BYRON
AVERTISSEMENT
Ce poëme, formé de fragments isolés, repose sur des circonstance» moins fréquentes aujourd'hui qu'autrefois en Orient, soit que les femmes soient plus circonspectes que dans le bon vieux temps, soit que les chrétiens 6e montrent moins entreprenants ou plus habiles. • Cette histoire, avant d'être mutilée, contenait les aventures d'une
jeune esclave qui, convaincue d'infidélité, fut jetée à la mer, selon l'usage des musulmans. Son amant était un jeune Vénitien , qui résolut de la venger. La république de Venise possédait alors les Sept-lles ; les Arnautes furent chassés de la Morée, qu'ils avaient ravagée à la suite de l'invasion des Russes ; la défection des Maïnotes, auxquels on refusa le pillage de Misistra, arrêta l'entreprise, et la Morée fut livrée sans défense à toutes les horreurs d'une guerre telle qu'on n'en trouve point d'exemple même dans les annales des fidèles ».
LE CIAOUR. 23
Aucun souffle ne vient briser la vague qui roule au-dessous de ce tombeau 3 , qui, brillant au sommet du rocher, frappe le premier les regards du nautonier à son retour dans sa patrie. Là repose cet Athénien qui vainement sauva son pays : quand verrons-nous revivre un héros tel que lui?
Beau climat ! où chaque saison accorde un bienveillant sourire à ces îles fortunées, qui, vues de loin, du haut du promontoire de Colonne, ravissent le cœur et prêtent a la solitude un charme délicieux. Là les teintes des montagnes se reflètent sur la joue de l'Océan, cette joue a fossettes mollement dessinées, et colorent les vagues qui baignent joyeuses cet Éden des mers orientales ; et si parfois une brise passagère vient à rider le bleu cristal des flots, apportant sur son aile le parfum des arbres en fleurs, avec quel délice on respire ce souffle embaumé ! car c'est là que sur les rocs ou dans les vallons, la Rose, celte sultane du rossignol 4 , la vierge pour laquelle il fait entendre sa mélodie et ses mille chansons, s'épanouit rougissante aux tendres accords de son amant; sa reine à lui, c'est la Rose, c'est la reine des jardins : respectée par les vents et les frimas, à l'abri des hivers de l'Occident, bénie par toutes les brises et par toutes les saisons, en retour des parfums que lui a donnés la nature, elle exhale vers le ciel l'encens de sa reconnaissance, et à ce ciel qui lui sourit elle offre l'hommage de ses couleurs les plus charmantes, de ses soupirs les plus doux. Là se trouve aussi mainte fleur d'été, maint ombrage propice à l'amour, mainte grotte qui invite au repos et sert d'asile au pirate, dont la barque, cachée là-bas dans l'anse qui la protège, épie le passage d'une proue pacifique, jusqu'au moment où se fait entendre la guitare 5 du gai nautonier et où se montre l'étoile du soir; alors s'agite la rame amortie, et, s'avançant dans l'ombre que projettent les rochers du rivage, les brigands nocturnes se jettent sur leur proie, et changent en râle de
24 OEUVRES DE LORD BYROIf.
mort les chants joyeux. Chose étrange, — ce rivage que la nature semble avoir destiné au séjour des dieux, ce paradis de son choix qu'elle a embelli de toutes ies grâces et de tous les attraits, l'homme, épris de la destruction, Ta converti en désert ; son pied stupide écrase ces fleurs qui ne réclament pas le travail de ses mains, qui n'ont pas besoin qu'on les cultive pour fleurir dans celte contrée magique, mais croissent d'elles-mêmes sans exiger ses soins, et dans leur doux langage semblent lui demander seulement de les épargner ! Chose étrange, que ce pays où tout respire la paix, les passions l'aient choisi pour s'y vautrer dans leur orgueil et que la rapine et Pimpudicilé aient fait de ce beau rivage le siège de leur farouche domination ; on dirait les esprits infernaux qui, vainqueurs des séraphins et délivrés de l'enfer, leur héritage, viendraient s'asseoir fièrement sur les trônes du ciel ; tant celte contrée est suave et faite pour le bonheur, tant sont odieux et barbares les tyrans qui l'oppriment !
Avez-vous contemplé un corps privé de vie avant que se soit écoulé le premier jour de la mort, ce sombre jour où le néant commence, où le danger et la douleur finissent, avant que les doigts de la Destruction, sous lesquels tout s'efface, aient fait disparaître les traits où la beauté survit encore? Avez-vous remarqué cet air angélique et doux, cette extase du repos, ces traits fixes mais tendres qui sillonnent la calme langueur du visage? N'était cet enil triste et voilé qui ne contient plus ni flamme, ni sourire, ni pleurs; n'était ce front immobile et glacé, où la froide Apathie de la tombe jette un secret effroi au cœur de celui qui la contemple, comme si sa vue pouvait lui communiquer celte destinée qu'il redoute et dont il ne peut détacher ses regards ; n'était cela, et cela seulement, il est des instants, il est une heure d'illusion trompeuse où l'on serait tenté de mettre en doute la puissance de la Mort, tant elle a imprimé de beauté calme et suave dans le premier et dernier aspect que le trépas révèle 6 . Tel est l'aspect de ce rivage ; c'est encore la Grèce, mais non plus la Grèce vivante ; a la voir froide , mais charmante, morte, mais belle, on se prend à tressaillir; car il manque
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une âme a ce beau corps; elle a conservé sa beauté dans la mort, celte beauté qui survit au dernier souffle, cet incarnat de funeste augure que la tombe elle-même ne détruit pas; dernier rayon palissant de la physionomie, auréole d'or jetée autour de la destruction, dernier reflet du sentiment qui a disparu, étincelle de cette flamme qui, peut-être, vient du ciel, qui éclaire encore, mais n'échauffe plus son argile chérie.
Terre des braves qu'on n'a point oubliés ! toi qui offris dans tes plaines et les cavernes de les monlagnes a la liberté une patrie, a la gloire un tombeau ! ossuaire des grands hommes ! se peut-il que ce soit là tout ce qui reste de loi ! Approche, esclave rampant et vil, réponds : ne sont-ce pas là les Thermopyles ? Ces flots bleus qui s'étendent autour de toi, ù rejeton servile d'un peuple libre, dis-moi quelle est celle mer, quel est ce rivage ? Le golfe et le roc de Salamine. Lève-loi, et reprends possession de ces lieux illustrés par l'histoire; dans les cendres de tes aïeux retrouve une étincelle de leur antique flamme ; celui qui périra dans la lutte ajoutera à leur nom un nom redouté que la Tyrannie ne pourra entendre sans effroi, et il transmettra à ses fils une espérance et une gloire qu'ils scelleront de leur vie plutôt que de s'en rendre indignes : car, la lutte de la liberté une fois commencée, le fils y succède à son père sanglant, et après une série de défaites le triomphe est infaillible. Je t'en prends à témoin, ô Grèce ; les pages vivantes l'atteslent à plus d'une époque glorieuse de ton histoire. Pendant que des rois, cachés dans la poussière de l'oubli, n'ont laissé après eux qu'une pyramide sans nom, tes héros, bien que le Temps qui détruit tout, ait fait disparaître la colonne de leurs tombeaux, ont trouvé un monument plus grandiose dans les monlagnes de leur pays natal ! C'est là que ta Muse montre à l'élranger les tombeaux de ceux qui ne peuvent mourir ! Ce serait une tâche longue et douloureuse de rechercher quels degrés t'ont conduite de la gloire à la honle ; il nous suffit de savoir — que nul ennemi étranger ne put triompher de loi qu'après que tu fus déchue de ta propre grandeur; oui, ce fut toi qui, le dégra-
danl toi-même, frayas la route aux chaînes des brigands, à la domination des despotes.
Qu'a-t-il h raconter celui qui foule ton rivage? Nulle légende de tes anciens jours, nul sujet capable de donner à la Muse un essor égal a celui de tes poêles d'autrefois, alors que sur ton sol l'homme était digne du climat. Au lieu des nobles cœurs que nourrissaient tes vallées, des âmes intrépides capables de conduire tes fils à de sublimes exploits, tu vois ramper du berceau à la tombe des esclaves! — Que dis-je? les esclaves d'un esclave 7 , indifférents à tout, excepté au crime ; souillés de tous les vices qui déshonorent la portion du genre humain la plus rapprochée de la brute; sans une seule vertu sauvage, sans un seul cœur vaillant et libre. Et cependant ils viennent dans les ports voisins pratiquer leur ancienne astuce, leur fourberie proverbiale; là le Grec subtil se reconnaît encore, il a conservé sur ce seul point son antique renommée. C'est vainement que la Liberté ferait un appel à des cœurs façonnés k leur esclavage, et essaierait de relever des fronts qui vont d'eux-mêmes au-devant du joug. Aujourd'hui ce ne sont pas ses douleurs que je déplore ; pourtant elle est triste l'histoire que je vais raconter, et elle affecta douloureusement, on le croira sans peine, ceux qui l'entendirent pour la première fois.
De sombres rochers projettent leur ombre sur une mer d'azur : le pécheur les prend de loin pour la barque d'un Maïnote ou d'un pirate des îles, et, tremblant pour sa nacelle, il évite l'anse voisine, mais suspecte; quoique fatigué de ses travaux et encombré des produits de sa pêche, il continue à ramer lentement, mais avec vigueur, jusqu'à ce quo Port-Léone le reçoive sur sa rive plus sûre, à la clarté charmante d'une belle nuit d'Orient.
Quel est ce cavalier qui s'avance, comme un tonnerre, monté sur un noir coursier, aux rênes flottantes, aux sabots
rapides? Le bruit de ses pieds d'airain va rebondir dans l'écho réveillé des cavernes d'alentour; l'écume qui sillonne ses flancs ressemble a celle de l'Océan. Les vagues fatiguées se reposent, mais il n'est point de repos pour l'àme du cavalier ; et quoique pour demain une tempête se prépare, ces flots sont plus paisibles que ton cœur, ô jeune giaour ! Je ne le connais pas, je déteste la race ; mais j'aperçois dans tes traits quelque chose que le temps ne fera que fortifier sans jamais l'effacer; sur ce front jeune et pâle, de farouches passions ont laissé leur empreinte : quoique ton fatal regard soit baissé vers la terre, pendant que tu passes avec la vitesse d'un météore, je te reconnais pour l'un de ceux qu'un fils d'Othman doit tuer ou éviter.
Il fuit! il fuit! mes regards surpris ont suivi sa course rapide. Bien qu'il m'ait apparu comme le démon de la nuit, pour s'évanouir aussitôt a ma vue, ma mémoire troublée a retenu son aspect et son air, et à mon oreille effraie le bruit des pas de son noir coursier résonne encore. Il lui donne de l'éperon ; le voilà qui s'approche du roc escarpé qui se projette sur les flots; il en fait le tour, il poursuit sa course; le rocher le délivre de ma vue, car il est importun le regard fixé sur ceux qui fuient, et il n'est pas une étoile qui ne luise trop brillante sur une fuite aussi étrange et a pareille heure. 11 s'éloigne encore, mais tout à coup il a jeté derrière lui un regard, comme si c'eût été le dernier ; il arrête un instant son coursier, un instant il le laisse respirer, un instant il se dresse sur ses arçons. — Pourquoi regarde-t-il par-dessus le bois d'oliviers? Le croissant étincelle sur la colline. Les lampes de la mosquée jettent encore une tremblante clarté. Quoiqu'on ne puisse entendre d'aussi loin les détonalions du tophaïk 8 , les éclairs qui accompagnent chaque décharge joyeuse annoncent le zèle des mahométans. Ce soir s'est couché le dernier soleil du Rhamazan ; ce soir ont commencé les fêtes du Baïram ; ce
soir — Mais qui es-tu, homme au costume étranger,
au front farouche? Que font ces choses a toi ou aux tiens, pour hâter ou ralentir ta fuite?
Il s'est arrêté. — Il y avait quelque terreur sur son visage, mais la haine y a bientôt succédé. Ce n'était pas la rapide rougeur d'un courroux passager, mais la pâleur du marbre des tombeaux, rendu plus lugubre encore par sa funèbre blancheur. Son front était baissé, son regard avait la fixité de la mort ; il a levé le bras ; il a agité sa main en l'air d'une manière farouche ; il semblait douter s'il devait continuer a fuir, ou revenir sur ses pas. Impatient de ce délai, en ce moment son coursier d'ébène a henni. — Sa main alors est retombée, et a pressé la garde de son cimeterre : ce bruit a dissipé sa rêverie, comme on s'éveille en sursaut au cri de la chouette. Il éperonne les flancs de son coursier; il fuit, il fuit. On dirait qu'il y va de sa vie. Rapide comme le djerrid 9 lancé par une main vigoureuse, le cheval bondit sous le fer qui le touche. Ils ont dépassé le roc, et le galop sonore ne s'entend plus sur la rive ; on n'aperçoit plus la têle du chrétien et sa mine hautaine; un instant seulement il a retenu les rênes de son ardent coursier ; il ne s'est arrêté qu'un instant, puis il a repris sa course comme si la Mort eût été h sa poursuite. Mais on eût dit que ce court intervalle déroulait devant lui des années de souvenirs, et accumulait dans son âme une vie de douleurs, un siècle de crimes. Dans un moment semblable, toutes les souffrances du passé viennent inonder un cœur en proie à l'amour, a la haine et h la crainte. Qu'a-l-il donc dû ressentir, celui qu'oppressaient à la fois toutes les tortures de l'àme ? Celte pause pendant laquelle il méditait sur son destin, oh ! qui pourra en calculer la formidable durée ? A peine comptée dans le livre du Temps, ce fut pour sa pensée une éternité ! car elle est infinie comme l'espace illimité, la pensée que la conscience embrasse, et dans laquelle se résument des maux sans nom, sans espérance, sans fin.
L'heure est passée, le giaour est parti ; a-t-il fui ou succombé seul ? Maudite soit l'heure de son arrivée et de son départ ! Fléau envoyé pour les péchés d'Hassan, il a transformé un palais en tombeau ; il est venu et parli comme le simoun 10 , messager de mort et de deuil, dont le souffle dé-
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vastateur fait mourir jusqu'au cyprès lui-même, cet arbre sombre qui pleure encore quand la douleur des autres a . disparu, le seul qui sans se lasser porte le deuil des morts.
Le coursier n'est plus dans Pélable; on ne voit plus d'esclaves dans le palais d'Hassan ; l'araignée solitaire étend lentement son vaste réseau sur les murs; la chauve-souris bâtit son nid sous les lambris du harem, et le hibou s'est installé dans la tour de la citadelle ; le chien sauvage, amaigri, que la soif et la faim tourmentent, hurle sur les bords du bassin desséché; car l'onde a disparu de son lit de marbre, couvert maintenant de poussière et de ronces. Il était doux naguère de voir l'onde s'élever en gerbes d'argent et retomber en pluie capricieuse qui tempérait la chaleur du jour, et répandait dans l'air une délicieuse fraîcheur, et sur le gazon la verdure. 11 était doux, à la clarté des étoiles, par un ciel sans nuage, de contempler ces vagues de lumière humide, et d'entendre dans le silence de la nuit leur mélodieux murmure. Que de fois cette cascade, chérie d'Hassan, avait été témoin des jeux de son enfance ! que de fois son bruit harmonieux l'avait endormi sur le sein de sa mère ! et que de fois sur ces bords les chants de la Beauté, mêlant leur harmonie à celle de cette onde, avaient enivré sa jeu- • nesse ! Mais là, au retour du crépuscule, la vieillesse d'Hassan ne viendra plus s'asseoir : l'onde qui remplissait ce bassin est desséchée, le sang qui échauffait son cœur est versé, et nulle voix humaine ne fera plus entendre ici des accents de fureur, de regrets ou de joie. Les derniers sons douloureux que la brise ait emportés furent les cris plaintifs et mourants d'une femme ; ces cris une fois étouffés, tout est redevenu silencieux, excepté la jalousie ballottée par le vent : que la pluie ruisselle, que l'ouragan mugisse, nulle main ne la fermera plus. On est heureux, au milieu d'un désert de sable, de rencontrer une trace d'homme, si petite qu'elle soit : ainsi dans ces lieux, la voix même de la douleur éveillerait comme un écho de consolation ; du moins on se dirait : « Tous ne sont pas partis; la vie est encore ici, quoique dans un seul être languissant. » Car il y a dans ce
palais plus d'une chambre dorée qui n'est pas faite pour n'être habitée que par la solitude. Dans l'intérieur de l'édifice , la destruction n'a procédé encore que lentement dans son travail rongeur; mais la tristesse s'est amassée sur le seuil. Ni le derviche errant, ni le fakir lui-môme, ne viennent y demander un gîte, car l'hospitalité ne les y accueille pas ; l'étranger fatigué ne vient plus s'y asseoir pour partager « le pain et le sel ; » la richesse et la pauvreté y passent égalemen sans donner ou recevoir un regard, car au flanc de la montagne, la bienveillance et la piété sont mortes avec Hassan. Son toit, où les hommes trouvaienlun refuge, sert aujourd'hui de tanière à la faim et à la désolation. Les hôtes ont fui le palais, et les vassaux le travail, depuis le jour où le sabre de l'infidèle a fendu son turban !
J'entends un bruit de pas qui s'avance, mais aucune voix n'arrive à mon oreille ; le bruit s'approche, — je puis distinguer leurs turbans et les fourreaux d'argent de leurs alaghans; celui qui marche à la tête de la troupe, je le reconnais pour un émir à la couleur verte de son vêtement ». <r Ho ï qui est-tu?»— Ce respectueux salem «annonce que j'appartiens à la foi musulmane. — o Le fardeau que vous portez avec tant de précaution est sans doute un objet précieux qui réclame tous vos soins ; mon humble barque se réjouirait de le recevoir. »
« — C'est bien parlé : détache ton esquif et éloigne-nous du rivage silencieux; cependant laisse la voile ployée, et fais force de rames jusqu'à moitié chemin de ces rochers, à l'endroit où l'eau dort sombre et profonde. Arrête maintenant, — c'est cela, — voilà qui est bien ; notre traversée a été rapide ; c'est cependant, je pense, le plus long voyage qu'une des » —
Le fardeau plongea lourdement et s'enfonça avec lenteur; le clapotement de la vague paisible s'étendit jusqu'au rivage; je le suivis des yeux ; pendant qu'il s'enfonçait, je crus voir je ne sais quel mouvement inusité imprimé à la surface de Tonde; ce n'était qu'un rayon de la lune qui se jouait sur
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le cristal liquide. Je continuai a regarder jusqu'à ce que , diminuant de volume à mes yeux, il me parut semblable a un caillou; puis, diminuant encore, il n'offrit plus a mes regards qu'une tache blanche qui brillait au fond des eaux , puis disparut tout à fait , et maintenant ce secret dort sous ' l'Océan , connu seulement des génies de la mer, qui , tremblant dans leurs antres de corail, n'osent môme tout bas le révéler aux vagues
Dans les vertes prairies de Cachemire , la reine des papillons de l'Orient 11 , déployantses ailes pourpres, invite le jeune enfant à la poursuivre; elle le conduit de fleur en fleur, et, après une chasse longue et pénible, elle prend sa volée et le laisse confus, le cœur haletant, les yeux en larmes : brillante et volage comme lui, la Beauté attire après elle l'homme enfant; poursuite semée d'espérances et de craintes, commencée dans la folie, terminée dans les pleurs. Si le succès la couronne , les mêmes malheurs attendent l'insecte et la jeune fille : une vie de douleur, la perte de la paix du cœur, leur sont infligées par l'enfant dans ses jeux, par l'homme dans ses caprices : le jouet charmant poursuivi avec tant d'ardeur perd tout son attrait dès qu'on le possède , car le contact de la main qui le presse lui a enlevé ses couleurs les plus brillantes, jusqu'à, ce que charme, couleurs, beauté, étant partis, on le laisse tomber seul a terre ou s'envoler. L'aile déchirée, le cœur blessé, hélas ! où l'une et l'autre victime iront-elles chercher le repos? Le papillon, maintenant que ses ailes sont fanées, voltigera-l-il comme autrefois de la tulipe à la rose ? La jeune beauté flétrie dans une heure relrouvera-t-elle d'heureux jours ? Non : les papillons qui voltigent joyeux ne penchent pas leurs ailes attristées sur ceux qui succombent; la Beauté est indulgente pour toutes les faiblesses, excepté pour celles qu'elle partage, et ses yeux, qui ont des larmes pour toutes les infortunes» n'en ont pas pour les fautes d'une sœur qui a failli
Le cœur qui couve des douleurs coupables , ressemble au
scorpion que le feu environne 1 *. Le cercle brûlant se rétrécit, les flammes approchent de plus en plus leur captif; en proie à mille horribles souffrances, sa douleur se convertit en rage ; alors il a recours à une cruelle et dernière ressource : ce dard qu'il gardait à ses ennemis, dont le venin est infaillible, son désespoir le tourne contre lui-même, et ter- " mine d'un coup sa vie et ses souffrances. Ainsi font les hommes a l'âme coupable et sombre ; ils vivent et meurent comme le scorpion que le feu environne ,s . Ainsi est torturé le cœur que le remords consume; il n'est point fait pour la terre, le ciel le repousse ; au-dessus de lui les ténèbres, au-dessous le désespoir, autour des flammes, au dedans la mort!
Le sombre Hassan fuit son harem ; nulle femme n'attire plus ses regards; il se livre exclusivement a la chasse, et toutefois il n'éprouve aucune des joies du chasseur. Hassan ne fuyait point ainsi lorsque Leila habitait son sérail. Est-ce que Leila ne l'habite plus ? Hassan seul pourrait nous le dire. Il court dans notre ville d'étranges rumeurs. Il en est qui disent que Leila s'est enfuie le soir du dernier jour du Ilhamazan 16 , alors que des milliers de lampes allumées au haut des minarets annonçaient à tout l'Orient la fête du Baïram. Elle feignit de se rendre au bain, où Hassan furieux la flt vainement chercher; car, déguisée en page géorgien, elle avait fui le courroux de son maître, et , à l'abri des atteintes de sa puissance, l'avait indignement outragé avec le perûde giaour. Hassan avait soupçonné quelque chose de semblable; mais il l'aimait tant ! elle paraissait si sincère ! il s'était lié a l'esclave dont la trahison méritait la mort, et ce soir-la même il s'était rendu a la mosquée, puis avait été se délasser dans son kioske. Ainsi disent les Nubiens qui avaient si mal gardé le dépôt confié a leur zèle; mais d'autres racontent que cette nuit-la même, à la tremblante lueur de la pâle phingari 17 , on a vu le giaour sur son noir coursier courant à, toute bride le long du rivage ; mais il n'y avait avec lui ni page ni jeune fille
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J'essaierais en vain de dire le charme de ses yeux d'ébène: regardez ceux de la gazelle , vous en aurez une idée ; ils étaient grands et noirs, mais pleins d'une douce langueur; dans chacune des étincelles qui jaillissaient de dessous sa paupière, son âme brillait comme le joyau de Giamschid 18 . Oui, son âme! et si notre prophète me disait que tant de beauté n'était que de l'argile animée par Allah ! je lui répondrais: « Non, » fussé-je debout sur l'arche chancelante d'Al Sirat, ayant au-dessous de moi les flammes de l'enfer 19 , regardant en plein le paradis, et appelé par toutes ses houris 20 . Qui aurait pu lire dans le regard de la jeune Leila , et conserver encore cette partie de notre croyance qui prétend que la femme n'est qu'une vile poussière , une poupée sans âme destinée aux plaisirs d'un maître 21 ? Les muphtis qui l'auraient contemplée auraient reconnu dans son regard une flamme immortelle ; sur ses joues vermeilles, le jeune grenadier en fleurs secouait la fraîcheur d'un incarnat toujours nouveau 2 *. Lorsqu'au milieu de ses femmes, qu'elle dominait toutes, elle dénouait les longues tresses de sa chevelure, pareilles a la tige de l'hyacinthe 23 , elles balayaient le marbre où brillaient ses pieds, plus blanc9 que la neige des montagnes avant qu'elle ait quitté le nuage paternel, et que le contact de la terre ait souillé sa pureté. Le cygne parcourt majestueux son liquide domaine; ainsi foulait la terre la fille de Circassie, le charmant cygne du Franguestan 24 ! Quand il entend les pas d'un étranger au bord des flots, son empire, l'oiseau superbe dresse sa crête, hérisse son plumage irrité, et frappe l'onde d'une aile orgueilleuse. Ainsi s'élevait le cou plus blanc encore de Leila ; ainsi , armée de sa beauté, elle réprimait le regard présomptueux et le forçait à. se détourner des charmes qu'il admirait. Sa démarche était pleine de dignité et de grâce ; et son cœur était tendre pour l'ami de son cœur; cet ami, — ô sévère Hassan, quel était-il? Hélas! ce nom n'était pas pour toi !
Le sévère Hassan s'est mis en route; vingt vassaux l'accompagnent; chacun d'eux est armé comme il convient à un
T. Il, s
homme, d'une arquebuse et d'un alaghan, le chef qui marche a leur tête est armé en guerre; il porte a son côté le cimeterre qu'il teignit du meilleur sang des Àrnautes le jour où, les rebelles ayant osé l'attendre dans le délilé, il ne s'en échappa que bien peu pour aller raconter ce qui s'était passé dans la vallée de Parné. Les pistolets qui sont a sa ceinture , un pacha les portait autrefois, et quoiqu'ils soient garnis de pierreries et d'or, les voleurs eux-mêmes n'osent les regarder. On dit qu'il va chercher une épouse plus fidèle que celle qui l'a quitté, que l'esclave déloyale qui s'est enfuie de son sérail, et pour un giaour encore !
Les derniç/s rayons du soleil éclairent la colline et étincellent dans le ruisseau dont l'onde fraîche et limpide est bénie du montagnard. La le marchand grec peut s'arrêter et goûter un repos qu'il chercherait en vain au sein des villes, a une proximité dangereuse de son seigneur, et tremblant pour la conservation de ses trésors cachés ; — ici il peut dormir en paix, car personne ne le voit; esclave dans la foule, ce n'est qu'au désert qu'il est libre ; ici il peut souiller d'un vin défendu la coupe qu'un musulman ne doit pas vider.
Un Tarlare marche eu tete de la troupe; on le distingue à. son bonnet jaune; il est déjà parvenu à l'entrée du défilé; le reste suit lentement en Ole prolongée. Au-dessus de leur télé, la montagne est couronnée d'un rocher où les vautours aiguisent leurs becs voraces, et peut-être ce soir-là leur préparera pour demain une abondante pâture -, à leurs pieds est le lit d'un torrent que les feux de Tété ont desséché; il ne reste qu'un sable aride où croissent à peine quelques arbustes pour dépérir bientôt; de chaque côté du sentier sont épars des blocs de granit que le temps ou la foudre des montagnes a détachés des cimes dont le front se cache dans les nuages; car quel est le mortel qui a jamais vu à découvert le sommet du Liakura?
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Ils atteignent enfin le bois de pins : « Bismillah n ! maintenant le péril est passé, car voilà devant nous la plaine, et nous pourrons lâcher la hride k nos chevaux. » Pendant que le chiaoux parlait encore, une balle siffle au-dessus* de sa tête, et le Tartare qui formait l'avanl-garde mord la poussière. Se donnant k peine le temps de retenir les rênes de leurs montures, les cavaliers, d'un bond, s'élancent k terre, mais il en est trois qui ne remonteront plus; on cherche en vain du regard l'ennemi qui a frappé; en vain les mourants demandent vengeance. Quelques-uns, le sabre au poing, la carabine tendue, se penchent sur le harnais de leurs coursiers, qui forment devant eux un rempart; d'autres s'enfuient derrière le roc le plus rapproché, et lk, attendent que le combat s'engage, ne voulant pas demeurer sans défense exposés aux coups d'un ennemi invisible qui n'ose pas quitter l'abri de ses rochers. L'impassible Hassan est le seul qui dédaigne de descendre, et continue sa marche; mais la détonation des mousquets en avant de la roule l'avertit que les brigands se sont emparés de la seule issue par laquelle leur proie pourrait leur échapper. Alors la barbe d'Hassan se hérisse de colère 16 et son regard étincelle : « Que les balles sifflent autour de moi; je suis sorti de plus mauvais pas que celui-ci. » En ce moment, les ennemis sortent de leur retraite et ordonnent k ses vassaux de se rendre ; mais le regard et la parole terrible d'Hassan sont plus redoutés que le glaive ennemi : pas un homme de sa petite troupe ne rend sa carabine ou son alhagan , et no fait entendre le cri suppliant : « Amaun 17 ! » Les brigands, quittant leur embuscade, s'approchent et se font voir k découvert; plusieurs sont k cheval ; quel est celui qui s'avance à leur tête en brandissant ce glaive étranger qui étincelle dans sa main sanglante? « C'est lui! c'est lui! maintenant je le reconnais; je le reconnais k son front pâle; je le reconnais k ce fatal regard 88 qui le sert dans ses lâches trahisons; je le reconnais k son coursier d'ébène; il a revêtu le costume arnaute; il a renié sa vile croyance; mais son apostasie ne le sauvera pas de la mort. C'est lui ! tant mieux '
36 oeuvres de lord byron.
A toute heure sois le bienvenu, amant de Leila la perfide, maudit giaour ! »
Comme un fleuve roule au sein des mers l'impétueux torrent de ses flots noirs; comme 011 voit l'Océan lui opposer une force rivale, et, soulevant fièrement ses ondes en colonne azurée, le repousser bien loin parmi des flots d'écume, au milieu des vagues qui tourbillonnent et se brisent sous le souffle de l'aquilon; a travers le nuage d'une poussière liquide , le tonnerre des eaux éclate et gronde, et le rivage, qui tremble sous l'effroyable mugissement, s'éclaire d'une subite et effrayautc blancheur; — comme le fleuve et l'Océan entre -choquent leurs vagues furibondes, — ainsi s'attaquent les deux bandes que poussent Tune contre l'autre la fureur, le destin et de mutuelles injures. Le cliquetis des sabres qui se heurtent et se brisent, les détonations rapprochées ou lointaines qui résonnent à l'oreille effrayée, le sifflement des balles, le choc des guerriers, les cris, les gémissements, tous ces bruits se répercutent dans le prolongement de cette vallée, bien plus faite pour entendre les chants des bergers. Les combattants sont peu nombreux, mais le combat est acharné; nul n'accorde ni ne demande la vie. Ah ! elle est énergique l'étreinte de deux jeunes cœurs dans les caresses qu'ils reçoivent et donnent; mais l'Amour lui-même, haletant pour les faveurs que la Beauté brûle d'accorder, n'a pas la moitié de l'ardeur que met la Haine dans la dernière étreinte de deux ennemis, lorsque, se saisissant dans la lutte, ils enlacent ces bras qui ne doivent plus lâcher prise : des amis se joignent et se quittent, l'Amour se rit de la constance; de véritables ennemis, une fois réunis, ne se séparent plus qu'à la mort.
Son sabre, brisé jusqu'à la garde, dégoutte encore du sang qu'il a versé; sa main, séparée de son corps, serre encore d'une étreinte convulsive ce glaive qui a trompé son courage; son turban, fendu en deux à l'endroit le plus épais, a roulé sur la poussière; sa robe flottante, déchirée par le
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tranchant du fer, est de la couleur ardente de ces nuages du matin, qui, rayés d'un rouge sombre, présagent au jour une fin orageuse; chaque buisson ensanglanté porte un lambeau de sa palampore 19 ; sa poitrine est déchirée par d'innombrables blessures; il est étendu par terre, la face tournée vers le ciel : — son œil ouvert est fixé encore sur son ennemi, comme si sa haine inextinguible avait encore survécu dans la mort ; et sur lui est penché cet ennemi avec un front aussi sombre que celui du cadavre qui est là immobile et sanglant.
a Oui, Leila dort sous les vagues; mais lui, il aura une tombe sanglante; son ombre a guidé le fer qui a percé ce cœur félon. 11 a appelé le Prophète à son secours, mais le Prophète a été impuissant contre la vengeance du giaour; il a invoqué le nom d'Allah , — mais sa voix n'a pas été entendue. Musulman imbécile! Allah pouvait-il écouter la prière, toi qui n'avais pas écouté celle de Leila? J'ai épié l'occasion propice; je me suis ligué avec ces Arnaules pour surprendre a son tour le traître; ma rage est assouvie, mon acte est consommé, et maintenant je pars; — mais je pars seul. »
On entend le bruit des sonnettes des chameaux broutants 30 . La mère d'Hassan regarda à travers ses jalousies; elle vit au-dessous d'elle les verts pâturages humides de la rosée du soir ; elle vit les étoiles qui commençaient à poindre : « Voici venir le crépuscule! sans doule le cortège n'est pas loin. » Dans son inquiétude, elle ne put rester dans le bosquet de son jardin; mais elle monta sur la tour la plus élevée, et regarda a travers le grillage : « Pourquoi ne vient-il pas ? ses coursiers sont rapides , et les ardeurs de , l'été ne leur font point peur. Pourquoi le fiancé n'envoic-l-il pas le présent qu'il a promis? Son cœur est-il refroidi, ou son cheval barbe moins agile ? Oh! injustes reproches! voilà un Tartare qui atteint la crête de la montagne la plus voisine; le voila qui en descend la pente; il est maintenant dans
38 ŒUVRES DE LORD BYROîf.
la vallée ; il porte le présent à l'arçon de sa selle. — Comment ai-je pu accuser la lenteur de son coursier? Mes largesses récompenseront son empressement et ses fatigues. »
A la porte du château , le Tarlare mit pied à. terre, mais il avait peine k se soutenir; la douleur était empreinte sur son visage basané, mais c'était peut-être le résultat de la fatigue ; il y avait des taches de sang sur ses vêlements ; mais elles pouvaient provenir des flancs de son coursier. Il tira le présent de dessous sa veste. — Ange de la mort! c'est le cimier brisé d'Hassan! son calpac 31 fendu! — son caftan sanglant! — « Femme, ton fils a épousé une fiancée redoutable ! ils m'ont épargné, non par clémence, mais poui apporter ce gage ensanglanté. Paix au brave dont le sang a coulé ! Malédiction sur le giaour! car ce crime vient de lui ! »
Un turban en pierre grossièrement sculpté 8 *, une colonne entourée d'herbes sauvages et de ronces, et sur laquelle on dislingue à peine le verset du Coran qu'on grave sur les lombes, indiquent dans la vallée solitaire la place où Hassan fut immolé. Là repose le meilleur Osmanli qui ait jamais fléchi le genou à la Mecque, qui ait jamais repoussé de ses lèvres le vin défendu, ou répété sa prière les yeux tournés vers le saint temple, au cri solennel de « Allah hu 31 ! » Et toutefois, il est mort par la main d'un étranger, au milieu de sa terre natale ; il est mort les armes a la main, et son trépas est resté sans vengeance, sans vengeance sanglante du moins. Mais les vierges du paradis s'empressent de le recevoir dans les célestes palais, et le ciel noir et brillant des yeux des houris lui sourira éternellement; elles viennent, — agitant leurs verts mouchoirs 3 *, et d'un baiser accueillent le brave ! Qui meurt en combatlant les giaours jouira d'une immortelle félicité.
Mais loi, perfide infidèle! tu grinceras des dents sous la faux vengeresse de Monkir 3 *, et tu n'échapperas a ce supplice que pour errer autour du trône d'Eblis le réprouvé 38 , et un feu inextinguible consumera au dedans et au dehors
LE GTAOUR. 33
ton cœur coupable ; et nulle oreille ne peut entendre, nulle parole exprimer les tortures de cet enfer intérieur ! Mais d'abord ton corps sera arraché à sa tombe, et tu seras envoyé sur la terre sous la forme d'un vampire 37 , pour apparaître, spectre horrible, dans ton pays natal, et y sucer le sang de toute ta race ; là, k l'heure de minuit, tu viendras boire la vie de ta fille, de ta sœur, de ta femme, en maudissant l'exécrable aliment dont lu es condamné à sustenter ton cadavre vivant et livide; tes victimes, avant d'expirer, dans le démon qui les tue reconnaîtront leur père, leur frère, leur époux ; elles te maudiront et tu les maudiras, et tu verras tes fleurs se flétrir sur leur tige. Une seule entre celles que ton crime doit immoler, la plus jeune, la plus tendrement aimée, te bénira en l'appelant « Mon père! » — Ce mot mettra (on cœur en flamme, el pourtant tu seras forcé d'achever sur elle Ion horrible festin, et de voir s'effacer sur sa joue la dernière teinte, mourir dans ses yeux la dernière étincelle, et se glacer pour jamais l'humide azur de son regard. Alors, d'une main sacrilège, lu arracheras les tresses de sa blonde chevelure, dont vivant tu portais une boucle comme un tendre gage d'affection ; mais maintenant tu emporteras ces cheveux comme un monument de ton supplice. Ton propre sang dégouttera de tes dents grinçantes et de tes lèvres convulsives -, alors retourne dans la tombe lugubre, va rejoindre avec ta rage les goules et les afrits qui reculeront d'horreur à la vue d'un spectre plus maudit qu'eux-mêmes !
« Comment nommez-vous ce caloyer triste et sombre ? Il me semble avoir déjà vu 3es traits dans mon pays : il y a bien longtemps que je l'ai vu sur le rivage presser les flancs du coursier le plus rapide que jamais cavalier ait monté. Je n'ai vu ce visage-là qu'une fois, mais il portait l'empreinte d'une douleur intérieure si profonde , que je le reconnais facilement; le même génie sombre y respire encore ; on dirait que sur ce front la mort a mis son cachet. »
a II y aura cet été deux fois trois ans qu'il est venu pour la première fois parmi nos frères; et il a choisi ici sa rési-
dencc pour expier quelque noir forfait qu'il ne veut pas révéler. Mais jamais a. la prière du soir, jamais au tribunal de la pénitence il ne fléchit le genou; il ne s'unit point a nous quand les cantiques ou l'encens s'élèvent vers le ciel ; il reste seul à méditer dans sa cellule; sa foi et sa race nous sont également inconnues. Il est venu des pays mahométans, et, débarqué sur nos côtes, il est monté jusqu'ici ; pourtant il ne paraît pas appartenir h, la race ottomane, et ses traits annoncent un chrétien: je le croirais un renégat repentant de son apostasie, n'était qu'il refuse de paraître à nos saints autels, et ne partage point avec nous le pain et le vin consacrés. Il a fait de riches offrandes a ce couvent, et s'est ainsi concilié la faveur de notre abbé; mais si j'étais prieur, cet étranger ne resterait pas ici un jour, ou, enfermé dans une cellule de pénitence, il n'en sortirait jamais. Dans ses visions, il parle souvent de jeunes filles plongées dans la mer, de sabres qui se heurtent, d'ennemis qui fuient, d'outrages vengés, de musulmans expirants. On l'a vu s'asseoir au haut d'un rocher sur le bord de la mer, et là s'imaginer voir une main sanglante, fraîcliement coupée, visible pour lui seul, qui lui montrait sa tombe et l'invitait a s'élancer dans les flots. »
Le regard qui brille sous son capuchon 88 a quelque chose de sombre et de surnaturel : tout son passé se révèle dans la flamme de cet œil dilaté; bien que les teintes en soient vagues et changeantes, l'étranger redoute son regard ; car on y découvre quelque chose d'inexprimable qui semble annoncer une àme indomptée et haute, faite pour dominer, et connaissant sa force ; comme l'oiseau qui agite ses ailes, mais ne peut fuir le serpent qui le regarde, son coup d'ceil fait trembler et on ne peut s'y soustraire. Le frère qui se trouve par hasard seul avec lui se sent presque effrayé et éprouve le besoin de s'éloigner, comme si dans ces yeux et cet amer sourire on puisait la crainte et le crime. Il est rare qu'il daigne sourire, et quand cela lui arrive, on voit avec dou-
leur que ce n'est que l'ironie de la souffrance ; sa lèvre pâle se soulève et tremble, puis redevient comme pour jamais immobile, comme si la douleur ou le dédain lui interdisait de sourire encore. Il ferait bien ; — ce sourire sépulcral ne saurait provenir de la joie. Mais il serait plus douloureux encore de chercher à deviner quels étaient autrefois les sentiments qui se peignaient sur ce visage : le temps n'a pas tellement fixé ses traits que le bien n'y brille quelquefois au milieu du mal ; parfois on y voit des teintes non encore effacées, indices d'une âme que n'ont point entièrement dégradée même les crimes par lesquels elle a passé. Le vulgaire ne voit dans lui que le cachet sombre que lui impriment ses actes coupables et sa réprobation méritée; l'observateur y découvre une âme noble, une naissance illustre. Quoique départis en vain, quoique altérés par la douleur, souillés par le crime, ce n'est pas à des hommes vulgaires que de tels dons sont accordés, et ce n'est qu'avec un sentiment qui tient de la crainte que le regard se fixe sur eux. La chaumière en ruines attire à peine le regard du passant; mais l'attention s'arrête sur la tour que la tempête ou la guerre a renversée, et ne lui restât-il debout qu'un seul de ses créneaux, chacun de ses débris prend une voix et nous parle de sa gloire passée !
« Enveloppé de sa robe flottante, il s'avance lentement le long des piliers de la nef; on le regarde avec terreur, et lui il contemple d'un air sombre les rites sacrés. Mais quand l'hymne pieux ébranle le chœur, que les moines s'agenouillent, soudain il se relire ; voyez-le sous ce portail qu'éclaire une torche lugubre et vacillante; là, il s'arrête, jusqu'à ce que les chants aient cessé. Il entend la prière, mais sans y prendre part. Voyez-le auprès de celte muraille à demi éclairée : il a rejeté son capuchon en arrière ; les boucles de sa noire chevelure retombent en désordre sur son front pâle, qu'on dirait entouré des serpents les plus noirs dont la Gorgone ait jamais ceint sa tête ; car il a refusé de prononcer les vœux du couvent, et laisse croître ses cheveux mondains; pour tout le reste, son costume est le nôtre. Son orgueil, et
non sa piété, fait de riches largesses a cette enceinte qui n'a jamais entendu sortir de sa bouche ni un vœu saint, ni une parole pieuse. Pendant que les chants sacrés monlcnt plus bruyants vers le ciel, voyez cette joue livide, cette expression immobile d'orgueil et de désespoir! S*int François! écartez-le de l'autel, ou la colère divise va se manifester sur nous par quelque signe redoutable. Si jamais l'esprit de ténèbres a revêtu la forme humaine, c'est celle-là qu'il a dû prendre : par l'espoir que j'ai de voir mes péchés pardonnés, un tel aspect ne tient ni de la terre ni du ciel ! »
Les cœurs tendres sacrifient volontiers à l'amour, mais ils ne lui sont jamais entièrement acquis : ils sont trop timides pour partager tous ses périls, trop doux pour attendre ou braver le désespoir. Les cœurs énergiques peuvent seuls ressentir ces blessures que le temps ne guérit jamais. Le métal brut sorti de la mine doit brûler avant que sa surface devienne brillante ; mais plongé dans la fournaise embrasée, il devient malléable et fusible, — sans cesser d'être ce qu'il était; vous pouvez alors lui donner toutes les formes qu'il vous plaira, et en faire à volonté un instrument de défense ou de mort : cuirasse, il vous protégera au moment du péril ; épée, il fera couler le sang de votre ennemi; mais s'il prend la forme d'un poignard, que ceux qui en aiguisent la pointe prennent garde ! Ainsi, le feu de la passion et les séductions de la femme modifient et façonnent le cœur fort ; ils lui donnent sa forme et sa destination. Tel ils l'ont fait, tel il demeure; mais on ne le ploie pas, on le brise.
Lorsqu'à la douleur succède la solitude, la cessation de la souffrance est un faible soulagement; le cœur vide accueillerait avec reconnaissance une peine qui diminuerait 6on isolement. Ce que nul ne partage avec nous nous est insupportable ; le bonheur lui-même nous serait douloureux à porter seuls. Le cœur ainsi abandonné à lui-même finit par chercher un refuge — dans la haine. C'est comme si les
morts pouvaient sentir le ver glacé se glisser autour d'eux, et frissonnaient au contact des reptiles qui les rongent pendant leur sommeil destructeur, sans pouvoir écarter les froids convives qui se nourrissent de leur argile ; c'est comme si l'oiseau du désert, qui se déchire le sein avec son bec et fait couler son sang pour apaiser la faim de ses petits, et ne regrette point la vie qu'il leur transmet, un jour, après avoir entrouvert son sein maternel, trouvait son nid dévasté et sa jeune famille disparue. Les tortures les plus aiguës qu'on puisse endurer sont un ravissement ineffable comparées à ce vide affreux, h ce désert absolu de l'àme, à cet ennui d'un cœur inoccupé. Qui voudrait être condamné à contempler un ciel sans nuage ni soleil ? Mille fois plutôt le mugissement de la tempête que de ne plus braver le courroux des vagues, — que de se voir jeté, après la guerre des éléments, naufragé solitaire, sur le rivage de la fortune, et au sein d'un calme lugubre, dans une baie silencieuse, de se voir lentement dépérir loin de tous les regards. Mieux vaut une mort prompte qu'une longue agonie.
c Mon père! tes jours se sont écoulés en paix, en priant et en comptant les grains de ton rosaire ; absoudre les péchés des autres en restant toi-même pur de crime ou de souci, sauf ces maux passagers que tous doivent supporter, ce fut lk ton partage, de tes jeunes ans jusqu'à tes vieux jours ; et tu bénis le ciel d'avoir échappé à la rage de ces passions farouches et indomptables que te révèlent les pénitents qui déposent leurs péchés et leurs afflictions dans ton cœur pur et compatissant. Moi, j'ai peu vécu, mais j'ai connu beaucoup de joie et plus encore de douleur; toutefois, dans une vie d'amour et d'agitation, j'ai échappé a l'ennui : aujourd'hui ligué avec des amis, demain entouré d'ennemis, j'ai dédaigné la langueur du repos. Maintenant qu'il ne me reste plus rien à aimer ni à haïr, que l'espérance ni l'orgueil ne peuvent plus m'émouvoir, j'aimerais mieux être l'insecte le plus hideux qui rampe sur les murs d'un cachot que d'être condamné à passer dans la contemplation
une vie monotone et uniforme. Il est vrai qu'il y a au^ dedans de moi un besoin secret de repos, — mais je ne voudrais pas sentir que c'est le repo3. Ce vœu sera bientôt accompli ; bientôt je dormirai sans plus songer à ce que j'ai été et à ce que je voudrais être encore, quelque coupable que mes actes puissent te paraître. Ma mémoire n'est plus que le tombeau de joies mortes depuis longtemps; tout mon espoir est de mourir comme elles; mieux eût valu pour moi finir quand elles ont fini que de traîner une vie de souffrances. Mon àme n'a point reculé devant les cuisantes angoisses d'une douleur sans fin; elle n'a point cherché le trépas volontaire de plus d'un insensé ancien et moderne. Pourtant je n'ai pas craint d'affronter la mort, et il m'eût été doux de la rencontrer sur le champ de bataille, si j'avais cherché le danger en esclave de la gloire et non de l'amour. Je L'ai bravé, mais non en vue d'un vain honneur ; je me ris des lauriers gagnés ou perdus ; que d'autres cherchent k les obtenir en combattant pour la gloire ou pour celui qui les paye; mais placez de nouveau devant moi un but digne d'être atteint, la femme que j'aime, l'homme que je hais, et, pour sauver l'une ou tuer l'autre, je m'élancerai sur les pas du Destin à travers le fer et la flamme. Tu peux m'en croire, celui qui te parle ne ferait que ce qu'il a déjà fait. Qu'estce que la mort? L'audacieux la brave, le faible la subit, le malheureux l'implore. Que la vie retourne donc a celui qui nous l'a donnée; je n'ai pas baissé les yeux devant le péril quand j'étais puissant et heureux, — pourquoi maintenant ?
« Je l'aimais, frère ! je l'adorais ; — mais ce sont là des mots dont chacun peut faire usage. — Moi, j'ai prouvé mon amour plus par des actes que par des paroles ; il y a du sang sur ce glaive : c'est une tache que son acier ne perdra jamais. Ce sang fut versé pour celle qui était morte pour moi ; il échauffait le cœur d'un être abhorré ; mais calme ce mouvement d'horreur, — ne fléchis pas le genou et ne mets pas cette action au nombre de mes crimes. Tu m'en absoudras, j'en ai l'assurance, car cet homme était un ennemi de
la croyance. Le seul nom de Nazaréen irritait sa colère musulmane. Ingrat et insensé qu'il était ! sans les épées habilement maniées par des mains robustes, sans ces blessures infligées par des Galiléens, le moyen le plus sûr d'aller au ciel des Turcs, ses houris attendraient encore longtemps après lui k la porte du Prophète. Je l'aimais ; — l'amour se fraie un chemin là où des loups craindraient de passer, et il serait bien malheureux qu'osant beaucoup il ne trouvât pas sa récompense. — Peu importe comment, où et pourquoi; qu'il te suffise de savoir que je ne soupirai pas en vain. Pourtant il m'est arrivé de désirer en vain et avec des remords qu'elle n'eût jamais connu un second amour. Elle mourut : — je n'ose le dire comment; mais regarde, — cela est écrit sur mon front ; là tu peux lire la malédiction et le crime de Caïn tracés en caractères que le temps n'a point effacés. Cependant ne te hâte pas de me condamner : sa mort n'est pas mon ouvrage, bien que j'en aie été la cause. Néanmoins il ne fit que ce que j'aurais fait si elle eût été infidèle à un autre que lui. Elle le trahit, il l'immola. Elle m'aimait, je le fis tomber sous mes coups. Quelque mérité que pût être son sort, elle m'était fidèle en le trahissant ; elle me donna son cœur, la seule chose que la tyrannie ne puisse soumettre ; et moi, hélas! venu trop tard pour la sauver, — je donnai tout ce que je pouvais donner alors : je donnai, c'élait toujours une consolation, je donnai — un tombeau à notre ennemi. Sa mort, à lui, ne pèse pas sur mon cœur; mais sa mort a elle, m'a fait l'objet d'horreur que tu vois en moi. Son arrôt était irrévocablement porté; — il le savait, — averti d'avance par la voix du sévère Tahir, à l'oreille duquel avait résonné la détonation prophétique 89 pendant que sa troupe se mettait en marche pour le lieu où elle a succombé. Et puis il est mort dans la chaleur du combat; c'est une mort douce et sans longue agonie; un cri vers Mahomet pour appeler à son aide, une prière à Allah, et ce fut tout. Il m'avait reconnu au milieu de la lutte et avait marché sur moi. Je le contemplai étendu par terre et j'épiai son dernier souffle. Quoique percé de part en part comme le tigre par
l'acier du chasseur, il ne ressentit pas la moitié de ce que j'éprouve maintenant. Je cherchai, mais en vain, sur son visage, les convulsions d'une àme blessée; tous ses traits exprimaient la rage ; aucun le remords. Oh ! que n'eût pas donné ma vengeance pour reconnaître les traces du désespoir sur sa face mourante ! pour y voir un tardif rep ntir, alors qu'il n'est plus au pouvoir de la pénitence de dépouiller la tombe d'une seule de ses terreurs, qu'elle ne peut plus rien ni pour nous consoler, ni pour nous sauver!
« Le sang est froid chez ceux qui habitent un froid climat ; c'est à peine si leur amour mérite ce nom ; mais le mien ressemblait a la lave brûlante qui bouillonne au sein de l'Ltna. Je ne sais pas parler la langue des amants, encenser la beaulé et bénir ses chaînes. Si l'altération subite des traits du visage, des veines brûlantes, des lèvres convulsives mais qui ne savent pas se plaindre ; si un cœur toujours prêt à éclater, un cerveau en démence ; si des actes hardis, un fer vengeur; si tout ce que j'ai éprouvé, tout ce que j'éprouve encore, si tout cela est un indice d'amour, cet amour c'était le mien, et plus d'un signe amer l'a dévoilé. Je ne savais pas soupirer ou me plaindre, je ne savais qu'obtenir ou mourir; je meurs, — mais j'ai possédé ce que j'aimais, et, quoi qu'il arrive, j'ai connu le bonheur. Accuserai-je la destinée que je me suis faite? Non; — dépouillé de tout, mais conservant encore mon courage , n'était la pensée de Leila immolée, qu'on me donne le plaisir avec la peine, et je consens a vivre et a aimer encore. Je m'afflige, 6 mon guide sacré, non sur celui qui meurt, mais sur celle qui est morte : elle dort sous la vague agitée. — Ah! si elle avait seulement une tombe terrestre, ce cœur brisé, cette tôle palpitante, iraient partager sa couche étroite ! C'était un ange de vie et de lumière. Dès que je la vis elle devint une portion de ma vie, et partout où se tournaient mes yeux, c'était elle que je voyais toujours, brillante étoile du matin levée sur ma mémoire.
« Oui, l'amour est une lumière qui vient du ciel, une étin-
LE GIAOUR Al
celle de ce feu immortel que nous partageons avec les anges, et qui nous fut donnée par Allah pour détacher nos désirs de la terre. La piété nous élève vers le ciel, mais dans l'amour c'est le ciel lui-même qui descend en nous, sentiment émané de la Divinité môme pour épurer nos cœurs de toute pensée grossière, rayon de celui qui a tout créé, auréole qui resplendit autour de l'âme. J'accorde que mon amour n'était pas parfait, qu'il n'était que ce que les hommes appellent a tort de ce nom; regarde-le comme un crime si tu veux, mais dis, oh ! dis que le sien n'était pas coupable ! Elle était la lumière fidèle de ma vie; maintenant qu'elle est éteinte, quel rayon luira dans mes ténèbres? Oh! que ne brille-t-elle encore pour me conduire, fût- ce même k la mort ou aux maiheurs les plus cruels ! Qu'on ne s'étonne pas si ceux qui ont perdu le bonheur dans le présent et l'espérance dans l'avenir ne peuvent plus lutter paisiblement contre la douleur ; si dans leur démence ils accusent leur destinée, et commettent dans leur frénésie ces actes terribles qui ne font qu'ajouter le crime à la souffrance. Hélas! ce cœur qui saigne intérieurement n'a plus rien à redouter des coups extérieurs : déchu de tout ce qu'il a connu de joie, qu'importe dans quel abîme il tombe? Maintenant, ô vieillard! ma conduite le paraît aussi cruelle que celle du farouche vautour; je lis sur ton front l'horreur que je t'inspire, et c'est encore un châtiment que j'étais destiné à subir! Il est bien vrai que , pareil à l'oiseau de proie, le sang a marqué mon passage ; mais c'est sur la colombe que je prends exemple lorsque je meurs — sans avoir connu un second amour. C'est une leçon que l'homme a encore à apprendre, et que lui donnent des êtres objets de ses dédains. L'oiseau qui chante sur la bruyère, le cygne qui nage sur le lac, prennent une compagne et n'en changent jamais. Que l'homme volage qui se rit des cœurs fidèles aille exhaler ses railleries parmi les insensés qui lui ressemblent; je ne porte point envie à ses joies multipliées; je fais moins de cas de ce cœur faible et lâche que de ce cygne solitaire, et je le mets bien au-dessous de la vierge crédule qu'il a trompée. Cette honte du moins ne fut jamais mon par-
tage. — Leila! chacune de mes pensées était a toi! En toi étaient mes vertus, mes crimes, ma félicité, mes douleurs, mes espérances la-haut, — mon tout ici-bas. La terre ne possède rien de semblable à toi ; ou si cet être existe, c'est inutilement pour moi : pour tout au monde, je ne voudrais pas regarder une femme qui le ressemblerait et qui ne serait pas toi. Les crimes mêmes qui ont souillé ma jeunesse, — ce lit de mort, — attestent que je dis vrai ! Il est trop tard : — tu fus, tu es encore le rêve délirant de mon cœur !
a Et elle périt, — et moi je continuai à vivre, mais non plus du souffle de la vie humaine : un serpent entourait mon cœur de ses replis, et dardait la haine dans toutes mes pensées. Le temps ne marchait pas pour moi ; tous les lieux étaient abhorrés ; je me détournais avec effroi de la face de la nature, où tout ce qui m'avait autrefois charmé portait la sombre teinte de mon âme. Tu sais le reste, tu connais tous mes crimes et la moitié de mes tourments. Mais ne me parle plus de pénitence ; tu vois que je ne tarderai pas à quitter ce séjour : et quand même je pourrais ajouter foi à tes pieux discours, ce qui est fait peux-Ju le défaire ? Ne m'accuse pas de manquer pour toi de reconnaissance; mais, crois-moi, cette douleur n'est pas de celles qu'un prêtre peut soulager. Devine en secret l'état de mon âme ; mais parle-moi d'autant moins que tu me plaindras plus. Quand tu pourras faire revivre ma Leila, alors j'implorerai ton pardon; alors je plaiderai ma cause à ce tribunal élevé dont l'indulgence s'achète par des messes. Essaie de calmer la lionne solitaire a qui le chasseur a dérobé ses lionceaux dans sa tanière, mais ne cherche pas h adoucir — ou plutôt a railler mes infortunes !
« Aux jours de ma jeunesse, dans ces heures paisibles où le cœur se plaît a s'unir à un autre cœur, aux lieux où fleurissent les bosquets de ma vallée natale, j'avais, — ah ! l'ai-je encore ? — j'avais un ami ! je te charge de lui transmettre ce gage de notre jeune affection ; je désire qu'il apprenne ma mort : quoique des âmes comme la mienne n'accordent que des pensées rapides U l'amitié absente, mon nom flétri lui est cher encore. Chose étrange î il m'a prédit ma destinée,
et moi je souriais, — je pouvais sourire alors, — quand, la prudence empruntant sa voix, il me donnait des conseils que j'écoutais k peine; mais maintenant ses paroles me reviennent en mémoire. Dis-lui — que ses prédictions se sont accomplies, et il tressaillera en apprenant celte nouvelle, et il regrettera d'avoir été si bon prophète. Dis-lui que si, au milieu des amertumes d'une vie agitée, j'ai perdu le souvenir des jours fortunés de notre jeunesse, cependant, au sein de la souffrance, et sur mon lit de mort, ma voix défaillante eût essayé de bénir sa mémoire; mais le ciel se détournerait indigné si le crime voulait prier pour l'innocence. Je ne lui demande pas de m'épargner le blâme ; son âme est trop indulgente pour blesser mon nom; et puis, que m'imporle la renommée que je laisse après moi ? Je ne lui demande point de ne pas me pleurer; celte froide prière ressemblerait au dédain; les pleurs mâles de l'amitié coulent noblement sur la tombe d'un frère ! Donne-lui cette bague qui fut autrefois à lui, et dis-lui — ce que tu vois! un corps flétri, une ame en ruine, un débris du naufrage des passions, un parchemin effacé et crispé, une feuille d'automne errante, desséchée par le vent de la douleur!
« Ne me dis pas que c'est une vision mensongère ; non , mon père, non, ce n'était pas un rêve. Hélas ! celui qui rêve doit commencer par dormir; moi, j'étais éveillé, et j'aurais voulu pleurer ; mais je n'ai pas pu, car mon cerveau convulsif battait sous mon front brûlant comme il fait maintenant. Je ne demandais qu'une seule larme : c'eût été pour moi un don cher et précieux : je la demandais, je la demande encore. Le désespoir est plus fort que ma volonté ; les oraisons sont inutiles : le désespoir est plus puissant que tes pieuses prières. Lors môme que je pourrais obtenir le bonheur des élus, je n'en voudrais pas; ce n'est pas le paradis qu'il me faut, mais le repos. Je te le dis, mon père, c'est alors que je l'ai vue; oui, elle était redevenue vivante; elle brillait dans son blanc symar 40 , comme à travers ce nuage gris et pale brille l'étoile que je regarde maintenant ainsi que je la re-
gardais, elle qui la surpassait et la surpasse encore en beauté. Je ne vois plus qu'obscurément son étincelle vacillante; la nuit de demain sera plus sombre, et avant que les rayons de celte étoile reparaissent , je serai cet objet sans vie que redoutent les vivants. Je m'égare, mon père! car mon âme s'envole vers le but final. Je l'ai vue, frère î Oubliant tous mes maux passés, je me suis levé, et, m'élaneant de ma couche, je l'ai pressée sur mon cœur désolé; je la presse... — Et qu'est-ce que je presse donc? Ce n'est pas une forme qui ait vie, ce n'est pas un cœur qui réponde au battement du mien ; et cependant, Leila! cette forme, c'est la tienne! Es-tu donc tellement changée , ô ma bien-airaée ! que tu te montres à mes regards sans me permettre de te toucher? Que m'importe que tes charmes soient glacés, pourvu que je serre dans mes bras le seul objet qu'ils aient jamais désiré d'étreindre! Hélas ! ils n'embrassent qu'une ombre , et retombent avec horreur sur mon cœur solitaire; et cependant elle est encore là! debout, silencieuse, ses mains suppliantes m'appellent ! Voilà les tresses de sa chevelure, voilà ses yeux noirs et brillants ! — Oh ! je savais bien que ce n'était pas vrai ! — je savais qu'elle ne pouvait mourir ! Mais il est bien mort, lui ! Je l'ai vu ensevelir dans la vallée où il a succombé. 11 ne vient pas, lui, car il ne peut sortir de terre; pourquoi donc, toi, t'éveilles-tu?On m'avait ditqueles;vagues mugissantes avaient roulé sur les traits que je contemple, sur la beauté que j'adore; on m'avait dit... — C'était un mensonge infâme! Je voudrais répéter ce récit, mais ma langue s'y refuse : s'il est vrai, et que lu quittes ta tombe liquide pour demander une sépulture plus paisible, oh ! passe tes doigts humides sur mon front brûlant, et il ne brûlera plus, ou place-les sur mon cœur désespéré ! Mais, réalité ou ombre, quoi que tu sois, de grâce, ne me quille plus, ou emporte mon âme avec toi là où les mugissements des vagues et des vents ne puissent parvenir ! ........ ............
« Tu sais maintenant mon nom et mon histoire. Confesseur! je t'ai confié mes douleurs; je te remercie de cette larme généreuse que tu répands et que mon œil lerne n'eût
amais pu verser. Qu'on m'enterre parmi les morls les plus humbles, et, sauf la croix plantée sur ma tombe, qu'aucune inscription, qu'aucun emblème n'attire l'attention de l'étranger et n'arrête les pas du pèlerin 41 . »
Il mourut — sans laisser trace de sa race et de son nom, si ce n'est ce que le religieux qui l'avait assisté à ses derniers moments n'avait pas le pouvoir de révéler. Celte histoire incomplète est tout ce que nous savons sur celle qu'il aima, sur celui nu'il tua.
NOTES
* Un événement oti Byron joua un rôle en personne lui donna la première idée de ce poème; mais, quant au fait d'avoir été lui-môme l'amant de cette jeune esclave, rien de moins exact. La jeune fille dont Byron sauva les jours à Athènes était, d'après le témoignage de M. Hobhousc, la maitresse de son domestique, Turc lui-même. Relativement aux détails fournis sur cette affaire par le marquis de Sligo, on peut consulter les Mémoire* de Thomas Moore.
. * Le Giaour fut publié au mois de mai 1 81 3, et ne fit qu'augmenter la réputation de l'auteur, si glorieusement inaugurée par les deux premiers chants de Childe-Harold. On peut remarquer que, dans le Giaour ', le premier des poëmes-romans de lord Byron, sa versification reflète une partie de son enthousiasme pour le Chrisiabel de Coleridge.Waltcr Scott, dans le Lai du dernier Ménestrel, avait déjà adopté ce rhythme irrégulier. Quant à la composition fragmentaire de l'ouvrage, l'idée en fut suggérée à lord Byron par le poème alors nouveau et en vogue de M. Rogers, Christophe Colomb. La prédilection de Byron pour l'Orient datait de plus loin que son voyage dans le Levant : il était familiarisé depuis longtemps avec l'histoire des Ottomans. « Le Vieux Knolles, disait-il à Missolonghi peu de temps avant sa mort, est un des livres qui m'ont procuré le plus de jouissances étant enfant. Je crois qu'il a beaucoup contribué à faire naître en moi le désir de visiter le Levant, et peut-ôtre lui dois je le coloris oriental qui est un des caractères de ma poésie. » Sur la marge du livre de M. d'israeli, Essai sur le caractère littéraire, nous avons trouvé la note suivante : « J'avais dévoré avant l'âge de dix ans Knolles, Cantemir, de Tott, lady Montagu, la traduction de YHistoire des Turcs de Mignot par Hawkins, les Mille et Une Nuits; en un mot, tous les voyages ou histoires qui parlaient de l'Orient. »
8 Le tombeau que l'on aperçoit sur les rochers du promontoire est, dit-on, celui de Thémistocle. « 11 y a, dit Cumberland dans son Obwrvateur, quelques vers de Platon tracés sur ce tombeau, qui réunissent le pathétique et la simplicité la plus touchante. •
♦ Les Amours du Rossignol et de la Rose sont une fable persane bien connue. Si je ne me trompe, le Dulbuî des Mille Histoires est un des noms du rossignol. Meshi, traduit par William Jones, lui prête le langage sui- Tant :
« Viens, charmante jeune fille, et écoute les chants de ton poète.... Il te célèbre, ô Rose! lui l'oiseau du printemps! L'amour le presse de chanter: l'amour sera obéi. Sois joyeuse : les fleurs du printemps ne se flétriront que trop rapidement. »
» La guitare est l'instrument favori des marins grecs. La nuit, lorsque le vent est calme, ils s'accompagnent en chantant et quelquefois en dansaut.
6 Je crois que peu de mes lecteurs ont eu l'occasion d'éprouver ce que j'ai cherché à décrire ; mais ceux qui se sont trouvés dans ce cas ont probablement conservé un souvenir mélancolique de cette singulière bca-iié que conservent presque toujours les traits du visage plusieurs heures après que l'esprit s'est retiré du corps de l'homme. On a remarqué que, dans les cas de mort violente causée par une blessure d'arme à feu, l'expression est toujours celle de la langueur, quelle qu'ait été l'énergie du mort; mais, s'il a été frappé d'un coup de poignard, la physionomie conserve son expression terrible, et l'àme revit tout entière jusqu'au dernier moment. Byron.
7 Athènes est la propriété du xislar-aga ( l'esclave chargé de gardei les femmes du sérail ). C'est lui qui nomme le wayvodc. Un marchand de femmes et un eunuque (les mots peuvent ne pas être polis, mais ils peignent les hommes) gouvernent à l'heure qu'il est le gouverneur d'Athènes. Byron.
» Tophaïk, mousquet. Le Bcïram est annoncé par un coup de canon aussitôt le coucher du soleil. Bientôt les mosquées s'illuminent, et toute la nuit on décharge des armes à feu de toute espèce chargées à balle.
9 Jerridd ou djerrid, javelot turc à pointe émousséc que des cavaliers lancent avec une remarquable adresse.
*° Le simoun du désert, mortel pour les caravanes, et auquel il est fait souvent allusion dans la poésie orientale.
1» Le vert est la couleur favorite des prétendus descendants du prophète. Dans l'opinion de ces familles, la foi, qui est pour elles un héritage inaliénable, suffit pour remplacer les bonnes œuvres. Aussi sont-elles les plus méprisables parmi cette race inférieure.
H Salam aleikoum, alckoum salam (la paix soit avec vous, vivez en paix). C'est ainsi que se saluent les croyants. Au chrétien, l'on dit ; Urlarula! (bon voyage!) ou : Saban hiresem, saban serula (bonjour, bonsoir) ; quelquefois : « Soyez toujours heureux. »
13 Le papillon azuré de Cachemire est le plus beau et le plus rare des papillons.
i* M. Dallas dit que lord Byron lui assura que la comparaison du scorpion lui vint dans un rève. Elle forme le pendant de la merveille psy» chologique qui commence par ces vers harmonieux ;
LE CIAOIIR. — NOTES 53
m Je vis un jour dans un rôve une jeune fille avec sa lyre : c'était une femme d'Abyssinie. *»
M. Coleridge dit qu'il composa ces vers en faisant la sieste.
M D'aimables philosophes se sont occupés du suicide du scorpion, auquel il est fait allusion dans ce passage. Quelques-uns attribuent ce suicide à un mouvement convulsif ; d'autres y veulent voir un acte de libre arbitre. Les scorpions sont assurément intéressés à la prompte solution de ce problème. Si l'on établit solidement que ce sont des Catons-insecles, il leur sera permis de vivre tant qu'ils voudront, et ils ne mourront plus martyrs d'une hypothèse.
16 Au coucher du soleil, le canon annonce la fin du Rhamazan.
* 7 Phingari, la lune.
>8 Le célèbre et fabuleux rubis du sultan Giamschid, qui embellit Istakhar. On lui donna les noms de Schehgerag, flambeau de la nuit, coupe du soleil. Dans la première édition, Giamschid était écrit de trois syllabes, d'après l'orthographe d'Herbelot; mais Richardson n'en fait que deux syllabes, et écrit Jamshid. J'ai laissé dans le texte l'orthographe de l'un et la prononciation de l'autre. Byro*.
Dans la première édition , Byron avait fait ce mot de trois syllabes , Brighl as the gem of Giamschid; mais, sur ma remarque, et d'après l'autorité de Richardson, il corrigea : Bright as the nuby of Giamschid. En lisant cette correction, je lui écrivis que la comparaison des yeux de son héroïne avec un rubis pourrait faire croire qu'elle avait les yeux rouges, et qu'il aurait dû mettre ; Bright <w the jewel of Giamschid ; ce qu'il fit dans une nouvelle édition. Mooke.
* 9 Al-Sirat est un pont plus étroit que le fil d'une araignée affamée, plus tranchant que le fil d'une épée, et sur lequel les musulmans doivent passer pour entrer dans le paradis. Il n'y a point d'autre chemin ; mais le pire est qu'au-dessous se trouve l'enfer, dans lequel roulent ceux qui n'ont point le pied marin, justifiant ainsi le facilis descensus Averni, spectacle peu encourageant pour celui qui vient derrière. 11 y a dessous un second pont plus étroit encore pour les juifs et les chrétiens.
ïo Les vierges du paradis sont appelées, à cause de leurs grands yeux noirs, hur al oyun. Un entretien avec elles constitue, selon les promesses de Mahomet, le suprême bonheur pour un croyant. Elles ne sont point faites d'argile, comme les autres femmes; mais, ornées de charmes impérissables, elles possèdent le céleste privilège d'une éternelle jeunesse.
*t Opinion erronée. Le Coran alloue aux femmes vertueuses un tiers au moins du paradis; mais le plus grand nombre des musulmans, interprétant ce texte en sens contraire, excluent du ciel leurs moitiés. Ennemis des platoniciens, ils n'attribuent aucune faculté aux âmes de l'autre sexe, et prétendent qu'elles sont suffisamment remplacées par les hou ris.
11 Comparaison orientale qui, quoique bien locale, pourra paraître plus arabe qu'en Arabie.
« L'hyacinthe, en arabe sunbul. Cette comparaison revient aussi fréquemment dans la poésie des Turcs que dans celle des anciens Greci.
** Franguestan, — Cireassie.
** Bismtilah! (au nom de Dieu!) C'est le premier mot do tous les chapitres du Coran, excepté un. C'est aussi par là que les Turcs commencent toutes leurs prières cl leurs remerciements.
« Ce phénomène n'est pas rare chez un Turc en fureur. En 4800, au milieu d'une audienca diplomatique, les moustaches du cupitan-pacha se hérissèrent d'indignation comme celles d'un tigre, au grand effroi des drogmaus. On s'attendait à voir ces terribles moustaches changer de couleur; mais à la lin elles s'abaissèrent, sauvant ainsi la vie à plus de tètes qu'elles ne contenaient de poils.
Amaun, quartier, pardon.
« Le mauvais œil, superstition établie dans tout le Levant, et qui produit les effets les plus bizarres sur les imaginations crédules.
*• C'est le chàlc à fleurs que portent habituellement les personnes de marque.
*0 Ce beau passage parut pour la première fois dans la troisième édition. « Je vous envoie les épreuves, écrit lord Byron à M. Murray (to août 4813). Je n'achèverai jamais cette infernale histoire. Ecct a/^num,— trente-trois vers de plus. Quel bourdon pour le malheureux prote, sans vous procurer beaucoup de profit ! »
3» Le calpac est la partie solide et le centre du turban j le châle est roulé autour.
M Un turban, une colonne et quelques vers décorent la tombe des Osmanlis, soit dans les cimetières, soit dans le désert. Vous rencontrez fréquemment de ces monuments dans les montagnes. C'est, le plus souvent, la dernière demeure d'une victime de l'insurrection, du pillage ou de la vengeance.
Allah hu! C'est par ces mots que le muezzin, placé sur la plus haute galerie extérieure du minaret, termine son appel à la prière.
Valid, fils d'Abdalmalek, fut le premier qui éleva une tour ou minaret. 11 le plaça sur la grande mosquée de Damas, avec un muezzin ou i. rieur pour annoncer l'heure de la prière. Cet usage a été universellement adopté après lui par les Orientaux. D'Herbelot.
84 Ces vers sont une imitation d'un chant de guerre turc : « Je vois, je rois une jeune fille du paradis; ses yeux sont noirs, elle fait flotter son roile, son voile vert, et crie : « Viens, embrasse-moi, car je t'aime. »
« Monkir et Nekir sont les inquisiteurs des morts. Le corps fait sous leurs yeux une sorte de noviciat, et goûte par avance les tourments de l'enfer. Si les réponses ne sont pas satisfaisantes, le malheureux est tire en haut avec une faux, et replongé dans l'abîme par une massue de fer rouge. 11 y a beaucoup d'épreuves semblables. L'office de ces anges n'est pas une sinécure ; ils ne sont que deux, et le nombre des pécheurs l'emportant de beaucoup sur celui des orthodoxes, leurs mains sont toujours employées.
»s Eblit. C'est le Satan des Orientaux.
D'Herbelot suppose que ce nom est un dérivé corrompu du mot grec
LE CÎAOUR. — NOTES
AiaScXc;. C'est le nom que donnent les Arabes au chef des anges rebelles. D'après la mythologie arabe, Eblis aurait été déchu de son rang pour avoir refusé de respecter Adam, selon l'ordre de Dieu. Il alléguait, pour justifier son refus, qu'Adam était fait d'argile, tandis que lui-même était une substance éthérée.
87 La croyance aux vampires est encore générale dans le Levant. Le bon Tournefort raconte une longue histoire citée par M. Southey, dans les notes de Thalaba , sous le titre de Vroucolochas (le mot romaïque est Vardoulacha). Je me rappelle avoir vu toute une famille effrayée par les cris d'un enfant, cris qu'on attribuait à la visite d'un vampire. Les Grecs ne prononcent jamais ces mots sans terreur. Je trouve que BrouUolakas est un mot de l'ancien grec. On l'appliqua à Arsénius, qui, suivant les Grecs, fut possédé du démon après sa mort. Mais les modernes emploient le mot Vardoulacha.
" Cette seconde partie du poème, qui contient près de cinq cents vers, a été successivement ajoutée par lord Byron, soit pendant l'impression, soit dans les éditions postérieures.
*» J'ai été témoin en personne d'un exemple de cette croyance à la seconde ouïe (car en Orient on ne connaît pas la seconde vue). Lors de mon troisième voyage au cap Colon na, vers 18H, comme nous passions dans un défilé entre Keratia et Colon na, j'observai que Dervish-Tahiri quittait le sentier, et appuyait sa tête sur sa main comme un homme qui est en peine. J'allai vers lui et lui demandai ce qu'il craignait. « Nous courons un danger, répondit-il. — Quel danger ?... Nous ne sommes pas en Albanie, ni dans les défilés d'Éphèsc, de Missolongui et de Lépante; notre suite est nombreuse, bien armée, et les Choriates ne sont pas assez braves pour se faire voleurs. — Tout cela est vrai, Effendi ; mais les balles me tintent dans l'oreille. — Mais on n'a pas tiré un seul coup de tophaïk ce matin... — J'entends le bruit, cependant, boum..., boum..., aussi distinctement que vos paroles.— Bah! Comme il vous plaira, Effendi : ce qui est écrit est écrit. >» Je laissai ce fataliste à l'ouïe si exercée, et j'allai vers Basili, 6on compatriote chrétien, dont les oreilles nullement prophétiques ne pouvaieut comprendre ce récit. Arrivés à Colonna, nous y restâmes quelques heures, et nous revînmes tranquillement, disant une foule de jt'ux de mots dans toutes les langues de l'univers : le romaïque, l'arnaute, le turc, l'italien, l'anglais, nous prêtèrent leurs meilleures plaisanteries pour accabler le pauvre musulman. Pendant que nous contemplions les beaux points de vue, Dervish était occupé à examiner les colonnes. Je crus qu'il était atteint de la monomanie des antiquaires, et lui demandai s'il était devenu palr.o-castro. « Non, dit-il ; j'observe que ces colonnes seraient une excellente halte, m Et il ajouta d'autres réflexions qui prouvaient combien il croyait profondément à la seconde ouïe.
A notre retour à Athènes, j'appris de Léoné (prisonnier qui fut mis en liberté peu de temps après) que les Maïnotes avaient voulu nous attaquer. Pour m'en assurer, je le questionnai en détail , et il me décrivit avec une telle exactitude nos habillements, nos armes et nos chevaux, que
je ne doutai pas qu'il no fût lui-même au nombre dos Malnotes qui nous préparaient une rencontre peu agréable. Dervish fut reconnu prophète, et probablement les oreilles lui tintent plus que jamais, pour la plus grande satisfaction des Arnautes de Bérat et le salut des montagnes de sa patrie.
Je veux citer un second exemple qui peint ce peuple singulier. En mars <8H, un Arnaute, bel homme et très actif, vint se présenter à moi (c'était le cinquantième que je refusais). « Bien, Effendi, répondit-il. Puissiez-vous vivre longtemps! Je vous aurais cependant été utile... Je quitterai demain la ville pour les montagnes; je reviendrai an commencement de l'hiver... Peut-être alors me prendrez-vous. » Dervish, qui était présent, observa, comme une chose très naturelle, qu'il allait rejoindre les klcphtes (les voleurs); ce qui était vrai. S'ils ne sont pas tués, ils reviennent avant l'hiver, et s'établissent dans quelque ville, où Ton ne songe point à les inquiéter, quoique leurs exploits soient bien connus.
*° Symar, un linceul.
M L'événement qui forme le sujet de ce poème est très fréquent en Turquie. 11 y a quelques années, la femme de Muchtar-Pacha se plaignit à Ali de la prétendue infidélité de son fils. Celui-ci ikmanda à connaitre les coupables, et elle eut la barbarie de lui donner les noms de douze des plus jolies femmes de Janina. Elles furent aussitôt arrêtées, enfermées dans des sacs, et jetées à la mer la nuit suivante. Un des gardes qui étaient présents m'assura que pas une des victimes ne poussa un cri ni ne montra aucun symptôme de terreur eu se voyant si subitement arrachée à tout ce que nous connaissons et tout ce que nous aimons. Le sort de Phrosine, la plus belle de ces malheureuses victimes, est le sujet de plusieurs chansons romaïques et arnautes. Quant à l'histoire qui forme le sujet de ce poème, elle est plus ancienne. Le héros était un jeune Vénitien aujourd'hui oublié. Je l'entendis raconter par hasard, dans un café du Levant, par un de ces conteurs qui abondent dans le pays, et chantent ou récitent leurs histoires. Les additions et les interpolations du traducteur se distinguent facilement par l'absence de couleurs orientales, et je regrette que ma mémoire n'ait pas conservé une plus grande partie du récit original. Quant aux notes, j'en suis redevable soit à Herbclot, soit à ce livre si oriental, et que M. Weber nomme si justement un roman sublime, le Calife Valhek.
Je ne sais à quelle source l'auteur de ce singulier ouvrage a puisé ses renseignements. Quelques-uns de ses épisodes peuvent se trouver dans la Bibliothèque orientale ; mais, pour la vérité des mœurs, la richesse des descriptions, la puissance d'imagination, il laisse bien loin toutes les imitations européennes, et offre tant de marques d'originalité, que ceux qui ont visité l'Orient se persuadent difficilement que ce n'est pas une traduction. Comme reproduction de l'Orient, Rasselas est bien inférieur, et la Vallée heureuse ne peut soutenir la comparaison avec le Chàtiaa d'Eblis.
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