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CXIII

Champ de bataille où régnèrent la liberté, les factions, la gloire et le carnage : là s’exhalèrent les passions d’un peuple fier, depuis la première heure de sa domination naissante jusqu’au jour où le monde n’offrit plus rien à conquérir; mais, longtemps avant celle époque, la Liberté s’était voilé le visage, et l’Anarchie avait usurpé ses attributs ; jusqu’au jour où un soldat audacieux pût impunément fouler aux pieds un sénat d’esclaves muets, ou acheter les voix vénales de lâches plus vils encore.

exiv.

Détournons nos regards de tous ces tyrans, et reportonsles vers le dernier tribun de Rome, vers toi qui voulus effacer de son front des siècles de honte, — toi, l’ami de Pétrarque,

— l’espoir de l’Italie, Rienzi! le dernier des Romains! Tant qu’il poindra une feuille sur le tronc flétri de l’arbre de la Liberté, qu’elle serve à décorer la tombe de l’orateur du Forum,— du chef du peuple,— -de ce nouveau Numa,— dont le règne, hélas ! fut trop court.

Égérie! douce création d’un mortel qui, pour reposer sa tête , n’a rien trouvé sur la terre d’aussi beau que ton sein idéal, qui que tu sois, ou aies été, — jeune aurore aérienne, nymphe imaginaire d’un amant au désespoir; ou peut-être beauté terrestre, objet des hommages d’un adorateur au-dessus du commun des hommes; où que tu aies pris naissance, tu fus une belle pensée revêtue d’une forme charmante.

La mousse de ta fontaine est encore arrosée par ton onde pure, ton onde élyséenne. Ta grotte protège le cristal limpide dont la surface, que n’ont point ridée les ans, réfléchit le doux génie de ce lieu; les œuvres de l’art ne défigurent plus cette verte et sauvage rive; tes ondes délicates ne dorment plus emprisonnées dans le marbre; elles jaillissent doucement, avec un suave murmure, de la base de ta statue brisée, et serpentent çà et Ta ; la fougère et le lierre

Rampent entrelacés dans un beau désordre; les arbres en fleurs couvrent comme d’un vêlement les collines verdoyantes; le lézard aux yeux vifs frétille dans le gazon, et les chants des oiseaux de l’été saluent votre passage; des fleurs aux fraîches couleurs, aux genres variés, semblent vous conjurer de suspendre votre marche, et leurs mille teintes forment comme une vaste féerie qui danse au souffle de la brise; la violette odorante, caressée par le souffle du ciel, semble dans ses yeux bleus réfléchir son azur.

C’est ici, dans cette retraite enchantée, que tu habitas, Égérie! ici que battait ton cœur céleste en entendant de loin les pas de ton mortel adorateur; minuit étendait son dais étoilé sur ces mystérieuses entrevues, et t’asseyant auprès de ton bien-aimé, qu’arrivait-il alors ? Cette grotte semble formée exprès pour recevoir une déesse amoureuse, pour servir d’asile à un saint amour, — le plus ancien de tous les oracles.

As-tu donc, en effet, répondant à sa tendresse, uni un cœur céleste à un cœur d’homme, et partagé avec d’immortels transports cet amour qui meurt comme il naît, avec un soupir ? Ton art a-t-il pu les rendre immortels, donner la pureté du ciel aux joies de la terre, sans émousser le dard lui ôter son venin, — cette satiété qui détruit tout, — et déraciner de l’àme les herbes homicides qui l’encombrent?

Hélas ! nos jeunes affections s’épanchent en pure perte, ou se fécondent qu’un désert : il n’en sort qu’un luxe funeste de plantes parasites, qu’une ivraie hâtive, gâtée au cœur bien que charmant la vue, que des fleurs dans le sauvage parfum desquelles nous ne respirons que des agonies, des arbres qui distillent du poison; ce sont là les plantes qui naissent sous les pas de la Passion, alors qu’elle prend son vol dans le désert du monde, haletante et en quête de je ne sais quel fruit céleste interdit à nos vœux.

O Amour! tu n’es point un habitant de ce monde : — séraphin invisible, nous croyons en toi ; c’est une religion qui a pour martyrs les cœurs brisés ; mais jamais l’œil nu ne t’a vu , jamais il ne te verra tel que tu dois être. L’esprit de l’homme t’a créé, comme il a peuplé les deux, avec les rêves de son imagination et de ses désirs ; cette forme, cette image qu’il a donnée à une pensée, poursuit sans cesse l’àme altérée, — brûlante, — fatiguée, — torturée, — déchirée.

cxx».

L’esprit languit amoureux de son propre ouvrage, et s’éprend d’une fiévreuse passion pour des créations mensongères : — où sont, où sont les formes qu’a saisies le génie du sculpteur? Dans lui seul. La nature peut-elle rien montrer d’aussi beau? Où sont les charmes et les vertus que nous imaginons dans la jeunesse, que nous poursuivons dans l’âge mûr, paradis que nous nous désolons de ne pouvoir atteindre, qui égare le pinceau et la plume, et désespère l’écrivain qui tente de le reproduire?

L’amoar est un délire : — c’est la démence du jeune âge; mais le remède est encore plus amer; quand nous voyons s’évanouir l’un après l’autre les charmes dont nous avions revêtu nos idoles, quand nous ne voyons que trop clairement qu’elles n’avaient de mérite et de beauté que dans l’œuvre idéale de notre imagination, nous n’en continuons pas moins à rester sous le charme; nous nous sentons entraînés, et, après avoir semé le vent, nous recueillons la tempête; le cœur opiniâtre, une fois son alchimie commencée, se croit toujours à deux doigts du trésor qu’il convoite : — il n’est jamais plus riche que lorsqu’il touche h la misère.

Nous nous flétrissons dès notre aurore, sans cesse haletants, — défaillants, — malades ; notre but nous échappe, — notre soif n’est point étanchée , et cependant jusqu’au dernier moment, au bord même de notre tombe , un doux fantôme nous attire, image du bonheur que nous avons cherché dès le commencement; mais c’est trop tard, — et nous nous sentons doublement maudits. Amour, ambition, avarice, — tout cela est même chose, tout cela est illusoire, tout cela funeste, — également funeste ; — sous des noms différents, ce sont les mêmes météores, et la mort est la , fumée sombre où s’évanouit leur flamme.

Il en est peu, — il n’en est point qni trouvent ce qu’ils aiment ou auraient pu aimer; le hasard, un contact aveugle, et l’impérieux besoin d’aimer, ont écarté des antipathies — qui reviendront bientôt, envenimées encore par des torts irrévocables : et la Circonstance, déesse stupide qui sc méprend sans cesse, armée de sa baguette crochue, évoque et fait naître les maux qni nous menacent; l’Espérance, touchée par son talisman, tombe en poussière, — cette poussière que tous nous avons foulée.

Notre vie est une fausse nature. — Il n’est pas dans l’harmonie des choses, ce cruel arrêt, ce stigmate indélébile du

péché, cet immense upas , cet arbre dont l’ombre donne la mort, qui a pour racine la terre, pour feuillage et pour bran* ches le ciel, d’où découle sur le genre humain une pluie de calamités, — la maladie, — la mort, — l’esclavage, — tous les maux que nous voyons , — et, plus cruels encore, tous ceux que nous ne voyons pas ; — blessures incurables qui palpitent dans’l’âme, — douleurs toujours nouvelles que nous portons au cœur.

Toutefois pensons hardiment : — c’est un lâche abandon de la raison que d’abdiquer notre droit de penser; c’est notre unique et dernier refuge; ce droit, du moins, je veux le conserver; en vain depuis uotre naissance celte faculté divine est enchaînée, torturée, — claquemurée, bâillonnée, emprisonnée, élevée dans l’ombre, de peur que le jour de la vérité ne perce jusqu’à elle; un temps vient où la lumière, avant que nous soyons préparés à la recevoir, brille à nos regards d'un éclat trop vif; car le temps et la science guérissent la cécité.

cxxvin.

Arcades sur arcades! On dirait que Rome, rassemblant tous les trophées de son histoire, a voulu réunir dans un seul monument tous ses arcs triomphaux ; c’est le Colysée ; la lune semble un flambeau placé là exprès pour l’éclairer; il n’y a qu’une lumière divine qui soit digne de briller sur cette mine de méditations, mine longtemps explorée, toujours inépuisable ; le sombre azur d’une nuit d’Italie, ce firmament dont les teintes

Ont une voix et nous parlent du ciel, flotte au-dessus de ce vaste et merveilleux monument, et ombre sa gloire. Un sentiment respire dans les choses de la terre que le Temps a courbées, là où il a appuyé sa main, mais brisé sa faux ; il y a dans les créneaux en ruine une puissance, une magie devant laquelle le moderne palais doit incliner sa magnificence, et attendre des siècles ce qu’eux seuls peuvent lui donner.

LE PÈLERINAGE DE CU1LDE-HAR0LD. Cn. IV. 429

O Temps! qui embellis les morts, qui ornes les ruines; baume unique, seule consolation du cœur qui a saigné, réformateur de nos jugements erronés, seule pierre de touche de la vérité et de l’amour, — seul philosophe, car les autres ne sont que des sophistes, — toi dont la justice, bien que différée, trouve toujours son heure; ô Temps, qui nous venges! j’élève vers loi mes mains, mes yeux, mon cœur; accordemoi une grâce !

Au milieu de ces débris où tu t’es fait un temple, tout plein d’une divine tristesse, parmi des offrandes plus dignes de toi, j’ose apporter la mienne : ce sont les ruines de mes années, faibles en nombre , mais abondantes en vicissitudes. — Si jamais tu m’as vu trop présomptueux, ne m’entends pas; mais si j’ai porté avec calme la bonne fortune, et réservé ma lierté pour l’opposer à la haine, qui ne me vaincra jamais, fais que je n’aie pas vainement porté cet acier dans mon cœur. — Eux, ne pleureront-ils pas?

cxxxn.

Et toi, qui n’as jamais laissé impunies les injustices humaines, puissante Némésis ! toi qui appelas les Furies du sein de l’ablme, et les envoyas hurler et siffler autour d’Oresle, en punition de la vengeance dénaturée infligée par son bras» vengeance qui eût été juste de la part d’une main moins chère; — dans cette enceinte où l’antiquité t’offrit longtemps ses hommages ; — ici où tu as autrefois régné, je t’évoque du sein de ta poussière ! N’entends-tu pas la voix de mon cœur ? Éveille-toi ! il le faut, tu le dois !

Ce n’est pas que les fautes de mes pères ou les miennes ne m’aient peut-être mérité la blessure dont je saigne intérieurement; et si une main juste me l’eût infligée, je la laisserais librement couler ; mais la terre ne boira pas mon sang; c’est a toi que je le consacre. — Je te confie ma vengeance; l’occasion s’en présentera! et si je ne l’ai point exercée moi-

même, par respect pour... — n’importe ; je dors, mais toi, tu

veilleras.

Et si j’élève aujourd’hui ma voix, ce n’est pas que je recule devant la souffrance; qu’il parle, celui qui m’a vu courber le front, ou qui a remarqué que les tourments de mon àmc l’aient laissée plus faible. Mais je veux déposer ici un souvenir de moi... Les paroles que je trace en ce moment ne se disperseront pas dans les airs, alors même que je ne serai plus que poussière; l’avenir donnera satisfaction h la colère prophétique qui m’a dicté ces vers, et il est des tôles sur lesquelles pèsera le poids de ma malédiction !

Ma malédiction sera de leur pardonner. — N’ai-je pas eu, — je t’en prends à témoin, ô terre! ô ma mère ! et toi aussi, ô ciel! — n’ai-je pas eu à lutter contre ma destinée? N’ai-je point souffert des choses qu’il m’a fallu pardonner ? N’a-t-on pas desséché mon cerveau, déchiré mon eœur, sapé mes espérances, flétri mon nom, gaspillé la vie de ma vie? Et si je n’ai pas été poussé jusqu’au désespoir, c’est que je n’étais pas complètement fait de l’argile qui pourrit dans les âmes de ceux au-dessus desquels je plane.

cxxxvr.

Depuis les plus graves outrages jusqu’aux petites perfidies, n’ai-je pas vu de quoi les êtres à faee humaine sont capables? depuis l’effroyable rugissement de la calomnie écumante, jusqu’au chuchotement d’une vile coterie de reptiles distillant adroitement leur venin, Janus à double visage, qui, suppléant à la parole par le langage des yeux, Vivent mentir sans dire un mot, et à l’aide d’un haussement d'épaules ou d’un soupir affecté, font accepter à des sots leurs calomnies silencieuses1*?

Mais j’ai vécu, et n’ai pas vécu en vain : mon esprit peut perdre de sa force, mon sang de sa chaleur, mon corps peut succomber jusque dans ses efforts pour dompter la douleur i mais il y a dans moi quelque chose contre lequel la douleur

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et le temps ne peuvent rien, quelque ehose qui vivra quand je ne serai plus. Ce je ne sais quoi d’immatériel, auquel ils ne songent pas, semblable au souvenir des sons d’une 131x8 muette, planera sur leur âme attendrie ; et éveillera dans des cœurs aujourd’hui de marbre le tardif remords de l’amour.

CXXXYIII.

Le sceau est apposé. — Maintenant salut, redoutable divinité sans nom, mais toute-puissante, qui erres dans cette enceinte k l’heure sombre de minuit! toi dont la présence inspire un recueillement bien différent de la crainte, tu te plais aux lieux où des murs croulants sont couverts de leurs manteaux de lierre, et tu donnes aux ruines un charme de solennité si intime et si profonde, que nous nous identifions avec ce qui a été, nous faisons partie du tableau dont nous devenons les invisibles témoins.

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