‹ Œuvres complètes de Lord Byron Poésies diversesChapitre 152 sur 201 · CHANT SECOND · texte numérisé non relu

CHANT SECOND

Viens, fille du ciel aux yeux bleus! — Mais, hélas! jamais tu n’inspiras les chants d’aucun mortel. — Déesse do la sagesse , ici fut ton temple, ici il est encore malgré la guerre et ses ravages1, malgré le temps qui a fait disparailre ton culte. Mais pires que le fer, la flamme et le lent travail

LE PÈLERINAGE DE CH1LDE-HAR0LD. CH. II. 3â'J des siècles, sont le sceptre redoutable et la domination cruelle de ces hommes qui n’ont jamais ressenti l’enthousiasme sacré qu’éprouvent les âmes civilisées en pensant à toi et au peuple que lu protégeais.

Athènes, cité auguste et antique! où sont tes hommes forts, tes hommes a l’âme grande? Ils ne sont plus, faible lueur qu’on distingue a peine h travers les rêves du passé. Les premiers entrés dans la carrière de la gloire, ils ont vaincu, puis ils ont disparu. Est-ce donc la tout : servir de thème à l’écolier, nous donner une heure d’étonnement et d’émotion? Ici on cherche vainement le glaive du guerrier, la robe du sophiste ; et sur les débris des tours écroulées, humides encore du brouillard des ans, la Puissance perd jusqu’à son ombre.

ni.

Homme d’un jour, lève -loi ! approche ! viens ! — mais respecte cette urne sans défense. Regarde ce lieu, sépulcre d’une nation! séjour de ces dieux qui n’ont plus d’autels! Les dieux eux-mêmes succombent. — Chaque religion a son tour: — hier Jupiter; aujourd’hui Mahomet. — D’autres siècles amèneront d’autres cultes, jusqu’à ce que l’homme sache que c’est en vain qu’il fait fumer l’encens et couler le sang des victimes ; faible enfant du doute et de la mort, de qui l’espérance s’appuie sur des roseaux *.

Enchaîné à la terre , il lève les yeux vers le ciel. Être malheureux, ne te suffit-il pas de savoir que tu es? l’existence est-elle donc un don si précieux qu’il t’en faille une autre après celle-ci, et que lu veuilles aller tu ne sais où, n’importe dans quelle région, impatient de fuir la terre et de te perdre dans les cieux? Rêveras-tu donc toujours des douleurs et des joies à venir? Regarde celte cendre, pèse- la dans ta main avant qu’elle se mêle au souffle des vents : cette urne chétive est plus éloquente que des milliers d’homélies.

Ou bien ouvre la tombe majestueuse du héros évanoui; il repose là-bas sur la rive solitaire*. Il succomba, et les nations dont il était l’appui accoururent en deuil autour de son cercueil. Mais de ces milliers d’hommes attristés, il n’en reste pas un seul pour le pleurer; nul guerrier fidèle à sa mémoire ne veille ici où, d’après la tradition, apparurent des demi-dieux. Au milieu de ces débris amoncelés prends ce crâne. Est-ce là un temple digne d’être habité par un Dieu ? Mais il n’est pas jusqu’au ver qui ne finisse par dédaigner ce séjour.

Vois sa voûte brisée, ses parois en ruines, ses appartements déserts, son portique défiguré : c’était là pourtant la demeure aérienne de l’ambition, le dôme de la pensée, le palais de l’àme ; cet espace que tu découvres à travers ces trous vides d’où les yeux ont disparu, c’était le séjour animé de la sagesse, de l’esprit, et de celte foule de passions qui ne souffrirent jamais de contrôle. Tout ce qu’ont écrit les saints, les sophistes et les sages, pourrait-il repeupler celte tour solitaire restaurer cette résidence?

Sage Athénien, tu disais vrai : « Tout ce que nous savons , c’est que nous ne savons rien. » Pourquoi reculer devant ce que nous ne pouvons éviter ? Chacun a sa souffrance ; mais il est des âmes faibles qui gémissent de maux imaginaires et qui sont leur ouvrage. Cherchons ce que le hasard ou le destin nous dit être le meilleur. Le repos nous attend sur les rives de l’Achéron ; là le convive rassasié ne s’assied pas à un banquet forcé, mais le Silence prépare la couche où l’on dort éternellement d’un paisible sommeil.

Si pourtant, ainsi que l’ont pensé les hommes les plus vertueux, il est par delà le noir rivage une patrie des âmes, démentant ainsi la doctrine des sadducéens et de ces sophistes follement fiers de leur scepticisme , combien il serait doux d’adorer de concert avec ceux qui ont allégé nos mortels la-

LE PÈLERINAGE DE CHILDE-HAROLD. CH. II. 32-ï beurs, d’entendre encore les voix qu'on craignait de ne plus entendre, de revoir les ombres révérées du sage de Bactriane, du philosophe de Samos, et de tous ceux qui ont enseigné la vérité !

ne.

Là je te reverrais, fl toi dont la vie et l’affection ensemble disparues, m’ont laissé ici-bas aimer et vivre en vain! Frère jumeau de mon cœur, puis-je croire que tu n’es plus quand tu revis dans ma mémoire ? Eh bien, oui, je révérai qu’un jour nous serons réunis; cette illusion remplira le vide de mon cœur. Pourvu qu’en nous survive quelque chose de nos jeunes souvenirs, que l’avenir soit ce qu’il voudra; ce sera assez de bonheur pour moi que de savoir ton âme heureuse 4.

Asseyons-nous sur cette pierre massive s, base non encore ébranlée d’une colonne de marbre: c’est ici, fils de Saturne, qu’était ton trône favori ; tu n’en comptais nulle part un plus imposant. Je cherche à reconnaître les vestiges de ton temple et de sa magnificence. Peut-être sont-ce les débris d’un autre édifice. L’Imagination elle-même est impuissante à rétablir ce que le Temps a travaillé à défigurer. Sans doute, ces colonnes orgueilleuses méritent plus qu’un regard distrait et un soupir fugitif; et cependant auprès d’elles le musulman s’assied impassible, le Grec frivole passe et chante.

Mais de tous les spoliateurs de ce temple qui domine làhaut, où Pallas avait prolongé son séjour, comme si elle n’eût pu se résoudre à quitter celte relique dernière de son antique pouvoir, quel fut le dernier et le pire? Rougis, ô Calédonie, de lui avoir donné naissance! Angleterre, je me réjouis de ce qu’il n’est pas l’un de tes enfants. Tes hommes libres devraient respecter ce qui fut jadis libre ; comment donc ont-ils pu profaner le temple attristé et entraîner ses autels sur les flots qui ne les ont portés qu’à regret8?

Le moderne Pieté se fait lâchement gloire d’avoir brisé ce que les Goths, les Turcs et le Temps ont épargné ; il est froid comme les rochers de ses côtes natales, il a l’esprit aussi stérile, le cœur aussi dur, celui dont la tète a pu concevoir et la main préparer l’enlèvement des lamentables restes d’Athènes. Ses fils, trop faibles pour défendre ses sacrés autels, éprouvèrent cependant une portion des douleurs de leur mère 7, et sentirent alors pour la première fois le poids des chaînes du despotisme.

Eh quoi ! sera-t-il dit par des bouches britanniques qu’ Albion fut heureuse des larmes d’Athènes? Albion, bien que ce soit en ton nom que ces misérables lui ont déchiré le sein, crains d’avouer à l’Europe un attentat qui la ferait rougir! La reine de l’Océan, la libre Angleterre, enlever A une terre encore saignante sa dernière et chétive dépouille ! celle dont l’opprimé n’a jamais en vain réclamé l’appui, arracher d’une main de harpie ces malheureux débris que le Temps avait respectés, que les tyrans avaient laissés debout!

Pallas, où était ton égide qui arrêta dans leur marche 8 le farouche Alaric et la dévastation ? où était le ûls de Pélée, que dans ce jour de périls les enfers ne purent retenir, et dont l’ombre s’élança terrible au séjour des vivants ? Quoi donc! Pluton ne pouvait-il laisser une fois encore partir ce héros pour qu’il chassât, par sa présence, cet autre spoliateur ? Ilélas ! Achille oisif continua A errer sur les rives du Styx, et ne vint pas défendre ces murs qu’il aimait jadis à protéger.

Belle Grèce , il est de glace le cœur qui te regarde sans ressentir ce qu’éprouve un amant penché sur la cendre de celle qu’il aima; ils sont de marbre les yeux qui peuvent voir sans pleurs tes murs dégradés, tes temples antiques emportés par des mains anglaises, quand leur devoir eût été

LE PÈLERINAGE DE CIIILDE-HAROLD. CH. II. 3£7 plutôt de protéger ces reliques, dont la perte est irréparable. Maudite soit l’heure où ils quittèrent leur île pour faire de nouveau saigner ton sein malheureux et entraîner tes dieux désolés vers le nord et son climat abhorré !

Mais où est Harold? oublierai-je de suivre sur les flots ce sombre voyageur? Il partit sans rien regretter de ce que regrettent les autres hommes; nulle amante ne vint étaler devant lui sa feinte douleur; nul ami ne lui fit ses adieux et ne tendit la main à ce froid étranger qui allait parcourir d’autres climats. 11 est dur le cœur sur lequel la beauté est sans pouvoir; mais Harold ne sentait plus comme autrefois, et il quitta sans pousser un soupir celte terre, théâtre de carnage et de crimes.

Celui qui a navigué sur le sein azuré des mers a été quelquefois témoin d’un beau spectacle : alors qu’au souffle d’une fraîche brise la blanche voile s’arrondit, la charmante frégate prend sa course légère; h droite une forêt de mâts, des clochers et la rive que l’on quitte; h gauche, le vaste Océan qui se déploie; les navires du convoi, qu’on prendrait de loin dans leur vol pour une troupe de cygnes sauvages ; le plus mauvais voilier marche alors avec agilité , et la vague semble se courber devant chaque proue écumante.

Et puis le navire est comme une citadelle flottante : les canons en bon ordre, le filet tendu *, la voix rauque du commandement, le bourdonnement de la manœuvre, lorsqu’au signal donné les matelots montent dans les hunes. Entendez-vous le sifflet du contre-mattre et le cri que les marins se renvoient pendant que les cordages glissent dans leurs mains? Voyez cet aspirant imberbe qui force sa voix d’enfant pour approuver ou blâmer, écolier qui dirige déjà l’équipage docile!

Sur le tillac , propre et luisant comme une glace, le lieutenant gravement se promène. Voyez aussi cet espace exclu-

sivement réservé au capitaine qui s’avance avec majesté ; silencieux et craint de tous, il daigne rarement adresser la parole à ses subalternes s’il veut conserver intacte celte subordination sévère, condition essentielle du triomphe et de la gloire ; mais des Bretons se soumettent aux lois les plus dures qui ont pour résultat d’ajouter à leur force.

Souffle, souffle, brise propice; pousse devant toi nos navires jusqu’à ce que le soleil cesse de nous éclairer de ses rayons ; alors il faut que le vaisseau-amiral ralentisse sa marche afin que les bâtiments retardataires puissent le rejoindre. Ah ! cuisant ennui ! insupportable délai ! perdre pour ces traînards l’occasion de profiter d’une aussi belle brise! que de chemin on eût fait jusqu’au retour de l’aube! Mais non, il faut s’arrêter, les voiles en panne, sur une mer propice, en attendant ces lourds navires.

La lune se lève; par le ciel ! voilà un beau soir; de longs sillons de lumière s’étendent au loin sur les vagues mobiles; voici l’heure où sur le rivage les jeunes hommes soupirent, où les jeunes filles ajoutent foi à leurs serments. Autant nous en advienne quand nous reverrons la terre! Cependant la main impatiente de quelque robuste Arion éveille sur l’instrument la vive harmonie aimée des matelots ; un cercle de joyeux auditeurs se forme autour de lui , ou bien ils dansent aux sons de quelque air connu, aussi gais que s’ils étaient à terre , libres de tous leurs mouvements.

A travers le détroit de Calpé , contemplez ces âpres rives : l’Europe et l’Afrique se regardent ; la patrie de la vierge aux yeux noirs et celle du Maure basané sont à la fois éclairées par les rayons de la pâle Hécate. Comme ils se jouent délicieusement sur la rive espagnole ! Aux clartés de son disque décroissant, on distingue parfaitement le rocher, le coteau, la forêt sombre; en face, la Mauritanie projette, des montagnes a la côte, ses ombres gigantesques.

LE PÈLERINAGE DE CIIILDE-IIAROLD. OU. II. 3î9

11 est nuit; c’est l’heure de la méditation, l’heure où nous sentons que nous avons autrefois aimé, bien que notre amour ne soit plus; où le cœur, portant le deuil de ses affections déçues , sans ami maintenant , rêve qu’il eut un ami. Qui voudrait courber la tête sous le fardeau des années alors que la jeunesse elle-même survit à ses jeunes amours et à ses joies ? Ilélas ! quand l’hymen de deux âmes est rompu , il reste à la mort peu de chose à détruire. O bonheur de notre premier âge! qui ne voudrait redevenir enfant?

Ainsi penché sur le bord du navire que lavent les flots, l’œil fixé sur l’astre de Diane réfléchi par les ondes , l’âme oublie ses projets d’espérance et d’orgueil, et se reporte insensiblement vers les souvenirs des années qui ont fui. Il n’est pas d’âme , si désolée qu’elle soit , où quelque chose de cher, de plus cher qu’elle-même , n’ait possédé ou ne possède encore une pensée, et ne réclame le tribut d’une larme; éclair de douleur qui luit h notre cœur attristé et dont il voudrait vainement s’affranchir.

S’asseoir au sommet des rocs , rêver sur les flots ou au bord des abîmes, parcourir lentement la solitude ombreuse des forêts, où vivent des êtres étrangers à la domination de l’homme, et où il n’a jamais, ou que rarement, laissé l’empreinte de ses pas; gravir inaperçu le mont inaccessible avec des troupeaux sauvages qui n’ont pas besoin de bercail ; seul se courber au-dessus des précipices et des cataractes écumantes : ce n’est pas là vivre dans la solitude , c’est converser avec la Nature, c’est voir se dérouler devant soi ses charmes et ses trésors.

Mais au milieu de la foule, du bruit et du contact des hommes, entendre, voir, sentir et posséder; poursuivre sa roule, citoyen ennuyé du monde, sans personne qui nous bénisse, personne que nous puissions bénir; n’avoir autour de soi que des courtisans de la Fortune, qui fuient à l’aspect

du malheur; et de tant d’êtres qui nous ont cherchés, suivis, flattés, adulés, pas un qui ait pour nous des sentiments amis, pas un qui , si nous n’étions plus, laissât voir sur ses lèvres un sourire de moins : voilà ce que j’appelle être seul ! voilà la solitude !

Plus heureux ces pieux ermites qu’on rencontre dans les solitudes de l’Athos, lorsqu’on erre le soir au sommet du mont gigantesque d’où l’on découvre des flots si bleus , un ciel si serein, que celui qui a été là à une telle heure voudrait ne jamais quitter ce lieu sacré ! puis s’arrachant lentement à ce spectacle enchanteur, il regrette que tel n’ait pas été son destin , et rentre, pour le haïr, dans un monde qu’il avait presque oublié 1#.

Passons sous silence la route longue et monotone , si souvent sillonnée sans que nul y ait laissé de trace; passons le calme, la brise, les changements atmosphériques, le louvoiement et tous les caprices si connus et des vagues et des vents; passons les alternatives de joies et de douleurs que les matelots éprouvent dans leur citadelle ailée, ceinte par les flots; le temps, bon ou mauvais, propice ou contraire, selon que la brise souffle ou s’abat et que les vagues se soulèvent, jusqu’à ce qu’un joyeux matin : « Terre! terre! terre! » et tout est bien.

Mais saluons en passant les lies de Calypso, dont le groupe fraternel s’élève au sein de l’Océan. Au voyageur fatigué, là sourit un havre propice ; et cependant la belle déesse a depuis longtemps cessé de pleurer et d’attendre en vain, du haut de ses rochers, celui qui avait eu l’audace de lui préférer une mortelle. C’est ici que le fils d’Ulysse s’élança dans les flots à la voix du sévère Mentor, laissant à la nymphereine une double perte à déplorer.

Son règne est 'passé, sa douce puissance est évanouie; mais ne t’y fie pas, imprudent jeune homme! Mets-toi sur

LE PÈLERINAGE DE CIIILDE-ITAROLD. Cil. II. 331 tes gardes : ici une mortelle a placé le siège de son dangereux empire; crains d’y trouver une nouvelle Calypso! Aimable Florence ! si ce cœur capricieux et vide d’amour pouvait se donner encore, il se donnerait h toi; mais trop de liens t’enebaînent, et moi je n’ose porter à tes autels une offrande indigne de toi, ni demander à un cœur aussi -cher d’endurer pour moi une seule douleur.

Ainsi pensa Harold quand ses yeux rencontrèrent sans s’émouvoir les yeux de cette beauté, et ne lui parlèrent d’autre langage que celui d’une admiration innocente. L’Amour se tint à l’écart, à proximité pourtant : il savait que le cœur d’Harold avait été fréquemment conquis et perdu, mais il ne le comptait plus parmi ses adorateurs, et avait renoncé à lui inspirer de nouvelles flammes. Voyant qu’en cette occasion ses efforts n’avaient pu le déterminer à aimer, le petit dieu jugea avec raison qu’il avait pour jamais perdu sur lui son ancien empire.

Elle dut s’étonner, la belle Florence 1J, de voir cet homme, qu’on disait soupirer pour toutes celles qu’il voyait, soutenir, impassible, l’éclat de ce regard où d’autres lisaient ou affectaient de lire leur espoir, leur destin, leur arrêt, leur loi, rendant k la beauté tous les hommages qu’elle commande h ses esclaves ! Et certes elle dut s’émerveiller qu’un mortel aussi jeune n’éprouvàt pas, ou ne feignit pas du moins pour elle, ces sentiments d’amour que les femmes peuvent repousser, mais qui n’excitent jamais leur courroux.

Ce cœur, qui lui semblait de marbre, abrité k l’ombre du silence ou retranché dans son orgueil, elle ne savait pas qu’il était habile dans l’art de la séduction **, qu’il savait étendre au loin les pièges de la volupté, et n’avait renoncé k de faciles conquêtes que lorsqu’il n’avait plus rien trouvé qui méritât ses attaques. Mais ces moyens de triomphe, Harold les néglige aujourd’hui ; et, lors même que l’azur de ces

beaux yeux eût attiré ses hommages, jamais il ne se fut confondu dans la foule des adorateurs.

Celui-là, je le crois, connaît bien peu le cœur de la femme, qui s’imagine que des soupirs peuvent conquérir un objet aussi inconstant ! Que lui importe un cœur, alors qu’elle le possède ? Rendez à l’idole de vos yeux l’hommage qui lui est dû, mais n’y mettez pas trop d'humilité, si vous ne voulez qu’elle vous méprise, vous et votre hommage, quelles que soient les métaphores dont vous en revêtiez l’expression; dissimulez jusqu’à la tendresse, si vous êtes sage; une confiance hardie est encore ce qui réussit le mieux auprès de la femme; excitez tour à tour et calmez 6on dépit, et vous çe tarderez pas à voir couronner tous vos vœux.

C’est une vérité bien ancienne, que l’expérience confirme> et ceux qui en sont le plus convaincus sont ceux qui en gémissent davantage : quand on a conquis ce que tous désirent, le prix obtenu ne paraît pas valoir ce qu’il a coûté. La perte de la jeunesse, la dégradation de l’àme, la perte de l’honneur, voilà ce qui reste après la passion satisfaite. Si, par un bienfait cruel, le destin trompe nos jeunes espérances, c’est une blessure qui s’envenime, et dont le cœur ne guérit pas, alors même que l’Amour ne songe plus à plaire.

Marchons ! ne laissons point mon Pégase ralentir son pas; car nous avons encore plus d’un mont à franchir, plus d’un rivage pittoresque à côtoyer, guidés non par la fiction, mais par la mélancolie pensive. Nous avons à parcourir des climats plus beaux que n’en rêva jamais l’imagination d’un mortel, ou qu’on n’en a décrit dans ces utopies où l’on enseigne à l’homme ce qu’il devrait ou pourrait être si cette créature corrompue pouvait profiter de pareilles leçons.

La Nature est, après tout, la meilleure des mères: bien

que toujours changeant, son aspect n’en est pas moins doux. Puissé-je m’abreuver h sa mamelle nue, moi qui ne suis point son enfant gâté, quoiqu’elle ne m’ait jamais sevré! Oh ! elle n’est jamais plus attrayante que dans sa sauvage beauté, alors que l’Art n’a point encore souillé ses œuvres! Et la nuit et le jour elle n’a cessé de me sourire, et pourtant mes regards l’ont observée dans ses moments les plus intimes. Plus je l’ai connue, plus je l’ai recherchée, et c’est dans ses rigueurs que je l’ai aimée davantage.

Terre d’Albanie , où naquit cet Iskander, la leçon des jeunes et l’exemple des sages, et cet autre héros du même nom, dont les chevaleresques exploits frappèrent tant de fois l’ennemi de terreur! terre d’Albanie, laisse-moi te contempler, toi, âpre nourrice d’une nation farouche. La croix dis- ’ parait, les minarets s’élèvent, et le pâle croissant brille dans la vallée, à travers les bosquets de cyprès qui forment la ceinture de tes villes.

Childe-Harold continua à faire voile, et passa devant le rivage stérile d’où la triste Pénélope contemplait les vagues; plus loin, il aperçut le promontoire non encore oublié qui offrit un refuge aux amants, une tombe à la muse de Lesbos. Brune Sapho, des vers immortels n’onl-ils donc pu sauver ce cœur qu’embrasait une immortelle flamme? K’a-t-elle donc pu vivre, celle qui dispensait une vie immortelle, si toutefois l’immortalité attend les œuvres de la lyre, l’unique ciel auquel les fils de la terre puissent aspirer ?

Ce fut par un beau soir d’automne , d’un automne de la Grèci, que Childe Harold salua de loin ce cap de Leucade,s, qu’il brûlait de voir, et qu’il ne quitta qu’à regret. Il avait plus d’une fois arrêté ses regards sur les lieux que la guerre a rendus mémorables: Actium, Lépante, Trafalgar'*.

11 les avait vus sans émotion, car il n’était pas né sous une étoile héroïque ; il ne se plaisait point au récit des sanglants exploits, des combats courageux; il n’avait que des mépris

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pour le guerrier mercenaire, et se moquait de ses airs belliqueux.

Mais lorsqu’il vit l’étoile du soir se lever au-dessus du fatal rocher de Leucade, projeté sur les ondes, et qu’il salua cette dernière ressource d’un amour sans espoir, il ressentit ou crut ressentir une émotion puissante. Pendant que le majestueux navire glissait lentement sous l’ombre de cet antique mont, il suivait de l’œil le mouvement mélancolique des flots, et, bien que plongé dans sa rêverie accoutumée, on voyait son regard devenir plus calme et son front pâle s’éclaircir.

XUl.

L’aurore paraît, et avec elle surgissent les collines de la farouche Albanie ; les rochers sombres de Souli , la cime lointaine du Pinde, à demi caché sous un voile de vapeurs, sillonné par les blanches eaux des ruisseaux qui le baignent, sous son vêlement rayé de brun et de pourpre, s’élèvent; peu a peu les brouillards se dissipent, et on aperçoit la demeure du montagnard. C’est l’a que rôde le loup, que l’aigle aiguise son bec; là vivent des oiseaux de proie, des bêles sauvages, des hommes plus sauvages encore, et sous un ciel orageux se forment les tempêtes qui agitent la dernière saison de l'année.

„ Alors enfin Harold se sentit seul, et dit aux langues chrétiennes un long adieu; il se voyait enfin sur un rivage inconnu que tous admirent, mais que beaucoup craignent de visiter. Son âme était armée contre le destin; il avait peu de besoins ; les périls , il ne les cherchait pas , mais il ne les fuyait pas non plus. 11 avait sous les yeux un spectacle sauvage, mais neuf : voilà ce qui lui rendait douces les fatigues continues du voyage, ce qui lui faisait oublier et le souffle glacial de l’hiver, et les chaleurs brûlantes de l’été.

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