RAPPEL LE-TOI CELUI
Rappellc-toi celui que la passion mit à une épreuve redoutable, et qui n’y a point succombé; rappelle-toi cette heure périlleuse où nul de nous n’a failli, quoique tous deuxfus- . sent aimés.
Ce sein palpitant, cet œil humide, ne m’invitaient que trop h être heureux ; ta douce prière, ton soupir suppliant, condamnèrent ce désir insensé et le réprimèrent.
Oh! laisse-moi sentir tout ce que j’ai perdu en te préservant de tout ce que la conscience redoute; laisse-moi rougir de ce qu’il m’en a coûté pour épargner h ta vie d’inutiles remords !
Ne l’oublie pas quand la langue de la Médisance chuchotera contre moi son blâme, voudra nuire au cœur qui l’aime, et noircir un nom h moitié flétri par elle ;
N’oublie pas que, quelle qu’ait pu être ma conduite avec
d’aulres, lu m’as vu réprimer toute pensée égoïste : maintenant encore, je bénis la pureté de ton âme, maintenant, dans la solitude de la nuit.
O Dieu ! que ne nous sommes-nous rencontrés plus tôt, tous deux avec le môme amour au cœur, toi avec une maiu plus libre, quand tu aurais pu aimer sans crime, et moi être moins indigne de loi!
Puisse, comme auparavant, ta vie s’écouler loin du monde et de son éclat trompeur; et, ce moment trop amer une fois passé, puisse celte épreuve être pour toi la dernière!
Mon cœur, hélas! trop longtemps perverti, perdu lui-même au sein du monde, te perdrait peut-être; en te revoyant dans la foule brillante, un espoir présomptueux pourrait l’égarer.
A ceux qui me ressemblent, et dont le malheur ou la félicité insensés n’importent à personne, abandonne ce monde, et quitte un théâtre où ceux qui sentent sont condamnés h succomber.
Ta jeunesse, tes charmes, ta tendresse, ton âme restée pure dans la retraite, par ce qui s’est passé même ici peuvent deviner ce que là-bas ton cœur aurait à souffrir.
Oh! pardonne-moi les larmes suppliantes qu’arracha ma démence à tes yeux adorés, et que la Vertu n’a pas répandues en vain! Tes pleurs, désormais je ne les ferai plus couler.
Quoiqu’une longue douleur s’attache pour moi à la pensée que nous ne devons peut-être plus nous revoir, ce cruel arrêt, je le mérite, et je trouve presque que ma sentence est douce.
Mais si je t’avais moins aimée, mon cœur t’aurait fait moins de sacrifices; en te quittant, il n’a pas éprouvé la moitié de ce qu’il eût ressenti si, par sa faute, le crime t’eût donnée à moi.