DE * LA ROUE DE LA FORTUNE, » SUR UN THÉÂTRE
DAÏlATEURS81.
Puisque les raffinements de ce siècle poli ont chassé du théâtre la raillerie immorale ; puisque le goût a maintenant banni l'esprit licencieux qui déshonorait tout ce qu'écrivait un auteur; puisque aujourd’hui nous cherchons à plaire par des scènes plus décentes, évitant avec soin tout ce qui pourrait foire monter la rougeur au front de la beauté, oh! prenez quelque pitié de la muse modeste, et, à défaut de gloire, qu’elle obtienne au moins de l’indulgence. Cependant, ce n’est point pour elle seule que nous demandons des égards: les acteurs ont la conscience de leur faiblesse : vous ne verrez pas ce soir des Roscius expérimentés, vieillis dans tous les secrets du jeu théâtral. Ni Cooke ni Kemble ne vont vous saluer; nulle Siddons ne tirera de vos yeux des larmes sympathiques; vous venez ce soir assister au début Sï d’acteurs en herbe, entièrement neufs sur la scène. Nous essayons des ailes à peine garnies do plumes; ne les coupez pas avant que les oiseaux puissent voler : si nous échouons dans cette première tentative pour prendre notre essor, nous tomberons, hélas ! pour ne plus nous relever. 11 ne s’agit pas ici seulement d’an pauvre débutant qui tremble de peur, qui espère et redoute presque d’obtenir votre approbation. Ce sont tous nos comédiens qui attendent, dans une anxiété douloureuse, que leur sort se décide. Nulle pensée vénale ne peut nous arrêter. Vos applaudissements généreux sont notre seule récompense : c’est pour l’ob.enir que chacun de nos héros va déployer devant vous tout ce qu’il a de talents, et que nos héroïnes vont baisser des yeux timides sous le regard de leurs juges. Sans doute ces dernières trouveront en vous des protecteurs; nul de vous ne voudra manquer d’égards au beau sexe. Quand la femme entre dans la lice, ayant pour bouclier la jeunesse et la beauté, il n’est pas de farouche censeur qui ne lui rende les armes. Mais si nos faibles efforts étaient inutiles; si après tout nous devions échouer, montrez-
HEURES DE PARESSE. 43
nous au moins quelque compassion, et si vous ne pouvez applaudir, veuillez du moins pardonner.