C XXXIX
Ces lieux ont entendu le bourdonnement des nations empressées, le murmure de la pitié ou les acclamations bruyantes, au moment où l’homme tombait immolé par l’homme. Et pourquoi immolé? pourquoi? parce que tels étaient les lois du cirque sanglant et le bon plaisir impérial. — Pourquoi non? Qu’importe, si nous devons servir de pâture aux vers, que nous tombions sur un champ de bataille ou dans un cirque? Tous deux ne sont que des théâtres où pourrissent les principaux acteurs.
Je vois le gladiateur étendu devant moi ; sa main soutient le poids de son corps ; son front mâle consent à la mort, mais dompte la douleur sa tête penchée s’affaisse par degrés ; à son flanc une large blessure laisse échapper une à une les dernières gouttes de son sang, pesantes comme les premières d’une pluie d’orage ; voilà maintenant que l’arène tourne autour de lui. — 11 a cessé de vivre avant qu’ait cessé de retentir la clameur inhumaine qui salue le misérable vainqueur.
Il l’a entendue, mais il l’a dédaignée. — Ses jreux étaient
avec son cœur, et son cœur était bien loin. 11 n*a point regretté la vie qu’il perdait, la victoire qui lui échappait : ses regards se reportaient vers sa hutte grossière, sur la rive du Danube ; là jouaient ses petits barbares, là était leur mère, l’épouse du Dace, — et lui, leur père, égorgé pour amuser les Romains ! — Tout cela traversait sa pensée pendant que coulait son sang! — Sa mort restera-t-elle sans vengeance ? Goths, levez-vous, et venez assouvir votre fureur !
Mais ici où le meurtre respirait la vapeur du sang; ici où la foule des nations encombrait toutes les issues et mugissait ou murmurait comme le torrent des montagnes, selon que ses flots jaillissent ou serpentent; ici où des millions de Romains rendaient, par leur approbation ou leur blâme, un arrêt de vie ou de mort, jeu cruel de la populace, ma voix seule retentit en ce moment; — la faible lueur des étoiles ne tombe que sur une arène vide, — des gradins écroulés, — des murs affaissés, — et des galeries où le bruit de mes pas est répété par des échos sonores.
Des ruines, — et quelles ruines! de leurs débris onaconstruit des murs, des palais, presque des villes ; et cependant, quand on passe devant l’énorme squelette, on se demande ce qu’on a pu lui enlever. A-t-on dépouillé cette enceinte, ou l’a-t-on seulement déblayée? Hélas! quand on approche du colossal édifice, la destruction étale aux regards ses blessures: elle ne supporte point la clarté du jour, dont l’éclat est trop brillant pour tous les objets que le temps et l’homme ont dévastés.
Mais quand la lune, ayant atteint la plus haute des arcades, s’y arrête doucement; quand les étoiles scintillent h travers les fentes des ruines, et que la brise nocturne balance silencieusement l’immense guirlande de lierre qui couronne les murs grisâtres, comme le laurier sur le front chauve du premier des Césars ; lorsque dans l’air brille une lumière
LE PÈLERINAGE DE CHILDE-HAROLD. Cü. IV. 433 douce et sereine dont la vue n’est pas éblouie, alors les morts s’élèvent dans celte magique enceinte : des héros ont foulé ce sol, c’est sur leur cendre que vous marchez.
« Tant que sera debout le Colysée, Rome sera debout: « quand tombera le Colysée, Rome tombera; et avec Rome tombera le monde. » Ainsi s'exprimaient, en présence de celte vaste maraille, les pèlerins d’Albion, du temps des Saxons, que nous appelons anciens; et ces trois choses mor* telles sont encore sur leurs fondements, sans la moindre altération : Rome et sa ruine irrévocable, le monde, cette vaste caverne — de voleurs, ou de ce qu’on voudra.
Simple, majestueux, sévère, austère, sublime ; — basilique de tous les saints, temple de tous les dieux, depuis Jupiter j usqu’à Jésus ; monument que le temps a épargné et embelli ; toi qui lèves un front tranquille, pendant qu’autour de toi les arcs de triomphe et les empires s’écroulent ou chancellent, et que l’homme, à travers une route d’épines, marche h la poussière du tombeau; — dôme glorieux ! dois-tu durer toujours ? Sur toi le temps a brisé sa faux, les tyrans leur verge de fer, — ô sanctuaire et patrie des arts et de la piété, Panthéon ! orgueil de Rome !
Monument de jours plus glorieux et de ce que l’art a de plus noble, dégradé, mais parfait encore, ton enceinte imprime à tous les cœurs un recueillement religieux ; tu offres à l’art un modèle : pour celui que l’amour de l’antiquité conduit à Rome, la Gloire verse ses rayons h travers l’ouverture de ton dôme ; pour les âmes religieuses, voilà des autels ; et ceux qui honorent le génie peuvent reposer leurs regards sur les images des grands hommes dont les bustes les entourent.
Voici un cachot : à travers l’ombre obscure, qu’aperroisje? Rien. Regardons encore ! Deux ombres se dessinent lentement à ma vue. — Fantômes de l’imagination! Non, je les vois distinctement : — c’est un vieillard et une femme jeune t. i. 23
et belle, fraîche comme «ne mère qui nourrit, et dans les veines de laquelle le sang se transforme en nectar. — Mais que fait-elle? Pourquoi ce sein découvert, celte mamelle blanche et nue ?
Un lait pur gonfle ces deux sources de vie, où sur le cœur et dans le cœur d’une femme nous avons puisé notre premier, notre plus doux aliment, alors que l’épouse, heureuse d’être mère, dans l’innocent regard de son enfançon ou dans le petit cri qu’arrache à sa lèvre agacée, non la douleur, mais un léger délai, aperçoit une joie que l’homme ne peut comprendre, et sur sa tige naissante voit poindre les feuilles de son jeune bouton. — Ce que le fruit sera plus tard, — je l’ignore : — Caïn était fils d’Ève.
ici c’est h un vieillard que la Jeunesse offre pour aliment le lait qu’elle en a reçu : — c’est envers son père qu’elle acquitte la dette de sang contractée à sa naissance. Non, il ne mourra pas tant que dans ces veines chaudes et charmantes le feu de la santé et d’un sentiment sacré alimentera ce fleuve nourricier, ce Nil de la nature, auquel l’Égypte ne saurait comparer le sien. A ce sein affectueux bois la vie, ô vieillard ! le ciel même n’a pas de breuvage si doux.
La fable de la Voie Lactée n’a pas la pureté de cette histoire: c’est une constellation dont les rayons sont plus doux; et la sainte Nature triomphe bien plus dans ce renversement de ses lois que dans l’abime étoilé où brillent des mondes lointains! — O la plus sainte des nourrices ! nulle goutte de ce pur nectar ne se perdra : toutes iront au cœur de ton père, retournant h leur source pour y ramener la vie, comme nos âmes affranchies vont se réunir au grand Tout.
CLir.
Tournons-nous vers le môle d’Adrien, impérial plagiaire des pyramides de la vieille Égypte, copiste colossal de leur difformité; Adrien dont le caprice, prenant les énormes constructions du Nil pour modèle, condamna l’artiste à bâtir pour
LE PÈLERINAGE RE CHILDE -HAROLD. CH. IV. 435 des géants, et à élever cet édifice pour recueillir sa vaine poussière, sa cendre chétive. Comme le philosophe sourit de pitié en voyant à une œuvre aussi gigantesque une aussi mince origine !
Mais voici le dôme, — l’admirable et vaste dôme auprès duquel le temple de Diane ne seraitqu’une cellule, — temple majestueux du Christ, élevé sur la tombe de son martyr! l’ai vu la merveille d’Éphèse : — ses colonnes étaient éparses dans le désert, l’hyène et le chacal s’abritaient à leur ombre ; j’ai vu la coupole de Sainte-Sophie refléter sur sa masse brillante les rayons du soleil, et j’ai promené mes regards dans son enceinte sacrée pendant que l’usurpateur musulman y faisait sa prière.
Mais toi ! entre tous les temples anciens et modernes, tu t’élèves seul et sans rival, sanctuaire digne du Dieu saint, du vrai Dieu. Depuis la ruine de Sion, alors que Jéhovah abandonna la cité de son choix, de toutes les constructions terrestres élevées h sa gloire, en est-il d’un aspect plus sublime? Majesté, puissance, gloire, force, beauté, tout est réuni dans cette arche éternelle du vrai culte.
Entrez, vous n’étes point accablé de sa grandeur ; «t pourquoi? Elle n’est point diminuée; mais votre àme, agrandie par le génie de ce lieu, a pris des proportions colossales, et ne peut se trouver à l’aise que dans le sanctuaire qui consacre les espérances de son immortalité; et vous, un jour viendra que, si vous en êtes jugé digne, vous verrez votre Dieu face à face comme vous voyez maintenant son Saint des Saints, et vous ne serez point anéanti par son regard.
Vous avancez; — mais h chaque pas queyous faites, l’édifice s’élargit, comme une montagne élevée dont la hauteur semble croître à mesure que vous là gravissez. Sa gigantesque élégance vous faisait illusion. Le vaste édifice augmente, — en conservant la beauté de ses proportions l'harmonie se
joint à l’immensité; de riches marbres,— des tableaux plus riches encore,— des autels où brûlent des lampes d’or,— et ce dôme orgueilleux, édifice aérien qui rivalise avec les plus beaux monuments de la terre, bien que leurs fondements s’appuient sur un sol solide, — et qu’il semble, lui, appartenir a la région des nuages.
Vous ne voyez pas tout. Il faut décomposer ce grand tout, et contempler chaque partie séparément : de même que l’Océan creuse dans scs rivages mille sinuosités qui, toutes, méritent nos regards, de même ici il faut concentrer votre attention sur chaque objet isolé, maîtriser votre pensée jusqu’à ce que vous ayez gravé dans votre mémoire ses éloquentes proportions, et dérouler graduellement ce tableau glorieux que dès l’abord vous n’avez pu saisir dans son ensemble ,
Non par sa faute, mais par la vôtre : nos sens extérieurs ne peuvent percevoir les objets que progressivement. Nous ne pouvons trouver d’expression pour nos sentiments les plus intenses; de même cet imposant et resplendissant édifice trompe d’abord notre vue éblouie, et défie, par sa grandeur sans égale, la petitesse de notre nature, jusqu’à ce que, grandissant avec lui , notre àme s’élève peu à peu au niveau de l’objet qu’elle contemple.
eux.
Arrêtez-vous et instruisez-vous! il y a dans cet examen plus que la satisfaction de la surprise, plus que le recueillement inspiré par la sainteté du lieu, plus que l’admiration pour l’art et les grands maîtres qui élevèrent un monument supérieur à tout ce que le passé a jamais pu exécuter ou concevoir; la source du sublime découvre ici ses profondeurs; l’esprit de l’homme peut y puiser, en recueillir le sable d’or, et apprendre ce que peuvent les grandes conceptions du génie.
y CLX.
Allons maintenant au Vatican , assister au spectacle de la douleur ennoblie dans les tortures de Laocoon; — allons-y
LE PÈLERINAGE DE CHILDE-HAROLD. CH. IV. 437 voir la tendresse d'un père et l’agonie d'un mortel , réunies h la patience d’un dieu : — inutile est la lutte, inutile l’effort du vieillard contre les nœuds redoublés et la redoutable étreinte du dragon ; la longue et venimeuse chaîne rive autour de lui ses vivants anneaux , — l’énorme reptile accumule douleur sur douleur et étouffe les cris de ses victimes.
Ou bien voyez le dieu à l’arc infaillible, le dieu de la vie, de la poésie et de la lumière, — le soleil sous la forme humaine ! On lit sur son front radieux la victoire qu’il a remportée; la flèche vient d’être décochée, brillante de la vengeance d’un immortel : un beau dédain anime ses yeux et gonfle ses narines. La puissance et la majesté éclatent dans toute sa personne , et son seul regard nous révèle un dieu.
Mais ses formes délicates, — qu’on dirait rêvées dans la solitude par l’amour de quelque nymphe dont le cœur soupirait pour un immortel amant et s’absorbait dans cette vision ; — ses formes expriment tout ce que notre imagination, dans son vol le plus aérien, a jamais pu créer de beauté idéale, alors que toutes les pensées étaient des envoyés du ciel , — des rayons d’immortalité rangés autour de nous en cercle étoilé, pour se réunir ensuite et réaliser l’image d’un dieu.
Et s’il est vrai que Prométhée ait ravi au ciel le feu qui nous anime, il a acquitté notre dette, l’artiste au génie duquel ce marbre poétique a conféré une immortelle gloire ; — si la main qui l’exécuta est mortelle, elle ne l’est pas, la pensée qui le conçut : le temps lui-même lui a donné uno consécration sainte; il ne lui a pas réduit en poussière une seule boucle de sa chevelure; — les années n’ont point laissé sur lui leur empreinte, et il respire encore la flamme divine que mit en lui son auteur.
Mais où est-il , le pèlerin héros de mon poème, celui dont le nom présidait autrefois à mes chants? 11 me semble qu’il
<f38 OEUVRES DE LORD BÏROX.
est bien lent h sc montrer. 11 n’est plus : — voilà ses dernières paroles. Son pèlerinage est terminé, ses visions finies; il rentre lui-même dans le néant, — si toutefois on a jamais pu le classer parmi les êtres qui vivent et souffrent, s’il a jamais été autre chose qu’une création imaginaire. — N’en parlons plus ; — son ombre se perd dans le gouffre de la destruction ,
Qui enveloppe dans son redoutable linceul ombre , substance, vie, tout ce qui est notre partage ici-bas, et étend sur le monde ce grand voile noir à travers lequel toutes choses apparaissent comme des fantômes; et un nuage s’abaisse entre nous et tout ce qui a brillé, jusqu’à ce que la gloire elle-même n’est plus qu’un sombre crépuscule, et fait luire à peine une mélancolique auréole sur la limite des ténèbres; lueur plus triste que la plus triste nuit, car elle nous trouble la vue,
Et nous envoie dans l’abîme nous enquérir de ce que nous serons quand notre être sera réduit à quelque chose de moins que sa misérable essence actuelle, et rêver de gloire, et effacer la poussière d’un vain nom que nous ne devons plus entendre ; mais, 6 pensée consolante ! nous ne devons plus redevenir ce que nous avons été : c’est vraiment bien assez d’avoir porté une fois ce fardeau du cœur, — du cœur dont la sueur était du sang !
Silence! Une voix s’élève de l’abîme! entendez-vous cette longue, sourde et effrayante clameur, pareille au murmure lointain d’une nation qui saigne d’une blessure profonde et incurable ? Au milieu de l’orage et des ténèbres , la terre s’entr’ouvre béante; des fantômes nombreux voltigent sur le gouffre. 11 en est un qu’on distingue de la foule; on dirait une reine, quoique son front soit découronné ; elle est pâle, mais belle ; dans sa douleur maternelle, elle étreint un enfant auquel son sein est inutile.
LE PÈLERINAGE I>E CI1ILDD. HAROLD. C1I. IV. 433 CLXVIlf.
Fille des rois, où es-tu? Espoir de plusieurs nations, es-tu morte? La tombe ne pouvait-elle t’oublier, et prendre une tête moins majestueuse et moins chère? au milieu d’une nuit de douleur, lorsque, mère d’un moment, ton cœur saignait encore sur ton enfant , la mort fit taire pour jamais cette angoisse : avec toi se sont envolés et le bonheur présent et les espérances dont s’enivraient les îles impériales!
L’épouse du laboureur devient mère sans danger pour sa vie ; — et toi , qui étais si heureuse, si adorée ! — Oh ! ceux qui n’ont point de larmes pour les rois pleureront sur toi ; la Liberté , dont le cœur est gros, oubliera toutes ses douleurs pour une seule; car elle a prié pour toi, et sur ta tête elle voyait son arc-en-ciel. — Et toi aussi, prince solitaire, désolé! — ton hymen devait donc être inutile! époux d’une année ! père d’un mort.
Un cilice fut ton vêtement de noces; le fruit de ton hymen n’est que cendres; dans la poussière est couchée la blonde héritière du trône de ces îles, celle qu’adoraient des millions de cœurs ! Comme nous avions remis entre ses mains tout notre avenir! Bien que nous n’espérions pas qu’il pût luire pour nous, nous aimions à penser que nos enfants obéiraient à son enfant, et nous la bénissions, elle et la postérité que nous attendions d’elle ; et cette espérance était pour nous ce qu’est l’étoile aux yeux du berger. — Ce n’a été qu’un rapide météore.
Pleurons sur nous, et non sur elle 18 : car elle dort en paix. Le souffle inconstant de la faveur populaire, la langue des conseillers perfides, ces voix mensongères qui, depuis la naissance de la monarchie, ne cessent de tinter leur glas fatal aux oreilles des rois, jusqu’à ce que les nations, poussées au désespoir, courent aux armes; l’étrange fatalité qui abat les plus grands monarques, et, faisant contre-poids à
ÜU ŒUVRES DE LORD BÏROR.
leur toute-puissance, jette dans le bassin opposé de la balance un poids redoutable qui tôt ou tard les écrase, —
C’eût été peut-être là sa destinée; mais non, nos cœurs se refusent à le croire : si jeune, si belle, bonne sans effort, grande sans un seul ennemi, tout à l'heure épouse et mère, — et maintenant là! Que de liens ce moment fatal a brisés! Depuis le cœur de ton royal père jusqu’à celui du plus humble de ses sujets s’étend la chaîne électrique de ce désespoir, dont la commotion, pareille à celle d’un tremblement de terre, est venue accabler un pays qui t’aimait comme aucun autre n’eût pu t’aimer.
Salut, Némi, toi, caché au centre de collines ombreuses, dans un site si retiré, que l’ouragan qui déracine les chênes, force l’Océan à franchir ses limites, et porte son écume jusqu’aux cieux , épargne à regret le miroir ovale de ton lac limpide ! Calme comme la haine longtemps couvée, sa surface a un aspect froid et tranquille que rien ne peut troubler ; il est comme roulé sur lui-même : ainsi dort le serpent.
Près de là , dans une vallée voisine, brillent les flots de l’Albano, qu’un léger intervalle sépare à peine du lac de Némi; — dans le lointain serpente le Tibre, et le vaste Océan baigne cette côte du Latium, théâtre de la guerre épique du pieux Troyen dont l’étoile, remontant sur l’horizon, se leva sur les destinées d’un empire ; — à droite, on découvre la retraite où Tullius venait se délasser des agitations de Rome ; — et là-bas , derrière ces montagnes qui bornent l’horizon, était cette ferme sabine où Horace, fatigué, allait chercher le repo$.
Mais je m’oublie. — Mon pèlerin est arrivé au terme de sa course : lui et moi, nous devons nous séparer. — Eh bien ! soit. — Sa lâche et la mienne sont presque achevées; pourtant jetons sur la mer un dernier regard. Les flots de la
Méditerranée viennent expirer h ses pieds et aux miens, et, du sommet du mont Albain, nous contemplons maintenant l’ami de notre jeunesse, cet Océan qui a déroulé sous nous ses vagues depuis le rocher de Calpé jusqu’aux lieux où le sombre Euxin
Baigne les côtes d’azur des Symplegades. De longues années,— longues, bien que peu nombreuses, ont passé depuis sur tous deux ; des souffrances et des larmes nous ont laissés à peu près au point d’où nous étions partis. Toutefois, ce n’est pas en vain que nous avons parcouru notre carrière mortelle : nous avons reçu notre récompense, — et c’est ici que nous la trouvons : car la douce chaleur du soleil nous ravive, et dans la terre et l’Océan nous puisons des joies presque aussi pures que s’il n’existait pas d’hommes pour en troubler le charme.
Oh! que ne puis-je habiter au désert, sans autre société qu’une femme, génie de ma solitude! que je puis-je alors oublier tout le genre humain, et n’aimer qu’elle, sans haïr personne! O vous, éléments, — dont la noble inspiration m’élève au-dessus de moi-même, — celte compagne, ne pouvez- vous me l’accorder? Me trompé-je quand je crois qu’il existe quelque part de tels esprits, bien qu’il nous soit rarement donné de les rencontrer?