GRANVILLE , DUPRÉ , SÉNARMONT , FRÉDÉRIC
FRÉDÉRIC , à la cantonade.
Venez , entrez , de grâce , Qu'en sa reconnaissance un ami vous embrasse.
SÉNARMONT
Frédéric , malgré moi , m'entraîne jusqu'ici ; Pardon , monsieur !
DUPRÉ
Comment, Sénarraont, vous voici!
GRANVILLE, à part.
Ah ! c'est notre important.
DUPRÉ
J'étais loin de m'attendre...
FRÉDÉRIC
Il arrive!... A l'hôtel où je l'ai vu descendre
J'ai dit : Monsieur Dupré n'entend pas qu'aujourd'hui
Sou ami Sénarmonl loge ailleurs que chez lui ;
Les hôtes murmuraient; mais , bravant leur colère ,
Je l'amène chez vous , bien certain de vous plaire.
Grand merci, mon neveu.
A sénarmont.
Mon cher, je suis surpris, Mais charmé de vous voir !... Vous venez de Paris ?
SÉNARMONT
Oui; de ses vains plaisirs j'ai connu limposture, Et pour me reposer je cherche la nature; Je vais en Suisse.
DUPRÉ
Bah!
SÉNARMONT
Quand on vit comme moi ( Bien que n'ayant jamais voulu le moindre emploi ) Au sein d'un tourbillon de devoirs et d'affaires ; Quand on juge le* monde et toutes ses misères , On devient misanthrope , et l'on sent un beau jour Le besoin de quitter et la ville et la cour.
DUPRÉ
Vous n'en êtes pas là ?
SÉNARMONT
Non ; mais je me prodigue !
Ma foi , Paris m'ennuie, et la cour me fatigue ; Et d'ailleurs pourraient-ils m'offrir rien de nouveau ? Protéger nos auteurs et leurs in-octavo , Voir nos hommes d'état , déjouer mille intrigues , Au torrent des abus opposer quelques digues , Recevoir en un jour trente invitations , Préparer des succès et des élections , De la diplomatie expliquer les mystères , Pour placer des ingrats hanter les ministères , Donner aux gouvernants des conseils superflus. Qu'on s'arrange, pour moi , je ne m'en mêle plus.
GRANVILLE , à part.
Le fat!
FRÉDÉRIC
Cher Sénarmont , vous êtes trop sévère ! On renonce avec peine au bien que Ton peut faire ; Vous avez , dites-vous , rencontré des ingrats ? Mais en ce lieu , du moins , vous n'en trouverez pas.
SÉNARMONT
A mon gré je n'ai pu vous être utile encore , Et malgré tous mes soins...
GRANVILLE
Eh quoi ! monsieur ignore Le succès éclatant qu'il vous fit obtenir ?
FRÉDÉRIC
C'est que du bien qu'on fait on perd le souvenir.
L IMPORTANT. - ACTE I
DLPRE.
C'est bien prompt.
SÉNARMONT
Qu'est-ce donc ?
J'ai le fruit de vos peines.
J'ai recule brevet d'inspecteur des domaines.
SÉ.NARMONT.
J'importunais pour vous et ministre et commis ; Ils ont enfin tenu... moins qu'ils n'avaient promis j C'est un demi-succès !
FRÉDÉRIC
Il vous était facile.
Grâce à vous , je le dois au duc de Séréville.
SÉNARMOAT.
Ail! le duc?...
FRÉDÉRIC
Avec lui n'ètes-vous pas lié ?
GRANVILLE
Qui sait? monsieur encor l'a peut-être oublié?
SÉNARMONT
Oui , c'est très vrai ; le duc me répétait sans cesse Que vous seriez placé , qu'il tiendrait sa promesse ; Mais je n'y comptais pas , je le dis sans détour : Je les connais si bien tous ces hounnes de cour ! Lui surtout! un bon cœur!... mais l'esprit si frivole ! Souvent , sans y songer , manquant à sa parole ; Obligeant quelquefois ; mais si grand prometteur ! Qui prend , même avec moi , certains airs de bauteur !
GRANVILLE
Vraiment ?
SÉNARMONT
Il a grand tort , je le sais , je le gronde ! Que voulez-vous ? il est flatté par tant de monde ! 11 le faut excuser.
GRANVILLE
En le jugeant ainsi Vous m'étonnez, monsieur; on m'avait jusqu'ici Peint sous un autre aspect le duc de Séréville : Fort simple dans ses goûts , et d'un abord facile , Leduc , m'avait-on dit, se souvient qu'autrefois Son père n'était rien (pi'un bonnête bourgeois : il n'est ni vain ni fier !... c'est un bonmie bizarre ! Voilà conmie souvent l'opinion s'égare ; On m'a trompé, monsieur le connaît mieux que moi.
SÉNARMONT
Vous concevez , mon clier...
GRANVILLE
Oh ! oui , je le conçoi.
DLPRÉ , à part.
Je ne sais que penser, et ce ton d'ironie... SCÈNE VI.