LES BARDES DÉ L'ANGLETERRE, ETC
et que ta jeune muse essayait son aile joyeuse, la mort vint briser cette lyre naissante, qui aurait fait entendre des chants immortels. Oh ! quel noble cœur nous avons perdu, lorsque la Science fit elle-même périr son enfant chéri ! Oui, elle te laissa t’absorber trop ardemment dans les travaux favoris. Elle sema, et la Mort vint recueillir. Ce fut ton propre génie qui te donna le coup fatal, et contribua h t’infliger la blessure qui causa ton trépas. Ainsi l’aigle frappé , gisant sur la plaine pour ne plus s’élever au milieu des nuages roulants, reconnaît sa propre plume sur la flèche fatale, et luimême a fourni des ailes au dard qui tremble dans son flanc. Poignantes sont ses douleurs; mais plus poignantes encore h cette pensée, que lui-même a donné a l’homicide acier ses moyens d’impulaion , et que ce même plumage qui a réchauffé son nid, boit maintenant son sang qui s’écoule avec sa vie 8T.
11 en est dans ce siècle éclairé qui prétendent que la gloire du poète ne vit que de brillants mensonges ; que l’Invention, les ailes toujours étendues , peut seule soutenir le yoI du barde moderne. Il est vrai que tous ceux qui riment, et même tous ceux qui écrivent, ont horreur du commun, ce mol funeste au génie; néanmoins il en est à qui la Vérité prête ses nobles flammes , et dont elle orne les vers qu’elle-même a dictés. C’est ce que prouve Crabbe au nom de la vertu 88, Crabbe, le peintre le plus impitoyable et cependant le plus parfait de la nature 89.
Et ici, que Shée90 et le génie trouvent une place; lui qui manie la plume et le pinceau avec la même grâce. Également cher à la poésie et à la peinture, le poêle se reconnaît dans les travaux du peintre : il sait tour h tour animer la toile par une touche magique, ou nous charmer par des vers faciles et harmonieux; et un double laurier attend justement le rival du poclc, mais l’ami du peintre.
Heureux le mortel qui ose s’approcher du bosquet où naquirent les Muses, dont les pas ont foulé, dont les yeux ont contemplé la patrie des poêles et des guerriers, celte terre d’Achaïe qui fut le berceau de la Gloire, et sur laquelle elle
plane encore! Mais doublement heureux celui dont le cœur ressent une noble sympathie pour ces classiques rivages ; qui , déchirant le voile des siècles , jette sur leurs débris des regards de poêle! Wright •*, tu eus le double privilège de voir et de chanter celte terre de la gloire , et ce ne fut point sous l’inspiration d’une muse vulgaire que tu saluas la patrie des dieux et des héros.
Et vous, poètes amis! ®* qui avez produit au jour ces perles trop longtemps soustraites aux modernes regards, qui avez réuni vos efforts pour tresser cette guirlande où les fleurs de l’Atlique exhalent les suaves odeurs d’Aonie, et qui avez embelli les beautés de votre langue natale de ces parfums rajeunis; que des bardes qui ont su se pénétrer si noblement de l’esprit glorieux de la Muse grecque cessent de faire entendre des sons empruntés; qu’ils ne se contentent plus d’être des échos harmonieux, et, déposant la lyre hellénique, qu’ils fassent résonner la leur!
C’est à ceux-là où à ceux qui leur ressemblent qu’il appartient de rétablir les lois violées de la Muse; mais qu’ils se gardent d’imiter le pompeux carillon du flasque Darwin, ce grand maître aux vers insignifiants , dont les cimbales dorées , plus ornées que sonores, plaisaient naguère à l’œil, mais fatiguaient l’oreille, et, après avoir d’abord éclipsé par leur éclat la lyre modeste» usées maintenant , montrent le cuivre qui les compose, pendant que tout son mobile cortège de sylphes voltigeants s’évapore en comparaisons creuses et en sons vides de sens. Laissez là un tel modèle; que son clinquant meure avec lui : un faux éclat attire, mais ne tarde pas à blesser la vue.
Toutefois, n’allez pas descendre jusqu’à la simplicité vulgaire de Wordsworth , le plus bas de la foule des poêles rampants , lui dont la poésie , qui n’est qu’un puéril bavardage, semble une harmonie délicieuse à Lambe et à Lloyd M. Sachez plutôt... — Mais , arrête, ô ma musc ! et n’essaie pas de donner des leçons qui passent de beaucoup ton humble portée. Le génie qu’un vrai poète a reçu en naissant lui
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montrera le sentier qu’il doit suivre et lui inspirera des vers immortels.
Et toi aussi , Scott , abandonne h de grossiers ménestrels le sauvage récit de querelles obscures; que d’autres, pour de l’argent, fassent de maigres vers ! Le génie trouve en luiméme ses inspirations! Que Southey chante, bien que sa muse fertile accouche chaque printemps avec trop de fécondité; que le simple Wordsworlh H carillonne ses vers puérils , et que l’ami Coleridge endorme avec les siens les enfants au berceau; que Lewis, avec sa fabrique de spectres, soit satisfait quand il a effrayé les galeries et évoqué un fantôme; que Moore exhale de nouveaux soupirs; que Strangford pille Moore , et jure que ce sont les chants du Camoëns qu’il nous dorme; que Hayley débite ses vers Boiteux, que Montgomery extravague, que le pieux Grahame psalmodie ses stupides antiennes; que Bowle3 continue k polir ses sonnets, qu’il cric et se lamente jusqu’au quatorzième vers; que Stott, Carlisle *5, Mathilde et toute la coterie de Grub-Slrect et de Grosvenor-Place barbouillent du papier, jusqu’à ce que la mort nous ait délivrés de leurs vers, ou que le sens commun ait repris son empire. Mais toi, dont les talents n’ont pas besoin qu’on les loue, laisse d’ignobles chants à de plus humbles bardes : la voix de ton pays , la voix des neuf Soeurs, appellent une harpe sacrée; — cette harpe, c’est la tienne. Dis-moi, les annales de la Calédonie ne t’offrent-elles pas de plus glorieux exploits à chanter que les combats obscurs d’une tribu de pillards dont les prouesses les plus nobles font rougir l’humanité, que les actes pervers d’un Marraion, dignes tout au plus de figurer dans les contes de Robin Hood , le proscrit de Sherwood? Écosse! revendique ton poète avec orgueil! que tes suffrages soient sa première et sa plus belle récompense ! Mais ce n’est pas seulement dans ton estime que doit vivre son nom : que le monde entier soit le théâtre de sa renommée; que ses chants soient connus encore quand Albion ne sera plus; qu’ils racontent ce qu’elle fut, transmettent aux siècles k venir le souvenir de sa grandeur éclipsée ,
et fassent survivre sa gloire à la. cliulc de sa puissance!
Mais 1» quoi aboutiront les téméraires espérances du poêle? Que lui sert de vouloir conquérir les siècles, et lutter contre le temps? Des ères nouvelles déploient leurs ailes; de nouvelles nations apparaissent , et les acclamations retentissent pour de nouveaux vainqueurs; après quelques générations évanouies, celles qui leur succèdent oublient et le poète et ses chants. Aujourd’hui même, c’est h peine si des poètes aimés naguère peuvent revendiquer la mention passagère d'un nom douteux! Le son le plus éclatant de la trompette de la Dénommée, après s’être quelque temps prolongé, expire à la fin dans l’écho endormi; et la Gloire, pareille au phénix sur son bûcher en flammes, exhale ses parfums, jette un dernier éclat, et meurt9*.
La vieille Cranta fera-t-elle un appel à scs enfants en robe noire , experts dans les sciences et plus encore dans les calembours ? Ces hommes s’approcheront-ils de la muse? Non , non ; elle s’enfuit h leur aspect , et l’éclat des prix universitaires n’est pas capable de la tenter, quoiqu’il se trouve des imprimeurs pour souiller leurs presses des poésies de Iloare 97 ou de l’épopée en vers blancs de Hoyle ", non pas celui dont le livre , protégé par les joueurs de whist , n’a pas besoin de génie poétique pour se faire lire. Vous qui aspirez aux honneurs de Granta , montez son Pégase ; c’est un ànc, digne rejeton de son antique mère, dont l’Hélicon est plus triste que les eaux dormantes du Cam, qui l’arrosent.
C’est la que Clarke fait « pour plaire » de piteux efforts, oubliant que de méchants vers ne mènent pas aux degrés universitaires. Bouffon k gages, se donnant les airs de satirique, griffonneur mensuel de plaisanteries niaises ", vil entre les plus vils , manœuvre condamné k fourbir des mensonges pour les revues, il dévoue k la calomnie son esprit bien digne d’un tel métier; car il est lui-mê&e une satire vivante de l’espèce humaine 10°.
O noir asile d’une race vandale 101 ! toutk la fois l’orgueil et la honte de la science! si étranger h Phébus, que la rc-
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nommée ne peut rien gagner aux vers de Hodgson 10s, ni rien perdre à ceux du pitoyable Hewson 103. Mais la Muse se plaît aux lieux où la belle Isis roule son onde limpide; sur ses vertes rives , ses mains ont tressé une guirlande plus verte encore pour en couronner les bardes qui fréquentent son classique bocage. Là, Richard donne l’essor à scs poétiques inspirations, et révèle aux modernes Bretons la gloire de leurs pères 10*.
Pour moi , qui , sans mission , ai osé dire à mon pays ce que ses enfants ne savent que trop bien , jaloux de son honneur, je n’ai pas hésité à braver la phalange des sols qui infestent notre âge. Ton nom honoré ne perdra aucun de ses vrais litres de gloire , ô terre de la Liberté, que chérissent les Muses ! Albion , que ne peuvent tes poètes, émules de ta gloire, se rendre plus dignes de toi! Ce que fut Athènes pour la science , Rome pour la puissance , Tyr au midi de ses prospérités, belle Albion , tu pouvais l’être, arbitre de la terre , reine charmante de l’Océan ; mais Rome est déchue ; Athènes a semé la plaine de ses débris; le môle orgueilleux de Tyr est enseveli sous les ondes; comme elles nos yeux peuvent voir s’écrouler la puissance affaiblie , et tomber l’Angleterre, ce boulevard du monde. Mais arrêtons-nous; redoutons le destin de Cassandre ; craignons de voir accomplir les prédictions méprisées; que ma muse, prenant un vol moins haut , exhorte tes poètes à se faire un nom immortel comme le lien 105.
Malheureuse Bretagne! Dieu bénisse ceux qui te gouvernent, oracles du sénat et la risée du peuple! Que tes orateurs continuent à semer des fleurs de rhétorique en l’absence du sens commun, pendaut que les collègues de Canning le détestent pour son esprit , et que Portland la vieille femme 10® occupe la place de Pitt.
Reçois donc mes adieux ! Déjà s’enfle la voile qui doit me transporter loin de toi : bientôt mes yeux verront et la côte africaine et le promontoire de Calpé, et les minarets de Stamboul : de là j’irai porter mes pas dans la pairie de la beauté 10ï, aux lieux où s’élève le Kaff10* avec son vêlct. i. 9
ment de rochers et sa couronne de neige. Mais si je reviens, un fol amour de publicité n’ira pas soustraire à mon portefeuille mon journal de voyage. Que des fats venus de loin se hâtent d’imprimer, et enlèvent à Carr 109 la palme du ridicule ! Qu’ Aberdeen et Elgin poursuivent l’ombre de la gloire dans les régions des virtuoses, sacrifient inutilement des milliers de livres sterling à des fantaisies de sculptures , à des monuments défigurés, à des antiques mutilés, et fassent de leur salon le marché général des informes débris de l’art. Je laisse aux amateurs le soin de nous parler des tours dardaniennes; j’abandonne la topographie à l'expéditif n* Gell 11 *, et consens volontiers à ne plus fatiguer les oreilles du public, du moins de ma prose m.
C’est ainsi que j’ai tranquillement fourni ma carrière , préparé à faire face aux ressentiments, cuirassé contre la crainte égoïste. Ces rimes , je n’ai jamais dédaigné de les reconnaître; ma voix, sans être importune, n’est cependant pas tout k fait inconnue ; elle s’est fait entendre de nouveau , quoique moins haute; et si mon livre ne portait pas mon nom, du moins je ne l’ai jamais désavoué; aujourd’hui je déchire le voile : — lancez la meute, votre proie est devant vous; rien ne l’intimide, ni les cris bruyants de la maison de Melbourne 11S, ni la colère de Lambe , ni l’épouse d’Holland, ni Jeffrey et son pistolet inoffensif , ni laraged’IIallam , ni les fils basanés d’Ëdine , ni ses revues couleur safran. Nos héros écossais passeront un rude quart d’heure : ils sentiront qu’ils sont faits de matière pénétrable; et bien que je n’aie pas la prétention de sortir du combat sans une égratignure , mon vainqueur payera cher sa victoire. Il fut un temps où aucune parole dure ne tombait de mes lèvres, aujourd’hui imbibées de fiel 114 ; où , en dépit de tous les sols et de toutes les sottises du monde , l’être le plus vil et le plus rampant n’eût point provoqué mes mépris; mais depuis ma jeunesse je suis changé, je suis devenu impitoyable; j’ai appris k penser et à dire rudement la vérité , à me moquer des décisions magistrales du critique et à l’attacher sur la roue qu’il me destinait, à mépriser la férule qu’un écri-