‹ Œuvres complètes de Lord Byron PoëmesChapitre 71 sur 83 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Ici Satan prit la parole et dit : a Je connais cet homme de longue date, et voila déjà quelque temps que je l'attends ici : il serait difficile de trouver un drôle plus sotou plus vain dans sa petite sphère; mais certes, mon cher Asmodée, ce n'était guère la peine de mettre sous votre aile pareille marchandise : il fût venu nous trouver de lai-même, et on pouvait s'épargner les frais de transport.

« Mais, puisque le voilà, voyons ce qu'il a fait. » — a Ce qu'il a fait ? » s'écria Asmodée ; « il anticipe sur ce qui vous occupe à l'instant même, et griffonne comme s'il était secrétaire-général des Destins. Quand an pareil âne prend la parole, comme celui de Balaam, qui sait jasqa'où il peut porter l'impudence ? » — « Écoutons, » dit Michel, « ce qu'il a a dire pour sa défense; vous savez qae nous sommes formellement tenus d'en agir ainsi. »

Alors le poëte, charmé de trouver un auditoire, ce qui sur la terre lui était rarement arrivé, commença à tousser, a cracher, et à donner a sa voir cette intonation lugubre et solennelle que ne connaissent que trop bien les malheureux auditeurs des poètes une fois en train cte déclamer leurs vers; puis il se sentit arrêté tout court par son premier hexamètre aux pieds goutteux, dont pas un ne voulait bouger.

Mais avant qu'il pût parvenir a mettre en récitatif ses dactyles boiteux, on entendit murmurer à haute voix l'armée entière des chérubins et des séraphins ; Michel se leva avant d'avoir pu saisir un mot de tous les vers fatigants qu'il débitait, et s'écria : « Au nom du ciel, l'ami, arrêtezvous ! Il vaudrait mieux... — Non di, non homines. — Vous savez le reste 19 . »

Un tumulte général se propagea parmi la foule, qui paraissait délester cordialement les vers; comme de raison, les anges étaient rebattus de chants lorsqu'ils étaient de service, et la génération des ombres en avait trop entendu de son vivant et tout récemment pour rechercher l'occasion d'ea entendre encore. Le monarque, jusque-là resté muet, s'écria: « Quoi donc! quoi donc! Pye 1T est-il de retour? En voila assez! — assez! »

ICUI.

La confusion s'accrut; une toux universelle éclata dans le ciel, comme dans un débàt parlementaire lorsque Castlereagh a parlé assez longtemps (c'est-à-dire avant qu'il fût premier ministre : maintenant les esclaves l'entendent) ; quelques-uns crièrent : a A la porte ! à la porte ! » comme au spectacle, si bien que, poussé à bout, le poète à la ûn pria saint Pierre (poète lui-même) de s'interposer seulement en faveur de sa prose.

Le drôle n'avait pas un extérieur désagréable ; il avait un visage qui tenait beaucoup du vautour; un nez crochu et un œil de faucon donnaient un air de vivacité et une sorte de grâce mordante à une physionomie qui, quoique un peu trop grave, n'était pas, à beaucoup près, aussi laide que son cas ; mais celui-là était incurable, c'était une véritable monomanie de suicide poétique.

Alors Michel sonna de sa trompette, ei fit taire le bruit par un bruit plus grand, comme cela a lieu quelquefois sur la terre : à l'exception de quelques murmures qui interrompront çà et là le silence respectueux, il est peu de voix qui osent s'élever encore après avoir été complètement dominées. Le poëte eut alors la faculté de plaider sa mauvaise cause avec toutes les attitudes d'un homme content de son petit mérite.

U dit — (je ne donne que le sommaire), — il dit qu'en

il en est bien peu sur qui on puisse écrire des mémoires plus divins. Ma plume n'est plus aussi neuve quelle Tétait; mais tous les ouvrages lui sont bons, et je vous ferai reluire comme votre trompette. Pour le dire en passant, la mienne a plus de cuivre que la vôtre, et le son en est meilleur.

a Mais, a propos de trompettes, voilà ma vision ! vous tous, vous allez en juger. Oui, mon jugement guidera le vôtre, et ma sagesse va décider qui doit entrer au ciel ou tomber en enfer. Je règle toutes ces choses par intuition, le présent, le passé, l'avenir, le ciel, l'enfer, enfin tout, comme le roi Alphonse 18 . C'est ainsi qu'en voyant double, j'épargne à la divinité bien des embarras. »

eu.

Il cessa de parler, et lira un manuscrit de sa poche ; tout ce que purent lui dire les diables, les saints ou les anges, fut inutile; rien ne put arrêter le torrent; il lut donc les trois premiers vers; mais au quatrième, toute l'armée spirituelle, exhalant une variété d'odeurs, les unes d'ambroisie, les autres de soufre, disparut avec la rapidité de l'éclair devant la discordante mélodie 19 .

cm.

Ces grands vers héroïques opérèrent comme un talisman; les anges se bouchèrent les oreilles et jouèrent des ailes ; les diables, assourdis, se sauvèrent en hurlant dans l'enfer ; les ombres s'enfuirent en grommelant dans leurs domaines (car on ne sait pas encore au juste en quel lieu elles habitent, et je laisse a chacun son opinion sur cette matière) ; Michel eut recours à sa trompette; — mais, hélas ! ses dents étaient agacées : impossible de souffler dans son instrument!

Saint Pierre, connu depuis longtemps pour un saint un peu vif, leva ses clefs, et, au cinquième vers, en asséna un coup au poëtc, qui alla tomber dans son lac, comme un autre Phaélon, mais plus h l'aise, car il ne se noya pas, une autre corde ayant été filée par les Destinées pour lo

391 OEUVRES DE LORD BYftON.

service du lauréat, le jour où la réforme triomphera ici ou ailleurs.

D'abord, il alla au fond, — comme ses ouvrages ; mais bientôt il revint sur l'eau, conformément k sa nature ; car, par suite de leur corruption même, toutes les choses corrompues sont légères comme le liège, ou comme ces feux follets, ces émanations lumineuses qui voltigent à la surface d'un marais : il est probable que, réfugié dans sa tanière, silencieux comme un livre ennuyeux sur les rayons d'une bibliothèque, il épie le moment d'écrire une a Vie, » ou une « Vision; » car, comme dit Welborn, le diable s'est fait puritain.

Quant au reste, pour en venir à la conclusion de ce rêve véridique, j'ai perdu le télescope qui préservait ma vue de toute illusion, et me montrait ce que j'ai montré à mon tour ; tout ce que je pus voir dans cette dernière confusion, c'est que le roi Georges se faufilait dans le ciel ; et quand le calme succéda au tumulte, je le laissai, s'exerçant sur le centième psaume.

NOTES

1 En 4824, lorsque IL Soutuey s'adressa à la chancellerie peur empêcher la publication de Wat Tyîer, le lord-chancelier Eldon pconooçt le jugement suivant : — « J'ai examiné toutes les dépositions et j'ai lu moimême le livre... La demande établit que l'ouvrage a été composé par M. Southey M 4794, que c'est sa propriété, et qu'il a été publié par les défendeurs sans l'autorisation de l'auteur : il réclame des dommage» intérêts et qu'on arrête la publication. J'ai consulté les précédents jugements rendus dans de pareilles circonstances, et j'ai trouvé une interprétation qui a en sa faveur une grande autorité : celle du lord chef de la justice Eyre, qui a expressément établi qu'on ne peut réclamer de dommages-intérêts pour un ouvrage qui est de nature à faire tort à la morale publique. C'est d'après ce principe que la cour décida dans l'affaire de Wilco*. Après mûre réflexion, je me range à cet avis, et je ne puis accorder la répression de cette publication jusqu'à ce que M. Southej ait établi J>es droits à la propriété de l'ouvrage. »

» M. William Smith, membre du parlement pour Norwicb, fit une virulente sortie contre M. Southey, dans la chambre des communes, le U mars 1817. M. Southey répondit dans le Courrier.

» Walier Savage Landor, auteur du Comte Julien, tragédie; des Conversations imaginaires, en trois séries, et de plusieurs autres ouvrages. Ami d'enfance de M. Southey, la différence de leurs opinions politiques n'altéra jamais un seul moment cette union. M. Landor a longtemps résidé en Italie.

• Georges III mourut le 29 janvier 4830, cette année fameuse où l'esprit révolutionnaire fermenta dans tout le midi de l'Europe.

• Louis XVI.

• Voyez le voyage du capitaine sir Edouard Parry en 4819, entrepris dans l'espoir de découvrir un passage dans la mer dn Nord. — « Je crois qu'il est impossible de peindre avec des paroles la beauté et l'immensité de ce merveilleux phénomène. L'arc lumineux était divisé en masses irrégulières qui oscillaient sans ordre dans différentes directions, et embrasaient tout l'horizon de leurs aspects variés à l'infini. Une partie de l'arc, celle qui se rapprochait du zénith, se replia vingt fois sur ellemême, comme le ferait un serpent. L'extrémité nord était recourbée comme la houlette d'un berger. La pâle lumière de l'aurore ressemblait à celle du phosphore. On apercevait, lorsque l'aurore était plus avancée, une légère bande de rouge, mais jamais d'autres couleurs. »

t Johanna Southcote, la vieille lunatique qui se donnait pour la mère d'un nouveau Messie, mourut en 4815. Elle avait beaucoup de sectaires. On trouve de curieux renseignements sur cette femme dans le t. XXIV, p. 496, du Quarlerly Retoiew.

» Résistance persévérante de Georges III aux réclamations des catholiques.

• Allusion à l'expression d'Horace Walpole : — « L'été est venu avec sa rigueur ordinaire. »

10 L'Américain.

*t Pour de plus amples détails sur la vie de John Wilkes, qui mourut chambellan de la ville de Londres, on peut consulter toutes les histoires de Georges III.

" Parmi les différentes personnes auxquelles on a attribué les Lettres de Junius, on compte le duc de Portland, lord Georges Sackville, sir Philip Francis, M. Burke, M. Dunning, le révérend John Home Tooke, M. Hugh Boyd, le docteur Wilmot.

U Personnage d'une des comédies de Shéridan.

M La devise bien connue de Junius : Stat nominis umbra.

*» M. Southey habite sur les bords du Dervrentwater, près de la montagne Skiddaw.

16 Mediocribus esse poetis

Non dl, non homines, non concessere columna.

, Hor.

17 Henry James Pye, le prédécesseur de M. Southey dans la place

de poète lauréat, mourut en 4813. Il siégea quelque temps au parlement. C'était un excellent homme pour tout ce qui ne concernait pas la poésie.

»» Alphonse, en parlant du système de Ptolémôe, dit que, — si on l'avait consulté lors de la création du monde, il aurait épargné au Créateur plusieurs absurdités.

19 Voyez le récit d'Aubrey sur l'apparition qui « disparut ensuite en laissant derrière elle un délicieux parfum et un mélodieux murmure;» voir aussi l'Antiquaire, vol. 1, p. 225.

Digiti,

ou

CARMEN SECULARE ET ANNUS HAID MIRABILIS*.

Impar congressus Achilli».

Le a bon vieux temps » est revenu — (tous les temps sont bons quand ils sont vieux) ; — le temps actuel pourrait l'être s'il voulait; il y a eu de grandes choses, il y en a encore; et pour qu'il y en ait de plus grandes, les simples mortels n'ont qu'à vouloir : un espace plus vaste , un champ plus vert se déroule devant ceux qui a jouent leur jeu* à la face du ciel*. » Je ne sais si les anges pleurent; mais les hommes ont assez pleuré, — à quelle fin ? — pour pleurer encore!

Tout a été dit , — le bien et le mal ; lecteur, rappelle-toi que lorsque tu étais enfant, Pitt élait tout ; ou sinon tout, du moins si grande était sa puissance, qu'il s'en fallait peu que son rival lui-même ne le jugeât tel*. Nous avons vu la race intellectuelle de géants pareils aux Titans se mesurer face à face; — on eût dit l'Athos et l'Ida entre lesquels une mer d'éloquence coulait impétueuse, comme la mer Égée mugit entre la rjye hellénique et celle de la Phrygie. Mais où sontils , ces rivaux ? — Quelques pieds de terre séparent leurs linceuls 6 . Qu'elle est paisible et puissante la tombe qui fait taire tous les bruits, vague pacifique et calme qui recouvre le monde ! La poussière rendue à la poussière ! C'est une vieille histoire dont on ignore encore la moitié : le Temps ne tempère pas ses terreurs, — le ver n'en continue pas moins à rouler ses froids anneaux ; la tombe conserve sa forme, variée par-dessus, mais uniforme en dessous ; l'urne a beau être brillante, les cendres ne le sont pas, bien que la momie de Cléopàtre traverse ces mêmes flots où elle fit perdre h Antoine l'empire du monde; bien que l'urne d'Alexandre soit

donnée en spectacle sur ces mêmes rivages qu'il pleura de ne pouvoir conquérir, quoiqu'ils fussent inconnus. — Combien de vanité, et pis encore, dans ces regrets d'un insensé, dans ces larmes du Macédonien ! Il pleura de n'avoir plus de mon es a conquérir : la moitié de la terre ignore son nom, eu ne connaît de lui que sa mort, sa naissance et ses ravages, pendant que la Grèce , sa patrie , est esclave, sans avoir la paix de l'esclavage. Il pleura de « n'avoir plus de mondes a conquérir! » lui qui ne comprenait pas la forme de ce globe qu'il brûlait d'asservir î qiû ignorait même l'existence de cette île du Nord qui possède son urne et ne connut jamais son trône f ,

Mais où est-il le héros moderne, et tout autrement puissant, qui, sans être né roi, attela des monarques à son char; le nouveau Sésostris 8 , dont les rois d&elés, à peine affranchis du mors, croient déjà avoir des ailes, et dédaignent la poussière qui les vit ramper naguère, enchaînés au char impérial du grand homme? Oui ! où est-il le champion et l'enfant de tout ce qu'il y a de grand ou de petit, de sage ou d'insensé ? qui jouait aux empires, avait des trônes pour enjeu , l'univers pour tapis , — des ossements humains pour dés? Contemplez-en le résultat dans cette île solitaire 9 , et, selon l'impulsion de votre nature, pleurez ou souriez. Gémissez de voir la rage de l'aigle superbe réduite à becqueter les barreaux de son étroite cage; souriez de»voir celui devant qui les nations se taisaient querellant chaque jour sur des rations disputées; pleurez de le voir se lamenter à son dîner sur des plats réduits ou des vins retranchés; s'occuper de petites discussions sur de petits objets. Est-ce là l'homme qui châtiait ou hébergeait les rois? Voyez la balance de sa fortune dépendre du rapport d'un chirurgien 10 ou des harangues d'un comte 11 ! La remise d'un buste différé 11 , un livre refusé troublera le sommeil de celui qui tint le monde en éveil. Est-ce la le dompteur des puissants, devenu aujourd'hui l'esclave de tout ce qui peut contrarier ou irriter, d'un vil geôlier 18 , d'un espion importun, d'un étranger curieux

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qui prend des Dotes 14 ? Plongé dans un cachot, il eût été grand encore ; mais combien était bas et petit cet état mitoyen entre une prison et un palais, cet état où si peu de cœurs pouvaient comprendre ses souffrances ! Ses plaintes sont sans fondement, — myîord présente son mémoire; ses rations de vin et d'aliments lui sont dûment distribuées ; sa maladie est une fiction, il n'y eut jamais de climat si pur d'homicide; — en douter est un crime, et l'opiniâtre chirurgien qui défend sa cause a perdu sa place et gagné les suffrages du public 11 . N'importe, souriez, — bien que les tortures de son esprit et de son cœur dédaignent et déOent les tardifs secours de l'art, bien qu'il n'ait à son lit de mort que quelques amis dévoués et l'image de ce bel enfant que son père ne doit plus embrasser, — bien qu'elle chancelle, cette intelligence qui tint si longtemps et tient encore le monde en respect : souriez, — car l'aigle captif rompt sa chaîne, et des mondes plus relevés que celui-ci redeviennent sa conquête 1S .

Oh ! si son âme, dans son glorieux essor, conserve encore, comme un faible crépuscule, le sentiment de son règne éclatant, comme il doit sourire quand il regarde ici-bas, et voit combien peu de chose il était et voulait être ! En vain l'empire de son nom s'est étendu plus loin encore que celui de son ambition presque sans bornes ; en vain, le premier en gloire comme en malheur, il goûta les joies et les amertumes du pouvoir; en vain les rois, joyeux d'avoir échappé à leurs chaînes, voudraient singer leur tyran : comme il doit sourire en voyant ce tombeau solitaire, éclatant fanal qui domine l'Océan! En vain son geôlier, fidèle à ses fonctions jusqu'au dernier moment, le crut à peine en sûreté sous le plomb de son cercueil, et ne permit même pas qu'une ligne gravée sur le couvercle indiquât la date de la naissance et de la mort de celui qu'il renfermait ; ce nom sanctifiera cet obscur rivage, et deviendra un talisman pour tous, sauf pour celui qui le portait. Les flottes dont la brise d'Orient enfle les voiles entendront leurs mousses le saluer du haut des mâts; tandis que la colonne triomphale 17 de la France s'élèvera, comme

celle de Pompée, dans un ciel désert, l'île des rochers qui possède ou possédera sa cendre sera comme un buste du héros dominant l'Atlantique, et la puissante nature fait plus pour honorer sa sépulture qu'une mesquine envie ne lui refuse. Mais que lui fait tout cela? l'appétit de la gloire peut-il toucher son âme aflranchie ou sa cendre captive? 11 ne se soucie guère de savoir en quoi consiste sa tombe : s'il dort, peu lui importe; de même, s'il existe; mieux instruite, son ombre verra la caverne grossière où sa cendre repose dans cette île de rochers du même œil qu'elle eût vu élever son mausolée dans le Panthéon de Rome ou dans son simulacre français. Il n'a que faire de cela; mais la France éprouvera le besoin de cette dernière et faible consolation ; son honneur, sa gloire, sa fidélité revendiqueront ses os pour en surmonter une pyramide de trônes, ou afin que, portés à l'avant-garde un jour de bataille, ils deviennent, comme ceux de Duguesclin, un talisman de victoire. Quoi qu'il en soit, un jour viendra peut-être où son nom battra la charge, comme le tambour de Ziska 18 .

0 ciel, dont il était l'image en puissance! ô terre, dont il était une des plus nobles créatures ! île dont le nom vivra dans l'avenir, toi qui vis le jeune aiglon briser sa coquille! Alpes, qui vîtes ce vainqueur de cent batailles planer sur vos sommets dans son premier essor! Rome, qui as vu surpassés les exploits de les Césars! hélas! pourquoi a-t-il franchi le Rubicon, — le Rubicon des droits reconquis par l'homme, pour se mêler à la tourbe des rois et de3 parasites? Egypte qui vis tes Pharaons oubliés, sortant de leur long repos, quitter leurs vieilles tombes et tressaillir dans leuçs pyramides en entendant le tonnerre d'un nouveau Cambyse ; pendant que les noires ombres de quarante siècles, debout comme des géants sur les bords fameux du Nil ou au sommet des hautes pyramides, contemplaient étonnées le désert peuplé de bataillons vomis par l'enfer, s'entrechoquant avec fracas et semant le sable aride de leurs cadavres pour fumer celle plage infectée! Espagne! qui, oubliant un moment ton

Cid, vis flotter sur Madrid son étendard! Autriche qui vis la capitale prise deux fois, et deux fois épargnée pour conspi- • rersa chute! vous, race de Frédéric! — Frédérics de nom seulement, qui avez menti à. votre origine — et avez hérité de lui tout, excepté sa gloire; qui, écrasés à Iéna, rampants à Berlin, tombâtes les premiers, et ne vous relevâtes que pour marcher a la suite de votre vainqueur! vous qui habitez où habita Kociusko, et vous rappelez encore la dette de sang que vous légua Catherine, et qui n'est point payée ! Pologne ! sur qui passa l'ange vengeur, en te laissant ce qu'il t'avait trouvée, un désert désolé, oubliant tes injures non encore réparées, tes peuples partagés, ton nom éteint, tes soupirs pour la liberté, les larmes que tu verses depuis si longtemps, ce nom qui blesse l'oreille du tyran, Kociusko! en avant! — en avant! — en avant! — La guerre a soif du sang des serfs et de leur czar; les minarets de Moscou, de la cité h demi barbare, resplendissent au soleil, mais c'est un soleil qui se couche! Moscou! limite de sa longue carrière, que Charles, le farouche Suédois, ne put voir, quoiqu'il en versât des larmes glacées, — il te vit. — En quel état ? avec tes clochers et tes palais en feu. A cet incendie le soldat prêta sa mèche enflammée, le paysan livra son chaume, le marchand ses marchandises amoncelées, le prince son palais, — et Moscou ne fut plus! 0 des volcans le plus sublime! devant ta flammexelle de l'Etna pàîit, l'inépuisable Hécla s'efface ; comparé à toi, qu'est le Vésuve? un spectacle commun et usé devant lequel s'extasient des touristes. Tu t'élèves seul et sans rival jusqu'à ce feu à, venir, où doivent expirer tous les empires.

Et toi ! élément opposé ! qui donnas aux conquérants de rudes et redoutables leçons dont ils n'ont point profilé ! — ton aile de glace frappa l'ennemi débile et chancelant, jusqu'à ce que les guerriers tombèrent aussi nombreux que les flocons de neige ; sous les coups de ton bec torpide, de tes serres silencieuses, des bataillons entiers expirèrent à la fois et dans une commune agonie! En vain 4a Seine cherchera sur ses rives les milliers de ses braves si brillants et si fiers ! t. ir. 26

En vain la France rappellera ses jeunes hommes sous ses berceaux de pampres; leur sang coule plus rapide que les flots de ses vendanges, ou se congèle dans leurs momies glacées dont les champs du Nord sont couverts. En vain le chaud soleil de l'Italie voudrait réveiller ses fils engourdis ; pour eux ses rayons sont impuissants. De tous les trophées de cette guerre, que verra-t-on revenir? — le char fracassé du conquérant ! et son cœur que rien n'a pu briser! Le cor de Roland résonne de nouveau, et ne résonne point en vain. Lutzen, où mourut le Suédois victorieux lf , le voit vaincre, mais, hélas ! ne le voit pas mourir. Dresde contemple trois despotes fuyant derechef devant leur maître, leur maître comme auparavant ; mais ici la Fortune, lassée, quitte le champ de bataiile, et la trahison de Leipsick a vaincu l'Invincible ; le chacal saxon abandonne le lion, pour servir de guide à l'ours, au loup et au renard ; le monarque des forêts retourne à la tanière de son désespoir, mais il n'y trouve point de repos !

0 vous tous î ô France ! qui vis tes campagnes si belles ravagées comme un sol ennemi disputé pied à pied, jusqu'au jour où la trahison, son unique vainqueur, vit des hauteurs de Montmartre Paris foulé aux pieds ! Et loi, île *° qui du haut de tes remparts vois FElrurie te sourire, toi l'asile temporaire que choisit son orgueil jusqu'au moment tù il revola dans les bras de la Gloire périlleuse, sa fiancée, qui le pleurait encore ! 0 France î reprise en une seule marche qui ne fut tout entière qu'un long triomphe! 0 sanglant, mais inutile Waterloo ! qui prouve que les imbéciles peuvent avoir li leur tour leurs jours de succès, victoire obtenue moitié par ânerie, moitié par trahison ! 0 monotone Sainte-Hélène, avec ton geôlier, — écoulez ! écoulez Promélhée 11 en appeler du haut de son rocher à la terre, à l'air, à l'Océan, à tout ce qui . ressentit ou ressent encore sa puissance et sa gloire, à tout ce qui est destiné à entendre un nom éternel comme l'éternel retour des saisons; il leur enseigne celte leçon si longtemps, si souvent, si vainement enseignée : — « Apprenez à ne point commettre d'injustice. » Un seul pas dans la bonne voieeûl

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fait de cet homme le Washington du monde opprimé ; un seul pas dans la fausse voie a donné son nom en doute à tous les vents du ciel ; il fut tour a tour le roseau de la fortune et la verge des rois, le Moloch ou le demi-dieu de la gloire, le César de son pays, l'Annibal de l'Europe, sans avoir conservé dans sa chute leur dignité décente. Et cependant la vaDité elle-même aurait pu lui indiquer une route plus sûre vers la gloire que celle qu'il choisit, en lui montrant dans les inutiles annales de l'histoire mille conquérants pour un seul sage. Tandis que la pacifique mémoire de Franklin monte vers le ciel, en calmant la foudre qu'il en avait arrachée, ou en faisant jaillirde la terre aussi électrisée la Liberté et la Paix, heureux apanage du sol qui s'enorgueillit d'avoir été son berceau"; tandis que Washington laisse un nom qui ne périra plus tant qu'il y aura dans l'air un écho pour le répéter; tandis que l'Espagnol lui-même, malgré sa soif de guerre et d'or, oublie Pizarre pour applaudir Bolivar ; hélas! pourquoi faut-il que ce même Océan Atlantique, qui porta la liberté sur ses vagues amies, baigne la tombe d'un tyran, — le roi des rois, et néanmoins l'esclave des esclaves, qui brisa les fers de millions d'hommes pour renouer ces mêmes chaînes que son bras avait rompues, qui foula aux pieds les droits de l'Europe et les siens, pour osciller entre une prison et un trône ?

Mais il n'en sera point ainsi : — l'étincelle a jailli ! — voyez! l'Espagnol basané sent renaître son antique flamme; celte vaillante énergie qui tint les Maures en échec pendant huit siècles de succès et de revers alternés a tout à coup reparu, — et où ? sur cette terre vengeresse où le mot Espagne était naguère synonyme de celui de crime, où flolla la bannière de Cortez et de Pizarre; le nouveau monde a voulu justifier son nom. C'est le vieux souffle aspiré par de nouvelles poitrines, et ranimant les âmes dans la chair dégradée, le même qui repoussa les Perses du rivage où était la Grèce. — Non! elle est redevenue la Grèce.-Une cause commune donne la même pensée à des myriades d'hommes,

esclaves de l'Orient, ou ilotes de l'Occident ; déroulé sur le sommet des Andes et de l'Alhos, le môme étendard flotte sur les deux hémisphères; l'Athénien a repris le glaive d'Harmodius* 3 ; le guerrier du Chili abjure la domination de son maître étranger ; le Spartiate sent qu'il est redevenu Grec ; la jeune Liberté attache au front des Caciques les plumes de leur panache; le sanhédrin des despotes cernés sur l'un et l'autre rivage, s'éloigne vainement devant l'Atlantique mugissante; a travers le détroit de Calpé la marée redoutable s'avance, effleure légèrement la terre de France à demi asservie, inonde de ses flols le berceau de la vieille Espagne, et peu s'en faut qu'elle ne réunisse l'Ausonie à son vaste océan; repoussée de ce côté, mais non pour toujours, elle se précipite sur la mer Egée, se rappelant la journée de Salamine! — La, là s'élèvent des vagues que ne peuvent apaiser les victoires des tyrans. Les Grecs laissés a leurs propres forces, perdus, abandonnés au jour de leur adversité par les chrétiens auxquels ils ont donné leur foi; leurs terres €t leurs îles ravagées ; les discordes et la trahison intérieure encouragées, les secours éludés, les délais prolongés, dans l'espoir de faire de la Grèce une proie plus facile** : — voilà l'histoire de ce peuple, à qui ses faux amis ont fait plus de mal que son ennemi acharné. Mais tant mieux; c'est à des Grecs seuls , et non à des barbares portant un masque de paix, que la Grèce doit demander sa liberté. Comment pourrait l'autocrate de l'esclavage régner sur un peuple de serfs et affranchir les nations ? Mieux vaut encore servir l'orgueilleux musulman que d'aller grossir la caravane pillarde du Cosaque ; mieux vaut travailler pour des maîtres que d'attendre, esclave des esclaves, à la porte d'un Russe, — d'être classé par hordes, de former un capital humain, un troupeau, ne vivant que pour la servitude, répartis par milliers, et donnés en cadeau au premier courtisan favorisé duezar, pendant que le propriétaire immédiat ne goûte jamais le repos sans rêver aux déserts de la Sibérie ; mieux vaut pour les Grecs succomber à leur désespoir, et conduire le chameau, que d'être mangés par l'ours.

l'agf. de bronze.

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