‹ Œuvres complètes de Lord Byron Poésies diversesChapitre 56 sur 201 · LES BARBES DE L'ANGLETERRE, ETC · texte numérisé non relu

LES BARBES DE L'ANGLETERRE, ETC

et recueillir votre dernier soupir; calomnié par des imposteurs, oublié de tous, victime honteuse d’une querelle d’ivrogne; vivre comme Claudius, et mourir comme Falkland 61 .

Vérité! fais apparaître parmi nous un poëte de génie, et que sa main vengeresse délivre le pays de ce fléau ! Moimôme, le moins sage d’une foule insensée, qui en sais tout juste assez pour savoir où est le bien et choisir le mal; maître de moi même h un âge où la Raison a perdu son bouclier, et obligé de me frayer un passage a travers l’innombrable phalange des passions6*, moi, qui ai parcouru tour h tour les sentiers fleuris du plaisir, et qui dans tous me suis égaré; eh bien! moi-môme, je me sens obligé d’élever la voix; moi-môme je comprends combien de telles scènes, de tels hommes, sont funestes à la chose publique! Je sais que plus d’un ami va me reprendre et me dire ; « Fou que lu es, qui te môles de blâmer les autres, vaux-tu mieux qu’eux63? » Tous les mauvais sujets comme moi vont sourire et s’émerveiller de me voir prêcher la morale. N’importe ! Lorsqu’un poëte vertueux, lorsqu’un Gilford fera entendre les chants d’une muse chaste et pure, alors je laisserai pour toujours dormir ma plume, je n’élèverai la voix que pour applaudir et me réjouir, que pour lui décerner le tribut de mes louanges, dussé-jeêlre moi-môme atteint par le fouet de la Vertu.

Quant au menu fretin qui foisonne, depuis le stupide Ilafiz65 jusqu’au simple Bowles, pourquoi irions-nous chercher ces gens-lâ dans leurs obscures demeures de Saint- Gilles ou de Toltcnham-Road, ou môme dans Bond-Street et son square opulent, puisque enfin il est des fashionables qui ne craignent pas de se faire barbouilleurs de vers ? Si , des hommes de haut parage mettent leur nom à des poésies innocentes, prudemment condamnées à fuir le regard du public, quel mal y a-t-il h cela? En dépit de tous les nabots de la critique, permis h F. de se lire ses stances à lui-même, à Miles Andrews6'5 de s’essayer dans le couplet, et de tâcher de survivre dans ses prologues à la mort de ses drames. Il

y a des lords poètes ; cela arrive quelquefois, et dans un noble pair c’est un mérite que de savoir écrire. Cependant, si de nos jours le goût et la raison faisaient loi, qui voudrait assumer leurs titres et leurs vers? Roscommon! Sheffield! depuis que vous n’êtesplus, les lauriers ne couronnent plus de nobles têtes; nulle Muse ne daigne encourager de son sourire les paralytiques inspirations de Carlisle*®. On pardonne au jeune écolier ses chants précoces, pourvu que cette manie lui passe promptement; mais quelle indulgence peuton avoir pour les vers incessants d’un vieillard dont la poésie devient plus détestable à mesure que ses cheveux blanchissent ? A quels honneurs hétérogènes aspire le noble pair ! lord, rimailleur, petit-maître, pamphlétaire®1! Si ennuyeux dans sa jeunesse, si radoteur dans ses vieux jours, ses drames à eux seuls auraient suffi pour achever notre scène déclinante; heureusement que les régisseurs s’écrièrent : « Arrêtez! en voilà assez! » et cessèrent d’administrer au public ces drogues tragiques. N’importe! que sa seigneurie en appelle de ce jugement, et qu’une peau de veau vienne habiller des œuvres qui en sont si dignes! Oui, ôtez cette couverture où le maroquin brille68, et reliez en veau ces vers mécréants *9.

Pour vous, druides au cerveau de plomb, qui gagnez votre pain quotidien à griffonner, je ne vous fais point la guerre : la main pesante de Gifford a écrasé impitoyablement votre bande nombreuse. Déchargez contre « tous les talents » votre rage vénale : le besoin est votre excuse, et la pitié vous protège. Que votre troupe se régale de monodies sur Fox, et que le manteau de Melville vous serve encore de couverture70! Bardes malheureux, qu’attend un commun oubli, reposez en paix, c’est tout ce que vous méritez. Une de ces redoutables réputations, telles qu’en a fait la Dunciade, pourrait seule faire vivre vos vers l’espace d’un malin ; mais non : que vos travaux inaperçus reposent en paix auprès de noms plus illustres! Loin de moi la pensée désobligeante de reprocher à la charmante Rosa sa prose burlesque, elle dont les vers, fidèles échos de son esprit, laissent loin derrière eux l’intel-

les dà n des de l’ancleteude, etc. 1:23

ligcncc étonnée 71 . Bien que les bardes de la Crusca ne remplissent plus nos journaux de leurs productions, néanmoins quelques traînards tiraillent encore sur les flancs des colonnes ; derniers débris de celte armée de hurleurs que Bell commandait, Mathilde criaille encore, Ilafiz glapit, et les métaphores de Merry reparaissent accolées a la signature d’O, P, Q7Î.

Arrive-t-il qu’un jeune homme vif et éveillé, habitant d’une échoppe75, manie une plume moins effilée que son alêne , déserte son établi, laisse là ses souliers, renonce à saint Crépin et se fait le savetier des muses ; voyez comme le vulgaire ouvre de grands yeux! comme la foule applaudit! comme les dames lisent! Que d’éloges les lettres dispensent74! Si quelque mauvais plaisant se permet d’en rire, c’est méchanceté pure : le public n’est-il pas le meilleur des juges ? Il faut qu’il y ait du génie dans des vers admirés des beaux-esprits; et Capel Loffl78 les déclare sublimes. Écoutez donc, ô vous tous, heureux enfants d’un métier désormais superflu ! quittez la charrue, laissez là la bêche inutile ! Ne savez-vous pas que Burns76, Bloomfield, et un génie plus grand encore (Gifford naquit sous une étoile ennemie), ont renoncé aux travaux d’une condition servile, lutté contre l’orage et triomphé du destin? Pourquoi donc n’en serait-il plus ainsi? Si Phébus a daigné te sourire, ô Bloomfield ! pourquoi ne sourirait-il pas aussi à l’ami Nathan? La métromanie, et non la muse, s’est emparée de lui ; ce n’est pas l’inspiration, mais un esprit malade qui lui met la plume à la main ; et maintenant, si un villageois se rend à sa dernière demeure, si on enclôt une prairie, il faut une ode pour célébrer la chose77. Eh bien! puisqu’une civilisation toujours croissante sourit aux enfants de la Grande-Bretagne et répand ses dons sur notre lie paternelle, que la Poésie prenne son essor, qu’elle pénètre le pays tout entier, l’àme du campagnard comme celle de l’artisan ! Continuez, mélodieux savetiers, à nous faire entendre vos accords! Composez à la fois une chanson et une pantoufle : la Beauté achètera vos œuvres ; on sera content de vos sonnets, sans aucun doute; de vos souliers, peut-être.

Fuissent les tisserands de Moorland78 exceller dans la poésie piiidarique, et les tailleurs produire des poëmes plus longs que leurs mémoires! Puissent les élégants ponctuels récompenser leur muse, et payer les poëmes — quand ils payeront leurs habits !

Maintenant que j’ai offert h cette foule illustre le tribut que je lui devais , je reviens à toi , ô génie qu’on oublie ! Lèvetoi, Campbell79; donne carrière à tes talents! Qui plus que toi a droit de prétendre à la palme? Et toi, harmonieux Rogers80, réveille-toi enfin, rappelle l’agréable Mémoire du passé ! Viens; que les doux souvenirs t’inspirent encore, que ta lyre sacrée résonne de nouveau entre tes mains; fais remonter Apollon sur son trône vacant; revendique l’honneur de ta patrie et le lien 81 ! Quoi donc ! la poésie abandonnée doit-elle continuer à pleurer sur la tombe où dort, avec ses dernières espérances, la cendre pieuse de Cowper? Faut-il qu’elle ne se détourne de celte froide bière que pour couronner de gazon la terre qui recouvre Burns, son ménestrel? Non : bien que le mépris s’attache h la race bâtarde qui rime par manie ou par besoin, il est néanmoins, il est des poêles véritables, dont nous pouvons être fiers, qui , sans affecter le sentiment, savent nous émouvoir, qui sentent comme ils écrivent , et n’écrivent que ce qu’ils sentent ; témoin Gifford8*, Sotheby88, Macneil8*.

« Pourquoi dors-tu, Gifford? » lui demandait-on en vain naguère **. « Pourquoi dors-tu, Gifford? » lui demanderai-je de nouveau; sa plume n’a-t-elle plus de folies à extirper? N’y a-t-il plus de sots dont le dos demande à être fustigé? plus de fautes qui appellent les châtiments de la satire? Le Vice gigantesque ne montre-t-il pas sa face dans chaque rue? Quoi! pairs et princes marcheront dans un sentier de souillures, et ils échapperont à la vengeance de la Muse comme h celle des lois ? ils ne luiront pas dans l’avenir d’une coupable splendeur ces fanaux du crime et son éternelle leçon? Lève-toi, ô Gifford ! acquitte tes promesses, corrige les méchants, ou du moins fais-les rougir!

Infortuné White *6 ! Quand ta vie était dans son printemps

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