‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 104 sur 560 · GRANVILLE, DUPRÉ, EMMA · texte numérisé non relu

GRANVILLE, DUPRÉ, EMMA

GRANVILLE

Votre neveu , mon cher, paraît fort satisfait.

DUPRÉ

Sans doute ; et , selon lui , Sénarinonl a tout fait.

I^EMMA

L'aspect de mon bonlieur sera sa récompense.

DUPRÉ

Je voudrais bien savoir ce qu'il faut que je pense.

GRANVILLE

Vous ne me semblez pas encore bien convaincu.

DUPRÉ

Par la réflexion je suis presque vaincu.

GRANVILLE

Quel honmie est Sénarmont?

DUPKÉ.

C'est un homme estimable.

Jeune encore , garçon , d'un caractère aimable ; J'espère qu'à Châlons il reviendra bientôt : Je l'aimerais beaucoup sans son maudit défaut ; J'enrage de le voir en toute circonstance Prendre l'air et le ton d'un homme d'importance. A chafiue nom célèbre il accoUe le sien ; Pour lui dans les bureaux il ne demande rien , Il est indépendant ; mais il faut qu'il protège , Et , le placet en main , sans cesse il les assiège : Cherchant des protégés et des solliciteurs , Comme un autre insensé cherchg des protecteurs. A vanter son crédit plaçant toute sa gloire. Il en a tant parlé qu'il finit par y croire. Je ne suis point injuste , et parmi les conmiis Je croirais volontiers qu'il a quelques amis ; Il fit placer, dit-on , des gens de notre ville ; Mais , s'il rend un service , il vous en offre mille , Promet , par vanité , plus qu'il ne peut tenir.

GRANVILLE

Attendez !... ce portrait !... je crois me souvenir... C'est cela... Sénarmont!... Oui, j'étais à l'armée!..

DUPRÉ

Le connaissez-vous ?

GRANVILLE

Lui ? Non ! mais sa renommée !

J'ai déjà contre lui des griefs...

DUPRÉ

Vous , mon cher 1

GRANVILLB.

Oui ; mais laissons cela. Vous m'avez dit hier Que ce soir vous auriez nombreuse compagnie.

EMMA

Pour vous , monsieur.

GRANVILLE

Comment ! de la cérémonie !

L'IMPORTANT. — ACTE I

C'est fort mal ; mais au moins ne pourrai-je savoir, A qui je vais parler , quelles gens je vais voir ? Moi qui suis étranger !

DUPRÉ

La chose est très-facile.

C'est madame Girard. Des postes de la ville Elle est la directrice, et, de plus , bel-esprit ; Je ne vous dirai rien de tout ce qu'elle écrit , Et pour cause ! élégie, épître, roman, drame : Nid genre n'est , dit-on , étranger à la dame : Feu son mari jadis réprimait ce travers ; C'est , depuis qu'il est mort , un déluge de vers ; Rien ne peut Tarrèter : dans l'ardeur qui l'embrase , Comme un cheval de poste elle mène Pégase. Du reste bonne femme , excellent naturel !

GRANVILLE

Ensuite ?

PUPRÉ.

Vous verrez le médecin Blondel :

Un jeune homme charmant , un docteur romantique , Qui ne s'instruisit pas à la manière antique , Faible à l'amphithéâtre , et fort chez ïortoni , Lisant peu Gallien , chantant tout Rossini ; Aux manèges , aux tirs , il passait la journée , Et le soir il faisait des cours à l'Athénée. Des fenmies à la mode assidu courtisan. De tout nouveau système effréné partisan , Il a fondé l'espoir de sa gloire future Et sur le magnétisme et sur l'acupuncture. De Paris à Chàlons arrivé depuis peu , Pour ses talents d'abord nos dames ont pris feu ; Comme défunt Saint-George il manie une épée ; D'une balle à vingt pas il brise une poupée ; Hormis la médecine il sait tout.

GRANVILLE

C'est fort l)ien ; D'expédier son monde il a plus d'un moyen.

DUPRÉ

11 vend ici fort cher les livres qu'il compose.

GRANVILLE

Conmientl il est auteur?

DUPRÉ

Oh ! c'est la moindre chose !

Pour faire maintenant des ouvrages nouveaux , Il faut de vieux bouquins , des yeux et des ci.seaux.

EMMA

Sur son dernier ouvrage on dit (pic, sans scrupule, Un journal de Paris versa le ridicule :

Il en est furieux, et notre cher docteur, S'il le trouve jamais , tuera le rédacteur, Il l'a juré.

DUPRÉ

Le temps calmera sa colère.

EMMA

Ce soir, monsieur Doublet vient-il ici , mon père?

DUPRÉ

Certainement.

GRANVILLE

Quel est ce monsieur, s'il vousplait?

C'est un honune étonnant que notre ami Doublet : De notre sous-préfet il est le secrétaire ; C'est peu de chose encor ; mais bientôt il espère Arriver aux emplois qui lui furent promis : Comme pour parvenir il a besoin d'amis , Il s'est fait obligeant : ce métier-là rapporte. De tous les gens en place il assiège la porte ; Quel qu'ait été le chef de l'arrondissement , Doublet montra toujours le même dévoûment ; Afin qu'on le remarque il n'est rien qu'il ne tente , Si le hasard un jour, remplissant son attente ,^ Faisait naître à Châlons quelque petit complot , Vous verriez, déployant l'activité d'un sot , Le cher Doublet courir, se mettre en évidence, Puis réclamer bientôt le prix de sa prudence. Au moment où je parle il est presque puissant , Car notre sous-préfet pour trois jours est absent , Et c'est par intérim Doublet qui le remplace.

GRA.NDVILLE.

Cet homme est votre ami ?

DUPRÉ

Que voulez-vous qu'on fasse ?

Il est si complaisant !

EMMA

Et monsieur Lardillon ?

DUPRÉ

Je l'oubliais !

GRANDVILLE

Eh bien?

DUPRÉ

Médisant , tatillon , Aux travers du prochain jamais il ne fait grâce; Il sait tout ce (|u'on dit et tout ce<pii se passe ; Des contri])uti()us ce malin directeur N'est pas indifférent à notre fonnne auteur. IMais bien souvent l'ingrat Pliaon de la régie , Donne à notre Sapho des sujets d'élégie.

L'IMPORTANT. -ACTE I

EMMA

Ah ! mon père !

GRANDVILLE

Diipré, vous êtes un méchant !

DUPRÉ

Moi!

Je suis historien, et voilà tout !

(A Emma)

Mais toi , Que fais-tu là ? Va voir si , pour notre soirée , Tout est prêt

EMMA

Oh ! déjà je m'en suis assurée , Mais j'y retourne.

( Emma sort. )

DUPRÉ

Bon!... n'entends-je point là-bas La voix de Frédéric ?

( Il regarde par la fenêtre. ) Je ne me txompe pas ; Quelqu'un est avec lui.

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