STANCES A L’ÉRIDAN
Fleuve qui baignes de tes flots l’antique cité 9 où habite la dame de mon amour, pendant qu’elle se promène sur tes bords, et que peut-être elle reporte vers moi un souvenir faible et passager;
Que ton onde vaste et profonde n’est-elle le miroir de mon cœur où ses yeux puissent lire les mille pensées que maintenant je te confie, agitées comme tes vagues, impétueuses comme ton cours!
ni.
Que dis-je ! — le miroir de mon cœur! Ton onde n’esl-elle
270 ŒUVRES DE LORD BÏIlON.
pas forte, rapide et sombre? Tu es ce que furent et ce que
sont mes sentiments; et ce que tu es, mes passions l’ont été
longtemps.
Peut-être le tefnps les a-t-il un peu calmées, — mais non pour toujours; tu franchis tes rives, fleuve sympathique! et pendant quelque temps tes flots en ébullition débordent, puis rentrent dans leur lit ; les miens se sont affaissés et ont disparu,
Laissant après eux des ruines; et maintenant nous avons repris notre ancien cours; toi, pour aller le réunir à l’Océan; — moi, pour aimer celle que je ne devrais pas aimer.
Ces flots que je cofitemple couleront sous les murs de sa cité natale, et murmureront à ses pieds ; ses yeux te regarderont quand, fuyant les chaleurs de l’été, elle viendra respirer l’air du crépuscule.
Elle te regardera, — et, plein de celte pensée, je t’ai regardé; et depuis ce moment, ne séparant plus son souvenir de toi, je n’ai pu penser h tes ondes, je n’ai pu les nommer ni les voir sans un soupir pour elle!
Ses yeux brillants se réfléchiront dans tes flots ; — oui ! ils verront cette même vague que je fixe en ce moment : vague fortunée ! les miens ne la reverront plus, même en rêve! •
Le flot qui emporte mes larmes ne reviendra plus; reviendra-t-elle, celle que le flot va rejoindre? — Eridan! tous deux nous foulons tes rives, tous deux nous errons sur tes bords, moi près de ta source, elle près de l’Océan au flot bleu.
Mais ce qui nous sépare, ce n’est ni l’éloignement, ni la profondeur des vagues, ni de vastes territoires; c’est la bar-
rière d’une destinée différente, aussi différente que les climats qui nous ont donné le jour.
Un étranger s’est pris d’amour pour la dame de ces bords ; il est né bien loin par delà les montagnes ; mais son sang est tout méridional, comme s’il n’avait jamais ressenti le souffle des sombres autans qui glacent les mers du pôle.
Mon sang est tout méridional, sans quoi je n’aurais pas quitté ma patrie, et je ne serais pas, en dépit de douleurs que l’oubli n’effacera jamais, redevenu l’esclave de l’amour, — ou tout au moins de loi.
C’est en vain que j’essaierais de lutter; — je consens à mourir jeune. — Que je vive comme j’ai vécu ; que j’aime comme j’ai aimé; si je redeviens poussière, c’est de la poussière que je suis sorti, et alors, du moins, rien ne pourra plus émouvoir mon cœur.