A UNE DAME
Si le ciel à ton sort eût joint ma destinée, comme ce gage m’en avait naguère donné l’assurance, on n’eût point eu à me reprocher ces folies : car alors la paix de mon cœur n’eût point été troublée 69.
Je te dois ces fautes précoces; je te dois les. reproches des vieillards et des sages : ils savent mes torts ; mais ils ne savent pas que ce fut toi qui brisas la première les liens de l’amour.
Car il fut un temps où mon âme était pure comme la tienne, et pouvait étouffer ses passions à leur naissance;
HEURES DE PARESSE. 8i
nais maintenant tu m’as retiré tes serments : un autre les a reçus.
Je pourrais détruire son repos et troubler le bonheur qui l'attend; mais je veux laisser mon rival sourire dans sa joie. — Pour l’amour de toi, je ne puis le haïr.
Ah! depuis que ta beauté angélique m’est ravie, nulle autre ne peut calmer l’orage de mon cœur ! Ce qu’aulrefois il voulait trouver dans toi seule, il le cherche maintenant dans plusieurs.
Adieu donc, jeune fille décevante! il serait inutile de te regretter. Ni l’espérance, ni le souvenir ne me viennent en aide; mais la fierté peut m’apprendre à t’oublier.
Et pourtant cet insensé gaspillage de mes ans, ce cercle fastidieux de plaisirs sans saveur, ces nombreuses amours, cet effroi jeté au cœur des mères, cet abandon aveugle au braille des passions,
Tout cela eût été réprimé si lu avais été à moi. Mes joues, pâles maintenant de l’orgie de la nuit, au lieu d’être enflammées par la fièvre des passions, eussent porté la calme empreinte du bonheur domestique.
Oui, le spectacle des champs m’était doux autrefois; car, en ta présence, la Nature semblait sourire. Mon cœur alors abhorrait l’imposture, car il n’avait de vie que pour t’adorer.
Mais maintenant il me faut d’autres joies. Mes pensées, je les fuis : elles me rendraient fou. Au milieu de la foule frivole et du bruit, je perds la moitié de ma tristesse.
Et cependant, en dépit de tous mes efforts, une pensée se glisse furtivement dans mon âme : les démons auraient pitié de ce que je souffre en apprenant que je l’ai perdue pour toujours!’
oh! que ne suis-je enfant!
Oh ! que ne suis-je enfant, exempt de soucis et de peines, dans ma caverne des montagnes, ou errant à travers la solitude sombre, ou bondissant sur la vague bleuâtre! La pompe gênante de l’orgueil saxon ne convient pas à l’àmo
libre qui aime les flancs escarpés de la montagne, et gravit
les rochers d’où jaillit le torrent.
Forlune, reprends ces terres cultivées, reprends ce nom au son splendide! Je hais le contact des mains serviles, je hais les esclaves qui rampent autour de moi. Place-moi au milieu des rochers que j’aime, et aux pieds desquels l’Océan vient briser ses vagues mugissantes. Je ne le demande qu’une chose : c’est de pouvoir errer encore aux lieux qu’a connus ma jeunesse.
Peu nombreuses sont mes années, et pourtant je sens que le monde ne fut pas fait pour moi. Ah ! pourquoi des ténèbres épaisses cachent-elles à l’homme l’heure où il doit cesser d’être? J’eus naguère un magnifique rêve : j’entrevis l’image d’un bonheur imaginaire. Vérité, pourquoi, éveillé par ton odieuse lumière, me suis-je retrouvé dans un monde tel que celui-ci?
J’ai aimé; mais ceux que j’aimais ne sont plus. J’ai eu des amis; mes amis d’enfance ont disparu. Quelle tristesse s’empare du cœur solitaire quand toutes ses premières espérances sont mortes! En vain, la coupe en main, de joyeux convives chassent un instant loin de nous le sentiment de nos maux; en vain l’âme se livre h la fureur du plaisir; ah! le cœur, le cœur n’en garde pas moins son isolement.
Oh ! qu’il est triste d’entendre la voix de ceux dont l’amitié ou la haine nous sont indifférentes, et que le rang ou le hasard, l’opulence ou le pouvoir nous donne pour compagnons de plaisir! Rendez-moi quelques amis fidèles, des amis de mon âge dont les sentiments n’aient point changé, et je quitterai pour eux ces réunions nocturnes où le bruit remplace la joie.
Et loi, femme, être charmant, toi, mon espoir, ma consolation, mon tout! combien mon cœur doit être de glace maintenant, puisque je commence à être insensible même h tes sourires! J’abandonnerais sans regret ce bruyant théâtre de splendides douleurs, pour posséder ce calme contentement que la vertu connaît ou semble connaître.
Je voudrais fuir le contact des hommes. — Je cherche h
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éviter l’espèce humaine sans la haïr. Il me faut le séjour de la sombre vallée; ses ténèbres conviennent a celles de mon àme. Oh! que n’ai-je les ailes qui transportent la colombe vers son nid ! je prendrais mon vol vers la voûte des deux; c’est là que j’irais chercher la paix.