A ÉDOUARD NOËL LONG
Nil ego contulerim jacnndo «anus amlco.
Hobacc.
Cher Long, dans cette retraite solitaire, pendant qu’autour de moi tout sommeille , les jours joyeux que nous avons connus viennent se reproduire dans toute leur fraîcheur aux regards de mon imagination. Ainsi , lorsqu’un orage se prépare et que de sombres nuages obscurcissent le jour, si tout à coup le ciel change d’aspect, je salue l’arc-enciel qui , déployant son pacifique étendard, fait cesser la guerre des tempêtes. Ah! bien que le présent ne m’apporte que des douleurs, je pense qu’ils peuvent revenir, ces jours! ou si , dans un moment de tristesse , quelque crainte envieuse, se glissant dans mon âme, vient y réprimer ma pensée la plus chère et interrompre mon beau rêve, j’écrase ce démon pervers, et continue h me livrer h mon illusion chérie. Je sais que nous n’irons plus, dans la vallée de Granta, prêter l’oreille aux leçons des pédants; qu’lda ne nous verra plus, dans ses bois, poursuivre comme naguère nos chimères enchanteresses ; que la Jeunesse s’est envolée sur ses ailes roses, et que l’àge d’homme réclame ses droits sévères. Il est vrai , mais les années ne détruiront pas toutes nos espérances : elles nous tiennent encore en réserve quelques heures de joie modérée.
Oui , j’espère que, le Temps étendant ses vastes ailes, il en tombera pour nous quelques gouttes de rosée printanière; mais si sa faux doit moissonner les fleurs qui em-
HEURES DE PARESSE
baument les magiques bosquets où se plaît h errer la riante Jeunesse, où les cœurs sont gonflés de précoces ravissements; si la sourcilleuse Vieillesse, avec son froid contrôle, vient resserrer le courant de l’àrne, glacer les larmes dans les yeux de la Pitié, étouffer les soupirs de la Sympathie ; si elle exige que j’entende sans m’émouvoir les gémissements du Malheur, et que toutes mes affections se reportent sur moi seul , oh ! que mon cœur ne l’apprenne jamais, cette fatale science? qu’il continue à mépriser l’impitoyable censeur, mais qu’il n’oublie jamais les maux d’autrui ! Oui , tel que tu m’as connu dans ces jours auxquels nous aimons à reporter notre pensée, tel puissé-je être toujours, avec ma sauvage indépendance, mon imagination vagabonde, et mon cœur enfant jusque dans la vieillesse!
Bien qu’emporté maintenant par mes visions aériennes, pour toi mon cœur est toujours le même. J’ai eu fréquemment des pertes h pleurer, et toutes mes premières joies se sont affadies. Mais fuyez loin de moi, heures aux sombres couleurs ! vos tristesses sont passées, mes douleurs ont disparu. J’en jure par les joies qu’a connues ma jeunesse, je ne veux plus penser à votre ombre. Ainsi, quand la fureur de L’ouragan a cessé, et que les vents, rentrés dans leurs cavernes, y concentrent leurs sourds mugissements, nous oublions les autans et leur rage, et nous nous endormons sur la foi des zéphyrs.
Souvent ma jeune Muse accorda sa lyre aux tons langoureux de l’amour; mais aujourd’hui, n’ayant rien à chanter, ses sons expirent en vagues modulations. Mes jeunes nymphes, hélas! se sont envolées! E — est mariée; C — est devenue mère; Caroline soupire seule; Marie s’est donnée à un autre. Les yeux de Cora, qui s’arrêtaient sur moi, ne peuvent plus rappeler mon amour; et en effet, cher ami, il était temps de battre en retraite : car les yeux de Cora s’arrêtent maintenant sur tout le monde. Je sais que le soleil dispense à tous ses rayons bienfaisants, et, bien que l’œil d'une femme soit un soleil, j’ai la faiblesse de croire qu’il ne doit Luire que pour un seul homme : le méridien
oeuvres DE I.ORD BTROît.
de l’àme ne convient pas à celle dont le soleil étale la splendeur d’un été perpétuel. C’est ainsi que mes anciennes flammes se sont refroidies, et l’amour n’est plus pour moi qu’un nom. Lorsqu’un feu est prêt à s'éteindre, ce qui en redoublait l’activité et le faisait brûler avec plus de force, ne fait plus qu’accélérer sa fin et hâter l’extinction des dernières étincelles. Comme maint jouvenceau, mainte jeune fille en a mémoire ; il en est de même des feux de l’amour, alors que leur force expire et qu’ils disparaissent ensevelis sous leurs propres cendres.
Mais maintenant, ami, il est minuit; des nuages obscurcissent le disque humide de la lune, dont je ne te redirai pas les beautés, décrites par tous les rimailleurs. Pourquoi marcherais-je dans le sentier battu où tous les poêles ont marché avant moi ? Toutefois, je te dirai qu’avant que la lampe argentée de la nuit ait accompli trois fois sa révolution accoutumée et parcouru* trois fois sa route lumineuse, j’espère, mon cher ami, voir avec toi son disque éclairer le pacifique et bien-aimé séjour qu’habita naguère notre jeunesse. Alors nous nous mêlerons à la troupe joyeuse de nos camarades d’enfance; les récits du passé rempliront le cours charmant des heures; nos âmes s’épancheront en de doux entretiens où pleuvront les mots heureux, jusqu’à l’heure où le croissant de Phébé, commençant à pâlir, ne jettera plus qu’une lueur incertaine à travers les vapeurs du matin.