L’AVATAR IRLANDAIS
Avant que la fille de Brunswick soit refroidie dans son cercueil, et pendant que les vagues portent ses cendres vers sa patrie, Georges le Triomphant s’avance sur les fiots vers l’ile bien-aimée qu’il chérit — comme son épouse.
Il est vrai qu’ils ne sont plus, les grands hommes qui ont signalé cette ère de gloire si brillante et si courte, arc-enciel de la Liberté, ce petit nombre d’années dérobées à des
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TOÉSIES DIVERSES. 271
siècles d’esclavage et pendant lesquelles l’Irlande n’eut point à pleurer sa cause trahie ou écrasée.
in.
Il est vrai que les chaînes du catholique résonnent sur ses haillons; le château est encore debout; mais le sénat n’est plus, et la famine, qui habitait ses montagnes esclaves, étend son empire jusqu’à son rivage désolé,
Jusqu’à son rivage désolé, — où l’émigrant s’arrête un moment pour contempler encore sa terre natale avant de la quitter pour toujours; ses larmes tombent sur sa chaîne qu’il vient de briser, car la prison qu’il quitte est le lieu de sa naissance.
Mais il vient ! il vient, le Messie de la royauté, semblable à un énorme Léviathan poussé par les vagues! Recevez-le donc comme il convient d’accueillir un tel hôte, avec une légion de cuisiniers et une armée d'esclaves !
Il vient, dans la verte primeur de la soixantaine, jouer son rôle de roi au milieu de la cérémonie qui se prépare — Vive à jamais le trèfle dont il est couvert! si le vert qu’il porte à son chapeau pouvait passer à son cœur!
Si ce cœur depuis longtemps flétri pouvait reverdir, et si une source nouvelle de nobles affections pouvait y naître, la Liberté pourrait te pardonner, ô Érin, ces danses sous le poids de tes chaînes et ces cris de ton esclavage, qui attristent le ciel.
Est-ce démence ou bassesse de ta part? Fût-il Dieu luimême, — au lieu d’être, comme il l’est, fait de la plus grossière argile, avec plus de vices au cœur qu’il n’a de rides au front, ton dévouement servile lui ferait honte, et il s’éloignerait.
ne.
Oui, hurle à sa suite ! Que tes orateurs torturent leur ima-
gination pour caresser son orgueil! — Ce n’élait pas ainsi que sur la Liberté implorée en vain l’àme indignée de Ion Graltan faisait luire les foudres de sa parole.
Graltan à jamais glorieux! le meilleur entre les bons! si simple de cœur, si sublime dans tout le reste ! doué de tout ce qui manquait h Démoslhènes, son rival ou son vainqueur dans tout ce que possédait l’Athénien.
Lorsque Tullius s’éleva k l’apogée de Rome, quoiqu’il n’eût point d’égaux, d’autres l’avaient précédé; l’œuvre était commencée ; — mais Grattan sortit comme un Dieu de la tombe des âges, le premier, le dernier, le sauveur, l’unique,
Il eut le talent d’Orphée pour toucher les brutes, et le feu de Prométhée pour embraser le genre humain ; la Tyrannie elle-même, en l’écoutant, se sentit émue ou resta muette, et la Corruption recula terrifiée devant le regard de son génie.
Mais revenons k notre sujet! revenons aux despotes et aux esclaves! aux banquets fournis par la famine! aux réjouissances dont la douleur fait les frais ! L’accueil de la vraie Liberté est simple ; mais l’Esclavage extravague dans ses démonstrations quand une semaine de saturnales vient k relâcher sa chaîne.
Que l’indigente splendeur que l’a laissée ton naufrage, décore le palais (comme le banqueroutier cherche k cacher sa ruine sous un étalage de luxe), Erin, voici ton maître. Dépose tes bénédictions aux pieds de celui qui te refuse les siennes!
Ou si en désespoir de cause la liberté est obtenue de force, si l’idole de bronze s’aperçoit que ses pieds sont d'argile, ce sera parce que la terreur ou la politique auront arraché ce
que les rois ne donnent jamais qu’à la manière des loups quand ils abandonnent leur proie.
Chaque animal a sa nature, celle d’un roi est de régner; — régner! ce seul mot comprend la cause de toutes les malédictions consignées dans les annales des siècles, depuis César le redouté jusqu’à Georges le méprisé!
Mets ton uniforme, ô Fingal! O’Connell, proclame ses perfections! ses perfections à lui!!! et persuade à ta patrie qu’un demi-siècle de mépris fut une erreur de l’opinion, et que « Henri 7 est bien le plus mauvais sujet et le plus charmant jeune prince qui soit au monde, b
Ton aune de ruban bleu, 6 Fingal ! fera-t-elle tomber les fers de plusieurs millions de catholiques ? ou plutôt n’est-ce pas pour toi une chaîne plus étroite encore que celle de tous les esclaves qui maintenant saluent de leurs hymnes celui qui les a trahis?
Oui! o bâtissez -lui une demeure! » que chacun apporte son obole! jusqu’à ce que, comme une autre Babel, s’élève le royal édifice! Que tes mendiants et tes ilotes réunissent leur pitance — et donnent un palais en retour d’un dépôt de mendicité et d’une prison !
/Servez, — servez, pour Vilellius, le royal banquet, jusqu’à ce que le despote glouton en ait jusqu’à la gorge! et que les hurlements de ses ivrognes le proclament le quatrième des imbéciles et des oppresseurs du nom de « Georges ! »
Que les tables gémissent sous le poids des mets ! Qu’elles gémissent comme ton peuple pendant des siècles de malheur ! Que le vin coule à flots autour du trône de ce vieux Silène, comme le sang irlandais a coulé et doit couler encore !
Mais que son nom ne soit pas ta seule idole. — Contemple h sa droite le moderne Séjan ! Ton Castlereagh! Ah! qu’il soit tien encore! misérable dont le nom n’a jamais été prononcé qu’accompagné de malédictions et de railleries,
Jusqu’à ce jour où l’He qui devait rougir de lui avoir
donné naissance, comme le sang qu’elle a versé a rougi ses sillons, semble fière du reptile sorti de scs entrailles, et pour prix de ses assassinats lui prodigue les acclamations et les sourires !
Sans un seul rayon du génie de sa patrie, sans l’imagination, le courage, l’enthousiasme de ses fils, — le lâche peut faire douter Erin qu’elle ait donné le jour h un être aussi vil.
Sinon — qu’elle cesse de s’enorgueillir de ce proverbe qui proclame que sur le sol d’Erin aucun reptile ne peut naître; voyez-vous le serpent, avec son sang de glace et le venin qui le gonfle, réchauffer ses anneaux dans le sein d’un roi !
Crie, bois, mange et adule, ô Erin! Le malheur et la tyrannie t’avaient déjà mise bien bas; mais l’accueil que tu fais aux tyrans l’a fait descendre plus bas encore.
Mon humble voix s’éleva pour défendre tes droits; mon vote d’homme libre fut donné à ton affranchissement; ce bras, quoique faible, se fût armé pour ta querelle, et dans ce cœur, bien qu’usé, il y avait encore un battement pour loi.
Oui, je l’aimais, loi et les tiens, bien que tu ne sois pas ma terre natale; j’ai connu parmi tes fils de nobles cœurs et de grandes âmes, et j’ai pleuré avec le monde entier sur la tombe de tes patriotes; mais maintenant je ne les pleure plus.
Car ils dorment heureux dans leurs sépultures lointaines, tes Grattan, tes Curran, tes Shéridan, tous ces chefs longtemps illustrés dans la guerre de l’éloquence, qui, s’ils n’ont pas retardé la chute, l’ont du moins honorée.
Oui, ils sont heureux sous la froide pierre de leurs tombeaux anglais ! Leurs ombres ne s’éveilleront pas aux clameurs qu’aujourd’hui tu exhales, et le gazon qui recouvre leur libre argile, ne sera pas foulé par des oppresseurs et des esclaves qui baisent leurs chaînes.
Jusqu’à ce jour j’avais porté envie à tes fils et à ton rivage, bien que leurs vertus fussent proscrites, leurs libertés en fuite : il y avait je ne sais quoi de si chaleureux et de si sublime dans un cœur irlandais, que je porte envie — à tes morts!
Ou, si quelque chose peut faire taire un instant mon mépris pour une nation si servile malgré ses blessures encore saignantes, une nation qui, foulée aux pieds comme le ver, ne se retourne pas contre le Pouvoir, c’est la gloire de Grattan et le génie de Moore !