‹ Œuvres complètes de Lord Byron PoëmesChapitre 72 sur 83 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Mais ce n'est pas seulement sur les antiques climats où la Liberté est contemporaine du Temps, ce n'est pas seulement sur cette terre des Incas, dont l'origine se perd dans la nuit , des siècles, que s'est levée une nouvelle aurore : l'illustre et romantique Espagne rejette de nouveau de son sol l'enva* liisseur. Aujourd'hui ses campagnes ne servent plus de champ de bataille a la tribu romaine et a la horde punique ; aujourd'hui le Vandale et le Visigoth, également abhorrés, ne souillent point ses plaines ; et Pelage sur ses montagnes ne conduit point au combat ses belliqueux guerriers, beaux de mille ans de gloire. Celle semence a porté ses fruits, comme le Maure se le rappelle en soupirant sur son rivage sombre. Longtemps les refrains du laboureur, les pages du poêle, ont consacré la mémoire des Abenceirages et des Zégris, de ces vainqueurs captifs et refoulés dans le royaume barbare d'où ils étaient venus. Mais ceux-là ont disparu ; — leur culte, leur glaive, leur domination, ne sont plus; mais ils ont laissé après eux des ennemis plus anti -chrétiens encore qu'ils ne l'étaient eux-mêmes : le monarque bigot et le prêtre cruel, l'inquisition ei ies bûchers, l'auto-da-fé sanglant, alimenté de combustible humain, sous les yeux du Moloch catholique, tranquillement cruel, jouissant avec un visage inexorable de cette horrible fête d'agonie ! un souverain violent ou faible, et souvent l'un et l'autre à tour de rôle ; la fierté mettant son orgueil dans la paresse; le noble depuis longtemps dégénéré ; l'hidalgo dégradé, et le paysan moins vil, mais plus avili; un royaume dépeuplé; une marine autrefois glorieuse oubliant le gouvernail; une armée vaillante désorganisée; la forge d'où sortait la lame de Tolède, maintenant oisive; l'or étranger refluant sur tous les rivages, excepté sur ceux du peuple qui l'acheta de son sang; uie langue qui rivalisait avec celle de Rome et que les nations parlaient comme la leur, négligée ou oubliée : — telle était l'Espagne; mais telle elle n'est pas, et ne sera plus. Ces envahisseurs, sortis du sol natal, ont senti et sentent encore ce que peut le vieux courage castillan retrempé

dans des âmes numanlines. Debout! debout encore, lauréador intrépide ! le taureau de Phalaris recommence h mugir; à cheval, hidalgo belliqueux! reprends ton vieux cri : — a Saint Jacques et ralliement à l'Espagne* 5 ! » Oui, faiteslui un rempart de vos poitrines armées, renouvelez la barrière qui arrêta Napoléon, la guerre exterminatrice, la plaine déserte, les raes n'ayant d'habitants que les cadavres, les sauvages sierras, avec leurs troupes plus sauvages encore de guérillas, toujours prêts a s'élancer sur leur proie, comme des vautours; les remparts de Saragosse au désespoir, jamais plus grande que dans sa chute; l'homme sentant grandir son courage, et la jeune lille, plus brave qu'une Amazone, brandissant son glaive ; le couteau d'Aragon, l'acier de Tolède, la lance fameuse de la chevaleresque Castille, la carabine infaillible du Catalan, les cavaliers de l'Andalousie h l'avant-garde, la torche pour faire de Madrid un Moscou, et dans tous les cœurs la bravoure du Cid : — cela s'est vu, cela se verra, cela se voit. Avancez, Français, et venez conquérir, non l'Espagne, mais votre liberté!

vui.

Mais, que vois-je ? un congrès 56 ! Quoi ! ce nom sacré qui affranchit l'Atlantique? Pouvons-nous en espérer autant pour notre Europe usée ? A ce nom, levez-vous comme l'ombre de Samuel aux monarchiques regards de Saûl, prophètes de la jeune Liberté, évoqués des climats de Washington et de Bolivar ; Henry, Démosthènes des forêts, dont la voix tonnante lit trembler le Philippe des mers * 7 ; et toi, ombre énergique de Franklin, revêtue de ces foudres que désarma ta main; et toi, Washington, le dompteur des tyrans ! levez-vous, et faites-nous rougir de nos vieilles chaînes, ou les briser. Mais qui compose ce sénat de privilégiés, destiné h affranchir les masses ? Qui renouvelle ce nom consacré, appliqué jusqu'à ce jour h des conseils ayant pour objet le bonheur du genre humain? Qui sont ceux qui s'assemblent à ce saint appel? La Sainte-Alliance, qui prétend que trois sont tout ! trinité terrestre, imitant celle du ciel, comme le singe contrefait l'homme. Pieuse unité! ayant un but unique, — celui de

faire de trois niais un Napoléon. Comment donc ! mais les dieux de l'Égypte étaient rationnels, comparés à ceux-ci; r leurs chiens et leurs bœufs savaient se mettre à leur place, et, tranquilles dans leur chenil ou leur élable, ne s'inquiétaient de rien, pourvu qu'ils fussent bien nourris ; mais ceuxci, plus affamés, veulent quelque chose de plus encore ; il leur faut le pouvoir d'aboyer et de mordre, déjouer des cornes et d'éveutrer. Oh! combien étaient plus heureuses que nous les grenouilles d'Esope ! car nos soliveaux, à nous, sont animés; balançant sur les peuples leur lourde malveillance, ils les écrasent sous leurs coups stupides; et tous ont sottement à cœur de laisser peu de chose à faire à la grue révolutionnaire.

Trois fois heureuse Vérone ! depuis que l'impériale trinité fait luire sur toi sa sainte présence, fière d'un tel honneur, tu oublies, dans ton ingratitude, la tombe vantée de « tous les Capulets » î8 ; même tes Scaliger, — car qu'était a Chien le grand », ce a Can grande » dont je me hasarde à traduire le nom* 9 , comparé aces roquets sublimes? tu oublies aussi ton poète Catulle, dont les vieux lauriers font place à des lauriers nouveaux 30 ; ton amphithéâtre, où s'assirent les Romains; Dante protégé par tes remparts; et ton heureux vieillard pour qui le monde ne s'étendait pas au-delà de tes murs, et qui ne connaissait pas le pays où il vivait 51 : que ne peuvent les hôtes royaux que renferme aujourd'hui leur enceinte lui ressembler sous ce rapport et n'en jamais sortir ! Oui! jetez des cris! faites des inscriptions! élevez des monuments de honte pour dire à l'Oppression que le Monde est soumis ! Encombrez le théâtre dans votre loyale rage; la comédie n'est pas sur la scène ; le spectacle est riche en rubans et en étoiles : tu peux le contempler à travers les barreaux de ton cachot; bats des mains, on te le permet, bonne Italie, car c'est une liberté qu'on accorde à tes mains enchaînées!

Spectacle resplendissant! voyez le czar petit-maître **,

l'autocrate de la valse et de la guerre, convoitant les applaudissements comme il convoite un royaume, et aussi propre a papillonner qu'à gouverner; Adonis calmouck, ayant de l'esprit comme un Cosaque, et des inspirations généreuses, quand la gelée ne vient pas les durcir, un moment à demidilatées par un dégel libéral, mais glacées de nouveau a la première matinée froide; accordant tout à la vraie liberté, sauf de rendre les nations libres. Comme le dandy impérial parle avec onction de la paix ! si les Grecs voulaient seulement être ses esclaves, avec quel empressement il affranchirait la Grèce! avec quelle générosité il rendit aux Polonais leur diète, puis ordonna à la turbulente Pologne de se tenir tranquille ! avec quelle bonté il daignerait envoyer la douce Ukraine et ses aimables Cosaques faire la leçon à l'Espagne ! comme il montrerait volontiers dans la fière Madrid sa charmante et royale personne, trop longtemps cachée aux regards du Midi! Si, pour obtenir celte faveur, il faut avoir les Russes pour amis ou pour ennemis, chacun sait qu'à ce prix elle n'est pas trop chèrement payée. Poursuis, homonyme de l'illustre fils de Philippe ; ton Aristote, La Harpe t'appelle; ce que fut autrefois la Scylhie pour le conquérant macédonien, puissent l'être pour toi et tes Scythes les rivages de l'ibérie! Cependant, ô ci-devant jeune homme ! n'oublie pas le destin de ton prédécesseur sur les rives du Pruth : si jamais tu te trouves en semblable péril, tu as pour venir à ton aide plus d'une vieille femme, mais point de Catherine w . L'Espagne aussi a des rocs, des rivières et des défilés ; — l'ours peut tomber dans les rets du lion. Les plaines de Xérès et leur chaud soleil sont fatals aux Goths ; penses-tu qu'un peuple vainqueur de Napoléon fléchira devant toi? Crois-moi, regagne les déserts, fais de les épëes des socs de charrue, rase et décrasse tes hordes de Baskirs, délivre tes Étals de l'esclavage et du knout, plutôt que d'entrer imprudemment dans une voie funeste, et d'infester de tes sales légions des pays dont le ciel et les lois sont purs. L'Espagne n'a pas besoin d'engrais : elle a un sol fertile, mais elle ne nourrit pas d'ennemis; et puis il n'y a pas longtemps que ses vautours se

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sont amplement rassasiés; voudrais-tu leur fournir une nouvelle proie? Hélas! ton rôle sera celui de pourvoyeur, cl non de conquérant. Je suis Diogène, dussent les Huns et les Russes se tenir devant mon soleil et celui de tant de millions d'hommes ; mais si je n'étais pas Diogène, j'aimerais mieux être un ver rampant qu'un pareil Alexandre! Soit esclave qui voudra, le Cynique sera libre ; les parois de son tonneau sont plus solides que les murs de Sinope; il continuera à porter sa lanterne au visage des rois, pour chercher parmi eux un « honnête homme. »

Et que fait la Gaule, cette prolifique patrie du nec plus ultrà des ultras et de leur bande mercenaire ? Que fait-elle avec ses chambres bruyantes, et leur tribune que doit escalader l'orateur avant de trouver la parole? A peine l'a-t-il trouvée, qu'un « vous mentez » répond à ses dires! Notre chambre des communes daigne parfois entendre; un sénat gaulois a plus de langue que d'oreille; Constant lui-même, . leur unique maître dans la science parlementaire, doit combattre demain pour justifier son discours de la veille. Mais cela coûte peu a de véritables Francs, qui aiment mieux se battre qu'écouter, fût-ce même leur père. Qu'est-ce que l'obligation de présenter sa poitrine à une balle, comparée au supplice d'écouler longtemps sans interrompre ? Il est vrai que cette habitude ne régnait pas dans l'ancienne Kome, alors que Tullius lançail les foudres de sa voix; mais Démoslhènes l'a sanclionnée en disant que l'éloquence c'était a l'action, l'action ! » •

Mais où est le monarque? A-t-il dîné, ou gémit-il encore sous le poids douloureux de l'indigestion? Les pâtés révolutionnaires ont-ils levé l'étendard de la révolte, et changé en prison les royales entrailles ? Des mouvements alarmants ont-ils agité les troupes,- ou bien aucun mouvement n'a-t-il suivi des soupes perfides ? Des cuisiniers carbonari n'ont-ils pas suffisamment carbonnadé chaque service ? ou les prescriptions cruelles de la Faculté ont-elles interdit la réplélion ?

Ah ! je vois à ton air d'abattement que toute la trahison de la France réside dans ses cuisiniers ! Excellent et classique Louis, dis-moi, trouves-tu que ce soit une chose bien désirable que d'être a le Désiré ? » C'était bien la peine de quitter ta calme et verdoyante retraite d'Hartwell 34 , ta table d'Apicius et tes odes d'Horace, pour gouverner un peuple qui ne veut pas se laisser gouverner, et qui aime mieux être fustigé que sermonné! Ah! ton caractère et tes goûts n'étaient pas faits pour un trône; tu es beaucoup mieux placé à table, doux épicurien, destiné tout au plus a faire un hôte bienveillant ou un bon convive, aimant à causer littérature, sachant par cœur une moitié de Y Art poétique, et YArt du Gourmand tout entier; homme instruit en tout temps, parfois homme d'esprit, et bon quand la digestion le permet; — mais impropre à gouverner des pays libres ou esclaves, la goutte était pour loi un martyre suffisant.

• Terminerai-je sans rien dire de la noble Albion, sans lui payer le tribut de louanges que lui doit tout franc Breton? a Les arts, — les armes, — et Georges, — et la gloire, — et les îles, — et l'heureuse Angleterre, — la richesse, — et le sourire de la liberté, — nos côtes et leurs blancs rochers qui ont tenu l'invasion en respect, — les sujets satisfaits, tous à l'épreuve de l'impôt, — le fier Wellington avec son bec d'aigle recourbé, ce nez, ce crochet auquel est suspendu l'univers, — et Waterloo, — et le commerce, — et — (chut ! pa3 un mot encore sur les impôts et la dette !) — et le jamais (assez) regretté Castlereagh, dont le canif a l'autre jour coupé le cou a une oie, — et « les pilotes qui ont maîtrisé la tempête 8 * ! » — (mais gardons-nous, même pour rimer, de nommer la réforme) 8B , ce sont là les sujets qu'on a si souvent chantés jusqu'à ce jour : je pense qu'il est inutile de les chanler encore; vous les trouverez partout, dans tant de volumes, qu'il n'est pas du tout nécessaire que vous les trouviez ici. Peut-être cependant y aurait-il moyen d'en rencontrer qui s'accordent avec la rime, et, chose plus étrange, avec la raison. C'est ce qui rend possible ton génie, 6 Canning !

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(oi qui, élevé pour faire un homme d'État, étais né homme d'esprit ; toi qui jamais dans cette chambre ennuyeuse né pus ravaler h une prose décolorée ta poétique flamme; notre dernier, notre meilleur, notre seul orateur, je puis, moi aussi, te louer; — les torys n'en font pas davantage; que dis-je? ils n'en font pas autant : — ils te haïssent, Canning, parce que ton génie leur impose plus encore qu'il ne les sert. Les limiers se rassembleront k la voix du chasseur, et partout où il ira, la meute docile le suivra; mais ne prends pas pour de l'affection leurs aboyantes clameurs; c'est une menace pour le gibier, non un tribut qu'ils t'adressent; beaucoup moins fidèles que les chiens k quatre pattes, une piste douteuse ferait rétrograder ces bipèdes. Les arçons de ta selle ne sont pas encore complètement affermis, et le royal étalon n'a point le pied très sûr 87 ; le vieux cheval blanc est revôche; il bronche quelquefois, il se cabre, et l'illustre monture se vautre dans la boue avec son cavalier. Mais pourquoi s'en étonner? l'animal chasse de race.

Hélas! la propriété territoriale! quelle langue, quelle plume déplorera le sort de nos gentilshommes sans campagne 29 ? les derniers à imposer silence au cri de guerre, les premiers à faire de la paix une maladie. Pourquoi étaient nés ces patriotes campagnards ? Pour chasser, voter, et élever le prix des céréales? Mais il faut que le blé baisse, comme toutes les choses mortelles, les rois, les conquérants, et les prix plus que tout le reste. Vous faudra-t-il donc tomber k chaque épi de blé qui tombe? Pourquoi avez-vous troublé le règne de Bonaparte? Il était votre grand Triplolôme; ses vices ne détruisaient que des royaumes, et main* tenaient vos prix k la grande satisfaction de tous nos lords; il pratiquait en grain l'alchimie agraire, la hausse des fermages. Pourquoi faut-il que le tyran ait échoué contre les Tarlares, et réduit le blé k des prix aussi bas! Pourquoi l'avez-vous enchaîné sur son île solitaire? Cet homme vous était beaucoup plus utile sur le trône. Il est vrai qu'il prodiguait sans mesure le sang et l'or; mais qu'importe ? la Gaule

A\% ŒUVRES DE LORD BYROIt.

en portera le blâme; mais le pain était cher, le fermier payait régulièrement, et au jour des adjudications, l'acre de terre se louait bien. Mais où est maintenant la bonne aie bue à la quittance finale? où est le tenancier fier de sa bourse bien garnie, et connu pour n'être jamais en arrière? la ferme qui ne manquait jamais de fermier? le marais transformé enterre productive? l'Espoir appelant de ses vœux impatients l'expiration du bail, le doublement du fermage? Quel fléau que la paix! En vain des prix sont adjugés pour exciter l'émulation du laboureur, en vain les communes votent leur bill patriotique; Vintérét terrier 39 (vous comprendriez mieux si je disais Vintérét tout court), — l'intérêt égoïste de la terre gémit sur toute l'étendue du territoire, épouvanté qu'il est que l'abondance ne vienne à gagner le pauvre. Remontez donc, ô fermages ! haussez vos prix, sans quoi le ministère perdra ses votes; et le Patriotisme, dont la délicatesse est si susceptible, fera descendre ses pains au prix du cours; car, hélas! « les pains et les poissons, » si inépuisables naguère, ont disparu ; — le four est clos, l'Océan à sec, et il ne reste de tous les millions dépensés que la nécessité d'être modéré et content. Ceux qui ne le sont pas ont eu leur tour, — et chacun a le sien dans l'urne impartiale de la Fortune ; maintenant, qu'ils trouvent leur récompense dans leur propre vertu, et prennent leur part des bienfaits qu'euxmêmes ont préparés. Voyez la foule de ces Cincinnalus sans gloire, fermiers de la Guerre, Dictateurs de la ferme; leur soc de charrue, c'était le glaive manié par des mains mercenaires ; leurs champs étaient engraissés par le sang versé sur d'autres plages ; tranquilles dans leurs granges, ces laboureurs sabins envoyaient combattre leurs frères, — pourquoi? pour les fermages ! Chaque année ils votaient libéralement notre sang, nos sueurs, des millions arrosés de larmes, — pourquoi ? pour les fermages ! Ils hurlaient, dînaient, buvaient, juraient de mourir pour l'Angleterre ; pourquoi donc vivre ? — pour leurs fermages ! La paix a fait des mécontents de tous ces patriotes de la hausse ; la guerre, c'était pour eux les fermages ! Comment concilier tous les millions

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dépensés en pure perte avec leur amour de la patrie? en les conciliant avec leurs fermages! Et ne rendront-ils pas aux préteurs les trésors que ces derniers ont avancés? Non : que tout périsse, — pourvu que les fermages haussent. Pour eux, bonheur, malheur, santé, richesse, joie, douleur, existence, but, religion, — les fermages ! les fermages ! les fermages ! Tu vendis ton droit d'aînesse, Esaù, pour un plat de lentilles; tu aurais dû obtenir davantage, ou manger moins; maintenant que tu as avalé ton potage, tes réclamations sont inutiles : Israël prétend que le marché est valable. Tel a été, propriétaires, votre appétit pour la guerre ; et maintenant que vous vous êtes gorgés de sang, vous criez pour une égratignure! Eh quoi ! voudraient-ils étendre jusqu'aux écus leur tremblement de terre ? quand la propriété foncière s'écroule, entraîner le papier solide dans sa chute? pourvu que les fermages haussent, laisser périr la banque et la nation, et fonder à la bourse un hospice des enfants trouvés ? Voyez-vous, au milieu des angoisses de la religion, notre mère l'Eglise pleurer, Niobé nouvelle, sur les dîmes, ses enfants ? les prélats s'en vont — où sont allés les saints, et les pluralités 40 orgueilleuses sont réduites à l'unité. L'Eglise, l'Etat, les factions, luttent dans l'ombre, ballottés par le déluge dans leur arche commune. Dépouillée de ses évôques, de ses banques et de ses dividendes, une autre Babel s'élève, — mais l'Angleterre finit. Et pourquoi ? pour satisfaire d'égoïstes besoins, et soutenir la taupinière de ces fourmis agraires, a Va voir les fourmis, paresseux, et prends exemple sur elles. » Admire leur patience dans tous les sacrifices, jusqu'au jour où une leçon a été donnée à leur orgueil, où il3 ont recueilli le prix des impôts et de l'homicide; admire leur justice, qui voudrait refuser le payement de la dette nationale ; — et qui Va élevée si haut, cette dette?

Tournons maintenant notre voile vers ces rocs dangereux, ces nouvelles Simplegades, — les fonds publics, où Midas pourrait voir encore son désir satisfait en papier réel ou en or imaginaire. Ce magique palais d'Alcine étale plus de

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vois-les de nouveau sur le rivage de Shylock w , coupant leur « livre de chair » sur le cœur des nalions.

I! présente un spectacle étrange, ce congrès destiné k réunir toutes les incohérences, toutes les disparates. Je ne parle pas des souverains; — ils se ressemblent tous, comme les pièces frappées k la Monnaie; mais ceux qui font jouer les marionnettes, et dont la main tire les fils, sont plus diversifiés que leurs lourds souverains. Juifs, auteurs, généraux, charlatans, se liguent aux yeux de l'Europe, émerveillée de leurs vastes projets. La cajole Melternich, le premier parasite du pouvoir; lk Wellington oublie ses combats ; lk Chàtcaubriand compose un nouveau poëme des Martyrs 43 ; la des Grecs subtils 44 intriguent. pour le compte de stupides Tartares; lk Montmorenci, l'ennemi juré des chartes 45 , devient tout k coup. un diplomate de grand éclat, et fournit des articles au Journal des a Débats » : selon lui, la guerre est sûre, — moins sûre cependant que sa démission insérée au Moniteur. Comment le cabinet dont il faisait partie a-t-il pu commettre une pareille bévue? La paix vaut-elle un ministre ultra? il tombe, peut-être pour se relever « presque aussi vite qu'il a conquis l'Espagne 4 ®. »

Mais en voilk assez sur ce sujet. — Un spectacle plus douloureux appelle le regard de la Muse, qui ne peut le voir sans détourner les yeux. La fille d'un empereur, l'épouse d'un empereur, l'impériale victime — - sacrifiée k l'orgueil, la mère de cet enfant, espoir d'un héros, du jeune Aslyanax de la moderne Troie 47 , l'ombre encore pale de la plus haute reine que la terre ait jamais vue ou verra jamais, voltige parmi les fantômes du jour,* objet de pitié, débris du naufrage de la puissance. 0 mystification cruelle! L'Autriche ne pouvait-elle épargner sa fille? Que faisait lk la veuve de France? Sa place était aux bords des flots de Sainte-Hélène, son trône dans la tombe de Napoléon. Mais non, — elle veut régner encore en miniature, escortée de son formidable chambellan, de cet Argus belliqueux,

dont les yeux, qui ne s'élèvent pas au nombre de cent, doivent la suivre au milieu de ces misérables pompes 48 . Si elle ne partage plus, si elle partagea en vain un pouvoir qui, surpassant celui de Charlemagne, s'étendait de Moscou aux mers du Midi, elle gouverne encore le pastoral empire du fromage, où Parme voit le voyageur accourir pour noter les costumes de sa cour pygmée. Mais elle s'avance ! et pendant que les nations la regardent et s'affligent, — Vérone la voit dépouillée de tous ses rayons avant que les cendres de son époux aient eu le temps de se refroidir dans leur terre inhospitalière (si toutefois ces cendres redoutables peuvent jamais se refroidir; — mais non, elles se ranimeront et briseront leur cercueil); elle vient, — PAndromaque ! (non celle de Racine ou d'Homère), voyez! elle s'appuie sur le bras de Pyrrhus! Oui, le bras où fume encore le sang de Waterloo* qui brisa le sceptre de son époux, ce bras est offert et accepté ! Une esclave ferait-elle plus, ou moins? — Et lui dans sa tombe récente ! Ses yeux, son visage, ne trahissent aucune lutte intérieure, et l'eximpéralrice est devenue ecc-épouse î Voilà donc la puissance des affections et des devoirs sur le cœur des rois! Pourquoi ménageraient-ils les sentiments des hommes, quand ils font si bon marché des leurs?

Mais, fatigué de folies étrangères, je reviens à mon pays natal, et me contente d'esquisser ce groupe. — Le tableau viendra plus tard. — Ma muse allait pleurer, mais avant que la première larme fût versée, elle aperçut sir William Curtis en jupon écossais, entouré des chefs de tous les clans highlandais, qui venaient saluer leur frère Vich Ian alderman ! Le Guildhalle 40 était devenu gaélique et retentissait d'acclamations en langue herse, pendant que tout le conseil communal s'écriait : a Claymore! » En voyant les tartans de l'orgueilleux Albyn ceindre comme un baudrier la taille grossière d'un Celte de la Cité B0 , ma muse éclata d'un rire si immodéré, que je m'éveillai, — et, par ma foi ! ce n'était pas un rùve ï

l'âge de BRONZE. — NOTES. 417

Lecteur, arrêtons-nous ici : — s'il n'y a rien de mal dans ce premier « carmen, » — pcut-êlre en auras-tu un second.

NOTES

* Ce poème fut écrit par lord Byron à Gênes, dans le commencement de l'année 4823, et publié à Londres par John Hunt. Son authenticité a été beaucoup contestée dans le temps.

* Chant séculaire et année non admirable. N. du Trad.

«Inégal adversaire, il combattit Achille. Dans le texte, le mot congressus est souligné, par allusion au congrès de la Saint-Alliance, dont il est parlé dans ce poëme. En donnant cette signification au mot congressus, le poète a voulu faire entendre par un calembour que le congrès des rois est un adversaire inégal contre l'Achille populaire. N. du T rai.

* Ceci répond à notre locution cartes sur table. J'ai préféré ce sens à celui que d'autres traducteurs ont donné à ce passage. N. du Trad.

« M. Fox avait coutume de dire : — « Je ne manque jamais de mots, mais Pitt ne manque jamais le mot. » — Cette anecdote se trouve dans tous les mémoires du temps.

« Le tombeau de Fox, dans l'abbaye de Westminster, est à huit pouces de celui de Pitt.

7 Un sarcophage de breccia, que l'on supposait contenir les cendres d'Alexandre, tomba entre les mains de l'armée anglaise à la suite de la capitulation d'Alexandrie, en février 4802. George 111 le donna au Musée britannique.

8 « Sésostris, dit Diodore, se faisait traîner dans un char par huit rois qu'il avait vaincus. »

« Sésostris frappa ma vue ; il était assis sur un char élevé que traî naient des esclaves couronnés harnachés d'or; sa main tenait un arc et un javelot; ses membres gigantesques étaient recouverts d'écaillés d'or.» ( Pope, le Temple de la gloire.)

» Sainte-Hélène.

10 M. Barry O'Meara.

« Le comte Bathurst.

» Le buste de son fils.

18 Sir Hudson Lowe.

>♦ Voyez l'intéressante relation de la visite que fit le capitaine Basile Hall à Sainte-Hélène, dans son voyage à Loo-choo.

18 O'Meara, chirurgien de Napoléon à Sainte-Hélène, fut, h, la demande de l'amirauté, destitué à cause d'une dénonciation par lui fuite contre sir Hudson Lowe.

18 Bonaparte mourut le 5 mai 4821.

» 7 Ce n'est pas de la colonne de la place Vendôme, mais de celle de Boulogne, que veut sans doute parier l'auteur. A\ du Trad.

418 CEDVnES DE LORD BYïtON.

18 Jean Ziska, célèbre chef de hussitcs. On rapporte qu'en mourant il ordonna qu'on employât sa peau à recouvrir un tambour. Les Bohémiens conservent pour lui une vénération superstitieuse.

"Gustave-Adolphe mourut à la grande bataille de Lutzen, en novembre 1632.

»o L'ile d'Elbe.

*i Je renvoie le lecteur aux paroles de Prométbée, dans Eschyle, lorsqu'il est abandonné par ses serviteurs, un peu avant l'arrivée du choeur des nymphes de la mer.

21 Allusion au célèbre vers sur Franklin :

Eripoit cœlo fulmen teeptraraque trrumli.

53 Le fameux hymne attribué à Callistrate : « Je porterai mon épéc couverte de branches de myrte comme le brave Harmodius et son compatriote Aristogiton, qui rétablirent le gouvernement en tuant le tyran et en mettant fin à l'oppression. »

«♦ L'on trouvera des détails authentiques sur les intrigues des Russes en Grèce dans VHistoir* de la Révolution grecque, par Gordon.

« Santiago y serra EspanalLe vieux cri de guerre espagnol.

« Le congrès des souverains de Russie, d'Autriche, de Prusse, qui se rassembla à Vérone dans l'automne de 4822.

*i Henri Patrick, de Virginie, membre du congrès américain, mourut en juin 4797. Lord Byron fait allusion à son fameux discours de 1763, dans lequel il s'écria : — « César eut son Brutus, Charles !•» son Cromwell, et Georges 111.... » — Ici il fut interrompu par des cris de trahison! trahison! mais -il acheva froidement :« Georges 111 doit profiter de leur exemple. »

" J'ai visité Vérone; l'amphithéâtre est admirable; il surpasse même ceux de la Grèce. Quant à l'authenticité de l'histoiro de Juliette, les habitants semblent y tenir beaucoup; ils donnent la date de 4503 et montrent sa tombe : c'est un sarcophage uni, ouvert et en partie dégradé; il est situé dans un jardin en friche et solitaire, qui était autrefois un cimetière. Cette position me frappa comme étant conforme à la légende, et triste comme leur amour. J'en ai rapporté quelques morceaux de granit pour donnera ma fille et à mes nièces. Les monuments gothiques des Scaliger me plaisent, à moi, pauvre virtuoso. B. 4 8 1 6.

* 9 Cane 1 délia Scala, surnommé lo Grand, mourut en 4329. 11 fut le protecteur du Dante, qui le chanta sous le titre du grand Lombard.

*o Vérone est remarquable comme ayant été le berceau de plusieurs grands hommes.

Per cal la fama in te oh tir* riiuon»

Bf rejia, eccelM, aima Verona.

8» Le fameux vieillard de Vérone de Claudien, qui sub urbium nun~ quant egressus est « L'empereur Alexandre, qui mourut en 4823.

M L'habileté de Catherine délivra Pierre, surnommé le Grand par poli-

tease lorsqu'il était entouré par les musulmans sur les bords du Pruth.

Hartwell, dans le comté de Buckingham, résidence de Louis XV11I pendant les dernières années de l'émigration.

»« * Le pilote qui maîtrisa la tempête. » C'est le refrain d'une chanson •n l'honneur de Pitt, par Canning.

M Dans le texte, le vers précédent se termine par tlorm, tempête, qui rime effectivement avec reform* N. du Trad.

87 A la suite du suicide de lord Loudonderry, arrivé en août 4 822, M. Canniug, qui se préparait à partir pour l'Inde comme gouverneur général, fut nommé secrétaire d'état aux affaires étrangères, au grand déplaisir de Georges IV et des tories du cabinet. 11 vécut pour vérifier quelques-unes des prédictions du poète, abandonner la politique étrangère de son prédécesseur, renverser le parti tory par une coalition avec les wighs, et préparer les voies à la réforme parlementaire. N. du Trad.

* 8 Jeu de mots sur le terme country gentleman, gentilhomme de campagne, propriétaire terrier. JV. du Trad.

s» C'est-à-dire l'intérêt agricole. Il y a dans le texte un jeu de mots que nous avons voulu conserver dans la traduction. La propriété foncière, en Angleterre, étant réunie dans un petit nombre de mains riches et puissantes, l'intérêt agricole, largement représenté dans la législature, est presque toujours prépondérant. N- du Trad»

*° Cumuls ecclésiastiques. N. du Trad.

*i Le chef de l'illustre maison de Montmorenci était désigné sous lo titre de premier baron chrétien, un de ses ancêtres passant pour avoir été le premier noble qui se fût converti en France au christianisme. Lord Byron fait probablement allusion à cette plaibanterie de M.deTalleyrand, qui, rencontrant M. de Montmorenci dans le même salon que M. Rotschild, quelque temps après que celui-ci eut été anobli par l'empereur d'Autriche, demanda , dit-on, « la permission de présenter le premier baron juif au premier baron chrétien. »»

+* Venise.

*' M. Chateaubriand, en qui lo ministre n'a point fait oublier l'auteur, reçut un singulier compliment d'un souverain littéraire : — Ah ! M. C, seriez-vous parent de ce Chateaubriand qui a écrit quelque chose ?»» On dit que l'auteur d'Âtala se repentit un moment de sa légitimité.

** Le comte Capo d'istria, depuis président de la Grèce. Il fut assassiné en septembre 4831 par le frère et le fils d'un chef maïnote qu'il avait emprisonné.

* B Le duc de Montmorqnci-Laval.

* 6 Allusion aux vers de Pope sur lord Peterborough :« Celui dont les canons percèrent les rangs ibériens forme aujourd'hui mes quinconces, taille mes vignes, ou dompte la plaine indocile presque aussi vite qu'il a conquis l'Espagne. »

*i Napoléon-François-Charles-Joseph, duc de Reichstadt, mourut dans le palais de Schœnbrunn, le 22 juillet 4832, au moment où il atteignit sa vingt-unième année.

♦s Le comte Neipperg, chambellan et second mande Marie-Louise, n'avait qu'un œil.

*» Maison communale. N. du Trad.

«o Georges IV, dit-on, se montra mécontent en entrant dans sa chambre d'Holyrood, habillé du tartan des Stuarts, de voir une personne exactement habillés de même : c'était sir William Gurtis. Le chevalier avait le costume complet, jusqu'au couteau dans la jarretière. 11 demanda au roi , comment il le trouvait : — « Fort bien, » répliqua sa majesté ; «il ne voua manque qu'une cuillère dans vos grègues. » Le mangeur de soupe à la tortue l'est fait graver avec ion habillement celtique.

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