'air, naguère d'un si beau bieu ; le sang rougit les flots jaunes du Tibre chargé de cadavres; le prêtre débile, la vierge plus faible encore et non moins sainte, tous deux voués aux autels, se sont enfuis avec des cris d'effroi et ont cessé leur ministère. Les nations se jettent sur leur proie, l'Ibère, l'Allemand, le Lombard, auxquels se joignent le loup et le vautour, plus humains qu'eux : ceux-ci mangent la chair et lapent le sang des morts, puis ils s'éloignent ; mais les sauvages humains explorent tous les sentiers de la torture, et, insatiables encore, dévorés de la faim d'Ugolin, vont à la recherche de victimes nouvelles. Neuf fois la lune se lèvera sur ces scènes sanglantes 8 . L'armée qui suivait la bannière d'un prince félon, a laissé à tes portes les cendres de son général ; si le royal rebelle eût vécu, peut-être auraistu été épargnée, mais son sort a décidé du tien.
0 Rome! qui dépouillas la France, ou qui fus sa dépouille, depuis Brennus jusqu'à Bourbon, jamais, jamais un drapeau étranger n'approchera de tes murs sans que le Tibre ne devienne un fleuve de deuil. Oh ! quand les étrangers passeront les Alpes et le Pô, écrasez-les, ô rochers ! fleuves, engloutissez-les, et pour toujours! Pourquoi les avalanches restentelles oisives, et se bornent-elles à écraser le pèlerin solitaire? Pourquoi l'Éridan n'inonde-l-ii de ses ondes fangeuses que les moissons du laboureur? les hordes des Barbares, n'est-ce pas une plus noble proie ? Sur l'armée de Cambyse le désert étendit son océan de sable, et la mer engloutit dans ses flots
Pharaon et toute son armée; — montagnes et fleuves, que n'en faites-vous autant ? Et vous , hommes ! Romains , qui n'osez mourir, fils des vainqueurs de ceux qui ont vaincu l'orgueilleux Xercès aux lieux où reposent ces morts, dont la tombe n'a jamais connu l'oubli, les Alpes sont-elles plus faibles que les Thermopyles, leur passage plus attrayant aux regards d' un envahisseur ? Qui d'elles ou de vous ouvre à toutes les armées la porte de la montagne, et, sans inquiéter leur marche, leur laisse le passage libre ? Eh quoi ! la nature elle-même arrête le char du vainqueur et rend votre pays inexpugnable, si le sol pouvait l'être; mais elle ne combat pas seule; elle aide le guerrier digne de sa naissance dans un sol où les mères donnent le jour à des hommes : quant aux cœurs sans courage, les forteresses ne les sauraient défendre. — Le trou du pauvre reptile qui a conservé son aiguillon est plus sûr que des murs de diamant quand ils ne renferment dans leur enceinte que des cœurs pusillanimes. N'avez-vous pas du courage? oui, la terre d'Ausonie a des cœurs, des bras, des armes, des guerriers h opposer aux oppresseurs ; mais tous les efforts sont vains quand la Discorde jette des semences de malheur et de faiblesse dont l'étranger recueille les fruits. 0 mon beau pays ! si longtemps abattu, si longtemps le tombeau des espérances de tes enfants , quand il ne faut qu'un coup pour briser ta chaîne ! — et cependant le Vengeur ne paraît point encore; la Discorde et le Doute se jettent entre les tiens et loi, et réunissent leurs forces à celles qui luttent contre toi. Que faut-il donc pour t'affranchir et faire apparaître ta beauté dans tout son éclat? rendre les Alpes infranchissables; nous, ses enfants, nous n'avons pour cela qu'une chose à faire, — nous unir.
LA PROPHÉTIE DU DANTE
CHANT TROISIÈME
Du milieu de cette masse de fléaux sans cesse renaissants, la Peste, le Prince, l'Étranger et le Glaive, vases de
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colère qui ne se vident que pour se remplir et s'épancher de nouveau, je ne puis retracer tout ce qui se presse devant mon prophétique regard. La terre et l'Océan n'offriraient pas un espace assez vaste pour y transcrire de telles annales, et cependant nul souvenir ne périra; oui, tout est écrit, bien que ce ne soit pas par une plume humaine, la où les soleils et les astres les plus lointains prennent naissance; déployée comme une bannière aux portes du ciel, flotte la liste sanglante de nos railléniales injures, et l'écho de nos gémissements perce à travers les concerts des archanges, et le sang de l'Italie, de la nation martyre, ne s'élèvera pas en vain vers celui à qui appartiennent de toute éternité la toute-puissance et la miséricorde. Comme une harpe dont les cordes vibrent au souffle de la brise, le bruit de ta lamentation, ô Italie! dominant la v,oix des séraphins, ira loucher le cœur du Tout-Puissant; et cependant moi, le plus humble de tes fils, créature d'argile épurée par l'immortalité, et rendue capable de sentir et de souffrir, dussent les superbes me railler, les tyrans me menacer, et des victimes plus résignées ployer devant l'orage, parce que son souffle est rude, h toi, ô mon pays, que j'ai aimé comme je t'aime encore ! U toi je consacre la lyre de douleur et le triste don que j'ai reçu du ciel de lire dans l'avenir; et si maintenant mon feu n'a plus l'éclat dont il brilla jadis à tes regards, pardonne ! je ne prédis les malheurs que pour mourir ensuite ; ne crois pas qu'après un tel spectacle je puisse vivre encore; un esprit invisible m'oblige de Yoir et de parler, et ma récompense sera de ne pas survivre à mes prédictions; il faut que mon cœur s'épanche sur loi et puis se brise. Mais un moment encore, avant de reprendre la trame douloureuse et sombre de tes maux, je veux reposer mes regards sur les lueurs qui percent tes ténèbres; quelques étoiles et plus d'un météore brillent à travers la nuit; sur ta tombe s'incline la Beauté sculptée, que la mort ne peut flétrir; et de tes cendres s'élèvent d'immortels génies qui feront ta gloire et les délices de la terre ; ton sol sera encore la patrie des sages, des esprits aimables, des savants, des magnanimes, des braves;
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production aussi naturelle pour toi que l'été pour Ion ciel; vainqueurs aux rives étrangères et sur les mers lointaines 9 , et découvrant de nouveaux mondes qui porteront leurs noms 10 ; tu es la seule que ne puisse sauver leur courage, et toute ta récompense est dans leur gloire, noble récompense pour eux, mais non pour toi. — Eh quoi ! ils verront grandir leur renommée, et loi tu resteras la même ! Oh ! plus illustre qu'eux tous sera le mortel, — et il peut naître encore, — le mortel sauveur qui te rendra libre, qui replacera sur ton front ton diadème si changé et porté par de modernes Barbares; qui verra un soleil propice ramener ton aurore, ton aurore morale, trop longtemps voilée par les nuages et ces impures vapeurs sorties de l'Averne, que respire quiconque est avili par la servitude et a l'àrae enchaînée. Néanmoins, durant cette éclipse d'un siècle de malheurs, des voix se feront entendre auxquelles la terre prêtera l'oreille; des poêles marcheront dans la voie que j'ai ouverte, et L'élargiront; ce ciel brillant qui sollicite les concerts des oiseaux, leur inspirera des chants naturels- et» nobles; leurs accents seront harmonieux : les uns chanteront FAmour, d'autres la Liberté; mais il sera petit le nombre de ceux qui, s'élevant sur les ailes de cet Aigle; regarderont le soleil en face avec des yeux d'aigle, libres et sans peur comme le monarque des airs; dans leur vol ils raseront de plus près la terre. Que de phrases sublimes seront prodiguées en l'honneur de quelque petit prince avec toute la profusion de la louange! On verra re langage éloquemment imposteur, attester l'impudeur du Génie, qui, trop souvent, comme la Beauté, oublie le respect de lui-môme et considère la prostitution comme un devoir. Celui qui entre dans le palais d'un tyran comme convive en sort esclave, sa pensée ne lui appartient plus; et le jour qui met un homme aux fers lui ravit la moitié de sa force virile. — L'énervement de l'àme lui ôte tout son courage ; ainsi le barde placé trop près du trône ne peut s'abandonner à son inspiration, car il est tenu de plaire. — Quelle tâche servile que celle qui consiste uniquement à plaire, à polir des vers pour caresser les goûts et charmer les loisirs d'un royal
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maître, a ne Irailer trop longuement aucune matière, excepté son l'ioge; a trouver, à saisir, a forcer, à inventer des sujets qui lui plaisent ! Ainsi garrotté, ainsi condamné aux tribulations de la flatterie, il travaille, il se consume, tremblant toujours de se tremper; de peur que quelque noble pensée, ange rebelle, ne s'élève dans son cerveau, véritable crime de haute trahison, et que la Vérité ne bégaie dans ses vers, il parle comme l'orateur athénien, avec des cailloux dans la bouche. Mais dans la foule des faiseurs de sonnets, il s'en trouvera qui ne chanteront pas en vain, et celui qui sera à leur tète marchera mon égal, et l'amour fera son tourment; mais sa douleur rendra ses larmes immortelles, et l'Italie saluera en lui le prince des poêtes-amants, et les chants plus nobles qu'il consacrera à la liberté décoreront son front d'une palme non moins belle. Mais pms tard les rives du Pô verront naître deux hommes plus grands encore que lui : le monde, qui lui avait souri, les persécutera jusqu'au jour où ils ne seront plus que cendre et reposeront avec moi. La lyre du premier fera époque et remplira la terre de récits de chevalerie ; son imagination sera comme l'arc-en-ciel ; son feu poétique ressemblera à l'immortelle flamme du soleil, el sa pensée volera emportée sur d'infatigables ailes : le Plaisir, comme un papillon nouvellement pris, secouera ses ailes charmantes sur le sujet traité par sa muse, et dans la transparence de son rêve brillant l'Art se confondra avec la Nature. — Le second, doué d'un génie plus tendre et plus mélancolique, épanchera sur Jérusalem les trésors de son âme; lui aussi il chantera les combats et le sang chrétien v«rsé aux lieux où le Christ versa le sien pour l'homme; et sa harpe majestueuse, détachée des saules du Jourdain, fera revivre les chants de Sion, racontera la iutte acharnée et le triomphe des guerriers pieux, et les efforts de l'Enfer pour détourner leurs cœurs de leur grande entreprise, et la croix rouge flottant victorieuse aux lieux où la première croix fut rougie du sang de celui qui mourut pour le salut du monde; ce sera la le sujet sacré de son poème; la perte des années, de la faveur, de la liberté, même de sa gloire, un moment
contestée, pendant que l'adulation des cours glissera sur son nom oublié, et qualifiera sa captivité d'acte bienveillant destiné à le sauver de l'insanie et de la honte, telle sera la récompense de l'homme envoyé sur la terre pour être le poète du Christ. — Digne récompense, en effet ! Florence n'a prononcé contre moi que la mort ou le bannissement, Ferrare lui donnera une cellule et la pitance des prisonniers : traitement plus dur que le mien et moins mérité; car moi, j'avais blessé les factions que j'avais tenté de comprimer; mais cet homme inoffensif, qui regardera le ciel et la terre avec les yeux d'un amant, et qui daignera embaumer dans ses célestes flatteries le prince le plus chétif qui fut jamais procréé pour régner, qu'aura-l-il fait pour mériter pareil châtiment? Il aura aimé peut-être. — L'amour malheureux n'est-il donc pas une torture assez grande, sans y ajouter encore une tombe vivante? Et cependant il en sera ainsi. — Lui et son émule, le barde de la chevalerie, consumeront de longues années dans l'indigence et la douleur, et, mourant découragés, légueront au monde qui daignera à peine leur accorder une larme, un héritage qui profilera à toute la race humaine, les trésors de l'àme d'un véritable poëte. En même temps, leur patrie leur devra un redoublement de gloire unique et sans rivale. La Grèce elle-même n'offre point, dans la longue suite de ses olympiades, deux noms pareils a ceux-là; elle n'en a qu'un, puissant, il est vrai, à leur opposer. — Et voila donc la destinée de tels hommes sous le soleil ï L'élévation de leurs pensées, leur sensibilité palpitante, le sang électrique qui coule dans leurs veines, leur corps lui-même devenu âme a force de sentir ce qui est et d'imaginer ce qui devrait être, tout cela ne devrait-il aboutir pour eux qu'à une pareille récompense? Le souffle des aquilons dispersera-t-il toujours leur brillant plumage? Oui, et cela doit être, car, formés de matière beaucoup trop pénélrable, ces oiseaux du paradis n'aspirent qu'à revoler vers leur demeure natale ; ils s'aperçoivent bientôt que les brouillards de la terre ne conviennent pas k leur aile pure, et ils meurent ou s'avilissent, car lame succombe à une infection trop prolongée \
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le désespoir et les passions, implacables vautours, suivent de près leur vol, n'attendant que le moment propice pour les assaillir et les déchirer; et lorsqu'enfin les voyageurs ailés s'abattent, alors vient le triomphe des oiseaux de proie; alors ils fondent sur leurs victimes facilement vaincues, et se partagent leurs dépouilles. Il en est cependant qui ont échappé, qui ont appris à souffrir; il en est qu'aucune puissance n'a pu faire fléchir, qui ont su se résister h eux-mêmes, tâche désespérée, la plus difficile de toutes; mais il s'en est trouvé, de ces hommes, et si dans l'avenir mon nom devait être rangé parmi les leurs, cette tranquille et austère destinée me rendrait plus fier qu'une gloire plus brillante , mais moins pure. Le sommet neigeux des Alpes approche le ciel de plus près que la crête orageuse du volcan : c'est du fond ténébreux de l'abîme que ce dernier projette sa splendeur. La montagne intérieurement déchirée, au sein brûlant de laquelle est arrachée une flamme passagère et douloureuse, resplendit pendant une nuit de terreur, puis refoule ses feux dans leur enfer natal, l'enfer qui habite éternellement ses entrailles.
LA PROPHÉTIE DU DANTE
CHANT QUATRIÈME
Beaucoup sont poètes qui n'ont jamais confié au papier leurs inspirations ; et ce sont peut-être les meilleurs : ils ont senti, ils ont aimé, et sont morts sans daigner faire part de leurs pensées à des âmes vulgaires; ils ont comprimé le dieu renfermé dans leur sein, et sont allés rejoindre les astres, privés des lauriers de la terre, mais bien mieux partagés que ceux qui sont dégradés par les luttes de la passion et les faiblesses attachées à leur gloire, vainqueurs de haut renom, mais couverts de cicatrices. Beaucoup sont poètes sans en porter le nom ; car en quoi consiste la poésie, sinon à trouver dans le sentiment énergique du bien et du mal une
source de créations, à chercher une vie en dehors de nousmêmes et des conditions de notre destinée, a vouloir, nouveaux Prométhées, ravir le feu du ciel pour en faire présent aux hommes? Hélas! des douleurs viennent payer ce bienfait; le bienfaiteur est puni d'avoir prodigué ses dons en vain, des vautours dévorent ses entrailles, et il languit enchaîné sur la rive à. son roc solitaire. Soit ! nous savons souffrir. — Ainsi, tous ceux dont l'intelligence toute-puissante s'affranchit du poids de la matière, ou J'allège et la spiritualise, quelle que soit la forme que leurs créations choisissent, tous ceux-la sont poêles; le marbre éloquent transformé en statue peut porter plus de poésie .empreinte sur son front expressif qu'il n'y en eut jamais dans les chants de tous les poètes, Homère excepté. Dan6 un coup de pinceau sublime une vie tout entière peut reluire; il peut déiûer la toile, et la faire briller d'une beauté tellement surhumaine que ceux qui fléchissent le genou devant ces divines idoles ne violent aucun commandement, car le ciel est là dans toute sa grandeur, transfusé, transfiguré. Et que peut faire de plus la poésie dans ses chants qui ne font que peupler l'air de nos pensées et des êtres que nos pensées réfléchissent? Que l'artiste ait donc sa part de gloire, car il a sa part' du péril, et il languit découragé quand l'approbation est refusée à ses travaux. — Hélas! le désespoir et le génie ne sont que trop souvent réunis ! Dans les siècles que je vois passer devant moi, l'art reprendra avep une gloire égale le sceptre qu'il tenait en Grèce aux jours mémorables d'Appelles et de Phidias. Les ruines lui apprendront à ressusciter les formes grecques; et les âmes romaines revivront enfin dans des ouvrages romains exécutés par des mains italiennes ; et des temples plusmaj<estueux que les ancien s lem pies offriront au monde de nouvelles merveilles. A l'image de l'austère Panthéon, s'élancera jusqu'au ciel ce dôme 11 ayant pour base un temple qui surpassera tous les édifices connus, et où le genre humain viendra en foule s'agenouiller ; jamais pareille enceinte ne s'offrit aux regards des hommes; toutes les nations accourront déposer leurs péchés à celte porte colossale
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du ciel. L'architecte hardi a. qui sera confiée l'audacieuse tâche d'élever cet édifice, verra tous les arts reconnaître sa souveraineté; soit que, sorti du marbre sous son ciseau, l'Hébreu 18 à la voix duquel Israël quitta l'Égyple, ordonne aux vagues de s'arrêter; soit que son pinceau étende les couleurs de l'enfer sur les damnés debout devant le trône du souverain juge 13 , tels que je les ai vus, tels que chacun les verra ; soit que son génie élève des temples d'une majesté inconnue avaut lui, c'est moi qui serai la source principale où viendra puiser sa pensée 14 , moi le gibelin, moi qui ai traversé les trois royaumes qui forment l'empire de l'éternité. Au milieu du cliquetis des glaives et du choc des cimiers, le siècle qu'aperroivent mes regards prophétiques n'en sera pas moins le siècle du beau, et pendant que le malheur pèsera sur les nations, le génie de ma patrie s'élèvera : cèdre majestueux du désert, la beauté de son feuillage frappera tous les regards; aussi odorant que beau, aperçu de loin, il exhalera vers le ciel son encens natal. Les souverains, suspendant un moment le jeu sanglant des batailles, dérobe- a ront une heure au carnage pour contempler ou la loile ou la pierre; ceux-là même qui sont les ennemis de toute beauté sur la terre, forcés d'admirer, sentiront la puissance de ce qu'ils détruisent; mais l'art, se méprenant dans sa reconnaissance, élèvera des monuments et des emblèmes k des , tyrans qui ne voient en lui qu'un jouet, et prostituera ses charmes k d'orgueilleux pontifes qui n'emploient l'homme de génie que comme on emploie une bêle de somme, k porter un fardeau, à servir dans un besoin donné, afin de vendre son travail et de trafiquer de son génie. Celui qui travaille pour les nations est pauvre peut-être, mais il est libre-, celui qui sue pour les rois n'est qu'un chambellan doré qui, vêtu et gagé, se tient à la porte, esclave respectueux et patelin. 0 Puissance qui règnes et qui inspires ! comment se fait-dl que ceux dont le pouvoir sur la terre ressemble le plus en apparence au tien dans le ciel, te ressemblent le moins en attributs divins, marchent sur le front humilié des nations, cl puis nous assurent que c'est de toi qu'ils tiennent leurs
3ti OEUVRES DE LOP.D DYRON.
droils? Comment se fail-il que ces fils de la gloire, qui di- 1 sent lenir d'en haut leurs inspirations, ceux dont le nom est le plus souvent dans la bouche des peuples, sont condamnés à passer leurs jours dans l'indigence et la douleur, ou h n'arriver a la grandeur que par le chemin de la honte, en portant une flétrissure plus profonde et une chaîne plus brillante ? ou si leur destinée les a placés dans une position plus élevée, ou si les tentations n'ont pu les arracher à leur humble condition, pourquoi faut-il qu'ils aient à soutenir au-dedans d'eux-mêmes une épreuve plus rude, la guerre intérieure des passions profondes et ardentes? Florence! quand ton cruel arrêt fit raser ma demeure, je t'aimais; mais la vengeance de mes vers, la haine des injures, qui croit avec les années et accumule mes malédictions, voila ce qui vivra, ce qui doit survivre a ce que tu as de plus cher, à ton orgueil, à tes richesses, a ta liberté, et b, ce fléau, le plus infernal de tous les maux ici-bas, la domination exercée dans un État par des tyrans pygmées : car celte domination n'est pas II-
• mitée aux rois, et les démagogues ne leur cèdent qu'en durée, leur règne étant plus court. En toutes les choses mortellement fatales qui font que les hommes se haïssent euxmêmes et entre eux, en discorde, en lâcheté, en cruauté, en tout ce qui est sorti de l'union incestueuse du Péché avec la
, Mort, enfant du Péché, en tout ce qui constitue l'oppression sous ses formes les plus hideuses, le chef factieux n'est que le frère du sultan, le copiste cruel du pire des despotes. Florence! que de fois, pareille au captif qui cherche a briser sa chaîne, celle àme solitaire a, malgré ses injures, soupiré après le moment de revoler vers toi ! L'exilé est de tous les prisonniers le plus à plaindre 15 , il a pour prison le monde entier, pour barreaux les mers, les montagnes et l'horizon qui le séparent du seul coin de terre où, — quel que soit son destin, — est pour lui la patrie dans laquelle il lui serait doux de mourir. — Florence! quand celle àme sohlaire ira se réunir aux âmes qui lui ressemblent, tu reconnaîtras ce que je vaux ; tu chercheras à honorer par ur:e urne vide mes cendres que tu n'obtiendras jamais 16 . — Hélas! « que t'ai-
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je fait, 6 mon peuple 17 ? Tous tes traitements sont empreints de rigueur; mais ici ils dépassent les limites ordinaires de la perversité humaine ; car j'ai été tout ce qu'un citoyen pouvait être : mon élévation était ton ouvrage; dans la paix comme dans la guerre, j'étais tout à toi, et en retour tu t'es armée contre moi. — C'en est fait! peut-être ne dois-je jamais franchir l'éternelle barrière interposée entre nous; je mourrai seul, en voyant avec des yeux prophétiques les jours mauvais qu'il m'est donné de voir, et les piédisant à ceux qui ne m'écouteront pas ; ce fut aussi la le sort des anciens prophètes; mais un jour la Vérité éclairera leurs yeux ; ils la verront h travers leurs larmes, et reconnaîtront le prophète sur sa tombe 18 ,
NOTES
• Ce poëme, que lord Byron appelait, dans sa lettre d'envoi à M. Murray, — la meilleure chose qu'il eût jamais faite, pourvu qu'on pût la comprendre, — fut écrit pendant l'été de 1819, «... dans cette ville d'antique renom, jadis voisine de l'Adriatique, Ravenne, où, sur la tombe du Dante, comme il l'avoue en plus d'un vers, il avait si souvent rencontré /inspiration. » Roger».
La Prophétie, néanmoins, ne fut publiée pour la première fois qu'en mai 1821, et dédiée à la comtesse Guiccioli qui nous a révélé ainsi l'origine de cette composition. * Quand je quittai Venise, lord Byron promit de venir me rejoindre à Ravenne. Le tombeau du Dante, la classique forêt de pins,
« FMMJ in a grove ofspreading pines he strayeâ,
(Dryden.)
les ruines antiques qui se rencontrent dans cette ville, me fournissaient un prétexte suffisant pour l'inviter. Il accepta mon offre, et arriva à Ravenne au mois de juin 1819, le jour de la fête du Corpus Domini. Comme il n'avait ni ses livres, ni ses chevaux, ni rien de ce qui l'occupait à Venise, je le priai de vouloir bien écrire pour moi quelque chose sur le Dante ; et, avec la facilité et l'activité qui lui étaient ordinaires, il composa la Prophétie.»
* Dante Alighieri naquit à Florence, en mai I2G5, d'une ancienne et honorable famille. Pendant la première partie de sa vie, il se fit remarquer par ses talents militaires, et donna des preuves d'une bravoure éclatante dans un combat où les Florentins obtinrent une victoire signalée sur les habitants d'Arezzo. 11 fut appelé aux fonctions les plus hautes. A
l'âge de trente-cinq ans, il fut nommé un des principaux magistrats do Florence. Cette dignité était conférée par les suffrages du peuple. C'est de cette époque que datent les malheurs du poète. L'Italie était alors déchirée par les deux factions des guelfes et des gibelins. Dante joua un rôle important parmi ces derniers. Proscrit par le parti vainqueur, il fui banni, ses biens confisqués, et mourut en exil en 4321. Boccace le décrit ainsi : — « 11 était de taille moyenne, et, depuis qu'il était parvenu à l'âge mûr, affable par caractère, grave dans ses manières et dans •a démarche; ses vêtements étaient simples et toujours appropriés à son âge. 11 avait le visage ovale, le nez aquilin, les yeux plutôt graods qu'autrement. 11 était d'un caractère sombre , mélancolique et pensif, très modéré dans ses discours, poli et courtois dans ses manières; enfin, en public et dans sa vie privée, Dante réunissait toutes les convenances. »
» Suivant Boccace, Dante fut amoureux longtemps avant d'avoir été soldat, et sa passion pour cette Béatrice qu'il a immortalisée commença lorsqu'il avait neuf ans et elle huit. L'on dit que leur première rencontre eut lieu dans un dîner que donnait le père de Béatrice, Folco Portinaro. 11 est certain que l'impression qu'elle produisit sur le cœur tendre et constant du Dante ne s'effaça pas par sa mort, qui arriva seize ans après. Cary.
* « L csilio che tn'è dato onor mi tegno
Coder tra' buoni è pur di Iode degno. »
Sonnet du Dantb,
dans lequel il représente le Droit, la Générosité, la Tempérance, bannis du milieu des hommes, et cherchant un refuge auprès de l'amour.
6 « Ut si quis praedictorum ullo tempore in fortiam dicti commuais pervenerit, talis perveniens igne comburatur, sic quod moriatur. »
Seconde sentence de Florence contre Dante et les quatorze citoyens accusés avec lui.
Le 27 janvier 4501, Dante fut condamné à une amende de huit mille livres et à deux ans de bannissement, et, dans le cas où l'amende ne serait pas payée, & la confiscation de tous ses biens. Le il mars de la même année, il fut condamné à une peine que l'on n'infligeait qu'aux scélérats les plus abominables. Le décret qui le condamne, lui et ses compagnons d'exil, à être brûlés s'ils tombaient entre les mains de la justice du pays, fut découvert pour la première fois en U72, par le comte Louis Savioli. Tiraboschi l'a rapporté en entier.
« Cette dame, dont le nom était Gemma, issue d'une des premières familles guelfes, nommée Corso Donati, était le principol adversaire des gibelins. Elle est représentée par Giannozzo Manne tti ; Admodùm morosa, ut de Xantippe, Socratis philosophi conjuge, scriptum esse legimus. Mais Léonard Arétin est scandalisé de ce que Boccace a dit, daus la Vie du Dante, que — les hommes littéraires ne se mariaient pas.
m Qui il Boccaccio non ha pazienza, e dice, le mogliê esser contrarie
LA PROPHÉTIE DU DANTE. — NOTES. 347
aglistudj;e non si ricorda che Socrate il più nobile filosofo che mai fosse, ebbe moglie e figliuoli e uffici délia re publica nella sua città ; ê Aristotele che, etc., etc., ebbe due tnogli in varj tempi, ed ebbe figliuoli, e riechezze assai. — E Marco Tullio — e Catone — Yarrone — e Senecca — ebbero moglie. »
Les exemples choisis par Léonard sont remarquablement malheureux, car, àrl'exception de Sénèque, tous ces mariages n'ont pas été des plus fortunés. La Terentia de Cicéron et la Xantippe de Socrate n'ont guère contribué au bonheur de leurs maris. Caton répudia sa femme. Nous ne savons rien de Varron ni d'Aristote, et quant à la femme de Sénèque, elle voulait, il est vrai, mourir avec lui, mais elle lui survécut de plusieurs années. « Mais, dit Léonard, V uomo e animale civile seconda piace a tutti i filosofi. » Et de là il conclut que la plus grande preuve de la sociabilité de cet animal est la prtma congiunzione dalla quale multiplicata nasse la città.
1 Le violence de tempérament de Gemma fut pour Dante une source d'amères contrariétés, et, dans ce passage de l'Enfer où un des personnages dit :
« La fier» moglie pià eh* altro, mi naoee, •
les douleurs conjugales étaient sans doute présentes à son esprit. C art.
8 Voyez Sacco di Borna, généralement attribué àGuichardin. 11 y en a un autre écrit par un Jacopo Buonaparte. Le manuscrit original de ce dernier onvrage est conservé dans la Bibliothèque Royale de Paris. Il a pour titre Ragguaglio Storico di tutto l' occorsi, giorno per giorno, nel Sacco di Roma dell anno MDXXVII, scritto da Jacopo Buonaparte, gentiluomo samminiatese, che vi si trovo présente. — 11 en existe une édition imprimée à Cologne en 4 736. En tête est placée une généalogie de la famille Buonaparte.
• Alexandre de Parme, Spinula, Pescaru, le prince Eugène, Montécuculli.
10 Christophe Colomb, Améric Veapuce, Sébastien CaboU
11 La coupole de Saint-Pierre.
il La statue de Moïse, sur le tombeau de Jules Jl.