STANCES A AUGUSTA
EJI VAIS IL S’EST COl'CUÉ LE SOLEIL DE MOS SORT.
En vain il s’est couché le soleil de mon sort , en vain l’étoile de ma destinée a pâli, ton cœur indulgent refusa de voir les torts que tant d’autres découvraient en moi. Tu connaissais ma douleur, et pourtant tu n’hésitas pas à la partager; et l’amour que peignit mon àme, je ne l’ai jamais trouvé qu’en toi.
Lorsque autour de moi sourit la nature, dernier sourire qui réponde au mien , j’y ai foi , à celui-là , parce qu’il me rappelle le tien; et quand les vents sont en guerre avec l’Océan, comme le sont avec moi les cœurs auxquels je croyais, si les vagues me font éprouver une émotion, c’est parce qu’elles m’entraînent loin de toi.
ut.
Dicn que j’aie vu briser le rocher où s’abritait mon dernier espoir, et que ses débris aient disparu sous les flots,
bien que je sente que mon cœur est une proie livrée U la souffrance, — il ne sera pas son esclave. Plus d’une douleur me poursuit : on pourra m’écraser, non me mépriser; — ils peuvent me torturer, ils ne me dompteront pas. — C’est h toi que je pense, non à eux.
Mortelle, lu ne m’as point trompé ; — femme, tu ne m’as point abandonné; aimée, tu ne m’as point affligé; calomniée, lu n’as point chancelé; estimée, tu ne m’as point désavoué. Quand lu me quittais; lu ne me fuyais pas; quand tes regards me surveillaient, ce n’était pas pour me diffamer, et lu ne te taisais pas pour laisser parler l’imposture.
Cependant je n’ai ni mépris ni blâme pour le monde, pour celle guerre du grand nombre contre un seul ; — mon âme n’était pas faite pour l’apprécier, et ce fut folie à moi de ne pas m’en éloigner plus tôt. Si cette erreur m’a coûté cher, plus cher que je ne pouvais le prévoir, j’ai vu que, malgré tout ce qu’elle m’a fait perdre, elle n’a pas pu me priver de toi.
Dans ce naufrage où mon passé a péri, il est une leçon du moins que j’ai pu recueillir. J’y ai appris que ce qui m’était le plus cher méritait le plus d’étre aimé. Il est pour moi une source au désert: dans mon domaine inculte un arbre reste; un oiseau chante dans ma solitude, et son chant me parle t0*’ 24 juillet 4 s I G.
ÉPITRE A AUGÜSTA*.
MA SOEUR 1 MA BIEX-AIMËB SOEUR,
Ma sœur, ma bien-aimée sœur! s’il est un nom plus cher et plus pur, que ce nom soit le tien! Des montagnes et des mers nous séparent; mais ce ne sont pas des pleurs que je demande, c’est une affection qui réponde à la mienne. En quelque lieu que je sois, pour moi lu es toujours la même.
Il reste encore deux Luis à ma destinée : un monde à parcourir el un foyer avec toi.
Le premier est peu de chose; — l’autre, si je l’avais, serait le port de ma félicité; mais lu as d’autres devoirs etd’autres liens, et je ne veux rien leur enlever. Un sort étrange est échu en partage au fils de ton père, sort irrévocable, et dont rien ne peut adoucir la rigueur. L’opposé du destin de notre aïeul m’a été infligé8 : il n’eut point de repos sur l’Océan, ni moi sur le rivage,
ni.
Si j’ai recueilli sur un autre élément que lui mon héritage de tempêtes; si, sur des écueils périlleux que je n’avais pas vus ou n’avais pu prévoir, j’ai soutenu ma part des bourrasques mondaines, la faute en fut h moi : je n’essaierai pas de me justifier et d’abriter mes erreurs derrière des paradoxes; j’ai moi-même été complice de ma chute, et le pilote zélé de mes propres malheurs.
A moi la faute, k moi la peine ! Toute ma vie n’a été qu’un combat, depuis le jour qui, en me donnant l’être, me donna en même temps ce qui empoisonna ce don, une destinée, — une volonté d’égarement; et parfois j’ai trouvé dure cette lutte, et la pensée m’est venue de briser mes liens d’argile. Mais maintenant je me résigne h vivre quelque temps, ne fûtce que pour voir ce qui peut me survenir encore.
Dans ma courte existence, j’ai vu périr des royaumes et des empires, et pourtant je ne suis pas vieux; et quand je considère cela, je vois se dissoudre la chétive écume de mes propres tempêtes, de ces années orageuses, agitées comme les vagues de la vaste mer. Quelque chose, — je ne sais quoi, — communique à mon âme une sorte de résignation. — La douleur, dussions-nous ne l’acheter que pour ellemême, ce n’est jamais en vain que nous l’achetons.
Fcul-êtrc s’agite au dedans de moi le sentiment de la. fierté
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blessée, — ou ce froid désespoir que produit h la longue l’habitude du malheur ; — peut-être un eliraat plus clément, un air plus pur (car les changements de l’àme peuvent quelquefois être assignés k celle cause, et le corps s’accoutume k porter une armure légère), m’ont communiqué un calme étrange qui ne serait point le partage d’une destinée plus paisible que la mienne.
vit.
Parfois je sens presque comme je sentais dans mon heureuse enfance : les arbres, les fleurs, les ruisseaux qui me rappellent les lieux que j’habitais avant que ma jeune âme eût été sacriGée aux livres, m’apparaissent comme autrefois. Ce sont des amis que mon cœur ne peut revoir sans attendrissement; et même, par moments, il me semble que je pourrais trouver quelque objet vivant k aimer, — mais aucun comme toi.
Ici les paysages des Alpes fournissent un aliment k la contemplation. — L’admiration est un sentiment bientôt épuisé, mais ces tableaux inspirent quelque chose de plus digne. Ici, être seul, ce n’est point être malheureux : car j’y vois beaucoup de choses que je désire le plus de voir, et surtout je puis contempler ici un lac plus charmant, non plus cher que le nôtre d’autrefois.
Oh ! si tu étais seulement avec moi ! — - Mais je suis dupe de mes propres désirs, et j’oublie que la solitude que j’ai tant exaltée perd tout son prix dans ce regret unique. Peutêtre en est-il d’autres que je ne manifeste point. — Je ne suis pas de ceux qui se plaignent, et néanmoins je sens s’émouvoir ma philosophie et des larmes mouiller mes yeux émus.
J’ai rappelé k ta mémoire notre lac chéri auprès du vieux manoir, qui peut-être un jour ne m’appartiendra plus. Le Léman est beau ; mais ne crois pas que j’oublie le doux souvenir d’un rivage plus cher. Il faudra que le temps fasse bien des ravages dans ma mémoire avant que, lui ou toi, me*
yeux cessent de vous voir; et néanmoins, comme tout ce que j’ai aimé, ccs objets, ou sont loin de moi, ou je leur ai dit un éternel adieu.
Le monde entier se déroule devant moi ; je ne demande à la nature que ce qu’elle ne me refusera pas, — de me réchauffer au soleil de son été, de participer au calme de son ciel, de voir sans masque son bienveillant visage, et de ne jamais le contempler avec apathie. Elle fut ma première amie, et maintenant elle sera ma sœur — jusqu’à ce que je te revoie.
Je peux étouffer tous mes sentiments, sauf celui-ci que je ne voudrais pas éteindre en moi ; — car je vois enOn des sites pareils à ceux où commença ma vie, — les premières scènes de mon existence, les seules qui me conviennent. Si j’avais appris plus tôt à fuir la foule, je serais meilleur que je ne puis être aujourd’hui; les passions qui m’ont déchiré auraient dormi; je n’aurais pas souffert, et toi, lu n’aurais pas pleuré.
Qu’avais-je à démêler avec une fausse ambition ? Peu avec l’amour, et bien moins encore avec la gloire ; et cependant tous trois sont venus àmoi à mon insu; ils ont grandi avec moi, et ils ont fait de moi tout ce qu’il est en leur pouvoir de faire, — un nom. Pourtant ce n’était pas là ce que je cherchais; certainement j’avais un but plus noble. Mais tout est fini, — je suis une unité de plus à ajouter aux millions de dupes qui ont existé avant moi.
Pour ce qui est de l’avenir, l’avenir de ce monde m’importe peu ; je me suis survécu à moi-même de plus d’un jour, ayant survécu à tant de choses qui ne sont plus; mes années n’ont point été un sommeil, mais des veilles incessantes les ont occupées; ma vie aurait pu remplir un siècle avant d’avoir vu s’écouler un quart de cet espace.
Quant à ce qui me reste encore à vivre, je m’y résigne
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■volontiers; et pour le passé je ne suis pas sans reconnaissance, — car au milieu de mes innombrables agitations, il s’est glissé parfois des moments de bonheur; quant au présent, je ne veux pas étouffer davantage mes sentiments. — Et je ne cacherai pas qu’avec tout cela je puis encore, en jetant les yeux autour de moi, adorer la nature avec un cœur fervent.
xvr.
Pour toi, ma sœur unique et bien-aimée,je sais que je suis en sûreté dans ton cœur, comme loi dans le mien; toi et moi — nous avons été et sommes encore — des êtres qui ne peuvent renoncer l’un à l’autre; peu importe que nous soyons réunis ou séparés; depuis le commencement de la vie jusqu’à son lent déclin, nous sommes enlacés; — vienne la mort lentement ou vite, notre premier lien est aussi le plus durable!