SCÈNE V
LARDILLON, FRÉDÉRIC, SÉNARMONT, DOUBLET, GRANVILLE , DLPRÉ.
SÉNARMONT
C'est donc par vos bons soins que, dans cetle demeure Jusqu'à présent , monsieur, je suis emprisonné ?
DOURLET.
Oui , oui !
SÉNARMONT
De quel forfait suis-je donc soupçonné ? Parlez , votre conduite a lieu de me surprendre.
DOUBLET
Un instant!...
SÉNARMONT
Hâtez-vous, monsieur, de me l'apprendre.
(Il fait avancer un fauteuil par un domestique et s'assied.) C'est bon !... D'abord, vos nom, prénoms et qualités?
SÉNARMONT
Comment ?
DOUBLET
Répondez-moi , monsieur.
SÉNARMONT
Vous plaisantez?
DOUBLET
Plaisanter? Ah! bienoui!... vos papiers ?
SÉNARMONT
Qu'est-ce à dire ?
DOUBLET
Vos papiers?
SENÀ"RMONT, après avoir liésité.
Les voici.
DOUBLET, après les avoir examinés.
C'est en règle.
SÉNARMONT
Il veut rire ?
DOUBLET
Cela ne prouve rien.
SÉNARMONT
Morbleu!...
Chut !...du respect.
SÉNVR)IONT.
Eh ! monsieur...
L IMPORTANT. -ACTE Hî.
DOUBLET
Ce courroux pourrait sembler suspect :
Je mets dans tout ceci beaucoup de bienveillance , Mais enfin,..
SÉNARMOXT.
Vous voulez lasser ma patience.
DOUBLET
Du calme , s'i 1 vous plaît ; dès que vous avez vu A quels soins en ces lieux ma prudence a pourvu , Vous avez deviné qu'un avis salutaire M'avait de vos projets dévoilé le mystère : Pourquoi donc feindre encor? c'estun mauvais moyen,
SÉ>'AUMO>T.
Ecoutez ; supposons que je n'y conçois rien. Et l'éclaircissement deviendra plus facile.
DOUBLET
N'êtes-vous pas l'ami du duc de Séréville ?
SÉXAR.MONT.
Ensuite.
DOUBLET
Eh bien ! monsieur, nous avons tout appris.
SÉXARMO>'T.
Appris! quoi donc?
DOUBLET
Parbleu ! sa fuite de Paris , Ses desseins dangereux , sa complète disgrâce ; iSous savons que partout on recherche sa trace.
SÉXARMOXT.
Sa disgrâce 1 le duc ! . . .
DOUBLET
Il feint de l'ignorer.
SÉ.\ARJIO.NT.
Quem'imporle à moi?
GRANVILLE
Vous qu'il daignait honorer De son affection , de sa profonde estime , Vous de tous ses secrets le confident intime . Pourriez-vous renier un ami malheureux ? Un pareil procédé serait peu généreux !
SÉNARMONT.àpart.
Le duc disgracié !... Mais , au fait, c'est possible. L'emploi de favori n'est pas inamovible.
C liant. ) .Te dois partir, monsieur, parlez, je suis pressé.
DOUBLE!
Parbleu ! je le sais bien . mais vous voilà forcé D'ajourner le départ.
SENARMONT.
De quel droit, je vous prie IM'arrêter ? c'est trop loin pousser la raillerie ! Qu'ètes-vous donc , monsieur, pour en agir ainsi ?
DOUBLET
Monsieur , du sous-préfet je suis l'image ici î A son assentiment j'ai soumis ma conduite. Un exprès de Châlons est parti tout de suite , Il reviendra bientôt.
SÉXARMOXT.
Cela m'est fort égal.
DOUBLET
Doucement !
SÉXARMONT.
Laissez là le ton préfectoral :
Il ne m'impose guère.
DOUBLET
Arrêtez ! point d'injure !
On ne plaisante pas avez la préfecture. L'affaire est grave.
SÉNARMONT
Eh bien ! voyons , que voulez-vous ?
DOUBLET
Ne saurait-on , mon cher , s'expliquer sans courroux?
SÉXARMONT.
Je suis calme et j'attends.
DOUBLET
Vous allez nous apprendre Dans quel asile obscur le duc a pu se rendre.
SÉ.NARMONT.
Qui? moi!
DOUBLET
Ce n'est pas tout vous allez déclarer A quel coupable espoir il osait se livrer ; Révéler tous ses plans.
SÉXARMOXT.
Et si je les ignore ?
DOUBLET
Cela ne se peut pas ! Voulez-vous feindre encore ? Si vous avez quitté Paris en fugitif.
Si vous allez en Suisse, on sait par quel motif! Sans doute en ce moment , dans cet immense ville , On cherc^he en vain l'ami du duc de Séréville , Son complice , peut-être.
SÉXAUMOM.
Un moment, s'il vous plait ; Vous allez un peu loin , mon cher monsieur Doublet.
L'IMPORTANT
DOUBLET
Votre air et vos discours, tout meje persuade : Mais parlez !
Non!
DOUBLET
Alors de brigade en brigade , Jusqu'à Paris , monsieur, on vous ramènera.
LARDILLON.
C'est un peu fort !
FRKDÉRIC.
Qu'entends-je ?
SÉNARMONT
Eh quoi ! l'on osera ! . . .
DOUBLET
Oui , ce sera , je crois , le parti le plus sage ; Du sous-préfet pourtant j'attendrai le message.
FRÉDÉRIC
Nous ne souffrirons pas...
DUPRÉ
Calmez-vous , mon neveu !
GRANVILLE , à part.
Il faut que du mensonge il fasse enfin l'aveu,
FRÉDÉRIC
Sénarmont!...
SÉNARMONT
On a mal jugé mon caractère : Un homme tel que moi sait souffrir et se taire. De son pouvoir d'un jour monsieur peut abuser : Il m'offre un rôle abject !... je dois le refuser. Le duc est malheureux, et l'on flétrit sa gloire; Il n'en serait pas là s'il m'avait voulu croire ! Mais, moi , je trahirais le plus sacré lien? Détrompez- vous, messieurs, je ne vous dirai rien.
GRANVILLE, à part.
.Te le crois !
SÉNARMONT
Des secrets épanchés dans mon âme Je pourrais aujourd'hui faire un trafic infâme!... Pélisson , comme moi jadis persécuté , Dut à son dévouement son immortalité :
Comme lui , du pouvoir honorable victime. Je resterai fidèle à l'ami qu'on opprime , Et , réunis un jour dans un doux souvenir , Nos noms iront ensemble aux siècles à venir !
GRANVILLE
C'est superbe !
FUKI>l'-.UI('..
Songez. Sénarmont...
— ACTK l\.
SÉNARMONT
Point d'alarmes!
LARDILLON.
Retourner à Paris entre quatre gendarmes , C'est un triste voyage !
SÉNARMONT. à part.
Il a pourtant raison !
GRANVILLE , à part.
Par vanité , je gage , il irait en prison ! Quel homme !
SÉNARMONT , à part.
Que je sois damné si , de ma vie.
D'être l'ami d'un duc il me reprend l'envie !
DOUBLET
Qui donc vient nous troubler?
DUPRÉ
C'est madame Girard.