‹ Œuvres complètes de Lord Byron Poésies diversesChapitre 113 sur 201 · ESQUISSE · texte numérisé non relu

ESQUISSE

Honnête — honnête Jafo, i! ta et le diable, je ne pui» te tuer. SnAKirs*»c.

Née au grenier, élevée à la cuisine, ensuite promue en grade et appelée à orner la tête de sa maîtresse; puis — pour je ne sais quel service qu’on ne nomme pas, et qu’on ne peut deviner qu’au salaire, — élevée de la toilette à la table de ses maîtres, où s’émerveillent de la servir des gens qui valent mieux qu’elle; d’un œil impassible, d’un front qui ne sait pas rougir, elle dîne dans l’assiette qu’autrefois elle lavait; ayant toujours un conte h ses ordres et un mensonge sur les lèvres, — confidente de droit, espion universel, et

— qui pourrait, grands dieux ! deviner son autre emploi ?

— gouvernante d’un enfant unique! Elle enseigna h lire à l’enfant, et l’enseigna si bien, que, par la même occasion, elle apprit elle-même à épeler. Elle fit ensuite de grands progrès dans l’écriture, comme l’atteste mainte calomnie anonyme fort proprement écrite. Ce que ses artifices eussent fini par faire de son élève, Dieu le sait! — Mais heureusement qu’une âme haute sauva le cœur, cette âme dont la droiture ne pouvait être égarée, et qui cherchait, haletante, la vérité qu’elle ne pouvait entendre. La perversité fut déjouée dans ses calculs par cette jeune âme; elle ne se laissa pas hébéter par la flatterie, — aveugler par la bassesse, — infecter par le mensonge, — souiller par la contagion, — énerver par la faiblesse, — gâter par l’exemple. — Maltresse de la science, elle ne fut point tentée de regarder en pitié des talents plus humbles, elle que le génie a laissée

modeste, — que la beauté n’a point rendue vaine, — que l’envie n’a pu porter à infliger douleur pour douleur, — que la fortune n’a pu changer, — ni l’orgueil exalter, — ni la passion courber, ni la vertu armer d’austérité — jusqu’à ce jour. Dans sa noble sérénité, la plus pure de son sexe, il ne lui manque qu’une douce faiblesse : — celle de pardonner. Trop vivemenl irritée contre des fautes que son àme ne peut jamais connaître, elle croit que tout le monde ici-bas doit lui ressembler; ennemie de tous les vices, on ne peut dire qu’elle soit l’amie de la vertu, car la vertu pardonne à ceux qu’elle voudrait corriger.

Mais revenons à mon sujet : — j’ai quitté trop longtemps le funeste refrain de ce chant véridique. — Quoique toutes se$ fonctions antérieures aient cessé, elle gouverne maintenant le cercle qu’elle servait naguère. Si les mères, — on ne sait pourquoi, — tremblent devant elle; si les filles la redoutent dans l’inlérét de leurs mères ; si d’anciennes habitudes, — ces faux liens qui enchaînent parfois les esprits les plus élevés aux esprits les plus bas, — si tout cela lui a conféré le pouvoir d’infiltrer trop profondément l’essence mortelle de ses ressentiments; si, comme un serpent, elle se glissedans votre demeure jusqu’à ce que la noire bave qu’elle laisseaprès elle dévoile sa marche rampante; si, comme une vipère, elle s’enlace à votre cœur, et y laisse un venin qu’elle n’y a pas trouvé, pourquoi s’étonner que cette sorcière haineuse, toujours aux aguets pour nuire, travaille à faire un pandœmonium du lieu qu’elle habite, et à régner, nouvelle Hécate d’un enfer domestique ? Elle est habile à faire ressortir les teintes de la calomnie avec tout le bienveillant mensonge des demi-mois, en mêlant le vrai au faux, — l’ironie au sourire, — un fil de candeur à une trame d’imposture; elle a un air de brusquerie et de franchise affectée pour cacher les projets de son âme dure, de son cœur glacé; des lèvres qui mentent, — un visage formé pour la dissimulation, d’où le sentiment est exilé, et où est peinte la moquerie pour tous ceux qui sentent. Joignez à cela un masque que désavouerait la Gorgone, une peau de parchemin — et des yeux

de pierre. Voyez comme les canaux de son sang jaunâtre montent jusqu’à sa joue pour s’y épaissir en boue stagnante, encaissés dans un lit semblable à la cuirasse jaune du cenlipède ou à la verte écaille du scorpion — ^car nous ne pouvons trouver que dans les reptiles des couleurs qui conviennent à celte âme ou à ce visage). — Voyez ses traits : c’est un miroir fidèle où son âme se reflète. Ce portrait n’est pas chargé : — pas un coup de pinceau auquel on ne puisse ajouter encore. Ainsi la fit la nature, ou plutôt ses manœuvres, qui ont créé ce monstre après que leur maîtresse eut abandonné la partie; — constellation femelle, canicule de ce petit ciel où tout, sous son influence, se flétrit ou meurt.

O misérable! qui n’as point de larmes, — point de pensée, si ce n’est de joie sur la ruine que lu as consommée, un temps viendra, qui n’est pas loin, où tu ressentiras plus de souffrances que tu n’en infliges maintenant, où tu t’apitoieras en vain sur ton égoïste individu et hurleras de douleur sans que personne te plaigne. Puisse l’énergique malédiction des affections brisées retomber sur ton cœur, et la foudre que tu allumas te consumer toi-même! puisse la lèpre de ton âme te rendre aussi infecte pour toi-même que tu l’es pour le genre humain, jusqu’à ce que ton égoïsme se tourne en haine noire, — telle que ta volonté la créerait pour autrui; jusqu’à ce que ton cœur dur se calcine et devienne cendre, que ton âme se vautre dans sa hideuse enveloppe ! Oh ! puisse ta tombe être sans sommeil comme le lit , — la couche veuve et brûlante que tu as dressée pour nous ! Alors, quand tu voudras fatiguer le ciel de tes prières, regarde tes victimes terrestres, — et désespère, désespère, jusque dans la mort ! — Et lorsque tu pourriras , ton argile empoisonnée fera périr les vers. Sans l'amour que j’ai porté et que je dois porter encore à celle dont ta perversité voudrait briser tous les liens, — ton nom, — ton nom parmi les hommes — serait attaché par moi au poteau de la honte, et, t’exaltant au-dessus de tes pareilles, moins abhorrées que toi, je t’enverrais pourrir dans une infamie éternelle.

29 mars 4816.

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