SCÈNE VII
L ARDILLON, Madame GIRARD , SÉNARMONT , EMMA, DOUBLET, GRANVILLE, DUPRÉ.
EMMA
Pour vous , monsieur Doublet , Un exprès à l'instant apporte ce billet.
DOUBLET
Donnez ! du sous-préfet enfin c'est la réponse ; Sur votre sort, monsieur , voyons ce qu'il prononce. (Il lit.) « Monsieur , je m'empresse de répondre à votre » lettre, et je ne saurais trop blâmer la légèreté de 1) voire conduite. Je vous enjoins de remettre en li- » berté M. Sénarmont que vous avez retenu sur la » foi d'un bruit ridicule. Non-seulement M. le duc » de Séréville n'est point disgracié et en fuite , mais M un avis (|ue je reçois à l'instant , m'apprend qu'il » est à Chàlons-sur-Saône. Je pars dans quelques » heures pour aller lui présenter mes hommages. » Songez que si jamais pareille incartade se renou- ») vêlait , vos fonctions près de moi cesseraient sur- » le-champ. »
SÉNARMONT
Qu'entends-je?
nUPRÊ. à part.
Quel soupçon ?
Le duc est à Châlons !
.SÉNARMONT , à part.
En voici bien d'une autre !
DOUBLET , à Granville.
Ah çà , monsieur , voyons , Que m'avez-vous conté ? venir me compromettre !
GRANVILLE
Ma lettre de Paris...
DOUBLET
Au dial)le votre lettre !
GRANVILLE
Le journal...
DOUBLET
L'éditeur par moi sera tancé.
SÉNARMONT, à part.
Je voudrais être loin.
FRÉDÉRIC , à part.
Il semble embarrassé !
SÉNAR»IONT.
Ce journal eut grand tort.
DOUBLET
Votre tort n'est pas moindre :
Le duc est à Châlons ! vous veniez l'y rejoindre ? C'est clair ! Et quand il peut me détromper d'ini mot, Monsieur me laisse ici m'enferrer comme un sot ; Il plaint le duc , il feint de croire à sa disgrâce I . . . On ne se moque pas ainsi d'un homme en place.
SÉNARMONT
Il est vrai j'ai voulu m'amuser un instant.
GRANVILLE , à part.
Il n'en démordra pas !
DOUBLET
Monseigneur vous attend ; D'une innocente erreur il ne faut pas l'instruire.
SÉNARMONT
Non , mais une autre fois sachez mieux vous conduire : Avant que d'arrêter un homme tel que moi , On s'informe.
DOUBLET
On avait surpris ma l)onne foi.
SÉNARMONT
Si je dis un seul mot, vous perdez votre place...
DOUBLET
Loin de là , vous allez m'accorder une grâce.
SÉNARMONT
Qu'est-ce ?
DOUBLET
Guidez mes pas ; que j'offre à monseigneur L'hommage du respect. . .
Je ne le puis, d'honneur !
L'IMPORTANT. — ACTE IV
LARDILLON.
Et moi?
SÉNARMONT
Mais non , mon cher !
DOUBLET
Serez-vous inflexible ?
SÉNARMONT
(A part.) (Haut.)
Que maudit soit ce duc ! La chose est impossible ; Il ne recevrait pas, je le connais !
GRANVILLE
Pourquoi ?
SÉNARMONT
D'ailleurs je vais partir.
DOUBLET
Au moins parlez de moi.
LARDILLON.
J'ai, par votre conseil , écrit une requête ; Je dois l'avoir en poche , hier elle était prête. La voici ;... (pie le duc la reçoive de vous.
MADAME GIRARD , le manuscrit à la main. Présentez-lui mes vers.
SÉNARMONT
Encor?
DOUBLET, à Granville.
Priez pour nous.
GRANVILLE , passant à côté de Sénarmont. Pouvez-vous refuser un si léger service ?
SÉNARMONT
Je ferais tout pour eux , mais je m'en vais en Suisse.
GRANVILLE
Prenez ces papiers !
SÉNARMONT. hésitant.
Non.
GRANVILLE
Vous vous en chargerez,
SÉNARMONT
Mais je vous dis...
GRANVILLE
Au duc vous ler présenterez !
Prenez !
SÉNARMONT, prenant les papiers que lui présentent Lardillon et Madame Girard.
Monsieur...
GRANVILLE, les prenant delà main de Sénarmont. Voyons ! comme il faut ({u'on vous presse...
Vous les lisez ?
GRANVILLE
Sans doute.
DUPRE.
Ils sont à leur adresse, J'en suis si'ir !
DOUBLET
Quoi ! le duc ?
LARDILLON.
Comment !
SÉNARMONT
Il se pourrait !
GRANVILLE
Je vous le disais bien qu'il les lui remettrait.
DUPRÉ
Ainsi vous nous trompiez ! Et le nom de Granville Cachait à nos regards le duc de Séréville !
DOUBLET
Fort bien ! mais de qui donc se moquait-on ici , De monsieur ou de moi ?
LE DUC , à demi-voix.
De tous les deux,
Merci , Encore un faux espoir ! Je vois, de l'aventure , S'envoler à la fois complot et préfecture.
LE DUC
Mon destin est cruel ! M'y serais-je attendu ? De mon intime ami n'être pas reconnu !
SÉNARMONT
Je n'ai pas , j'en conviens , l'honneur d'être le vôtre ; Je connais tant de ducs !
LE DUC
C'est un nom pour un autre !
J'entends!
FRÉDÉRIC
Vous me donnez un honorable emploi , Et vous ne dites rien !
LE DUC
C'est ma méthode . à moi ; Je m'en trouve assez bien.
DUPRÉ
Du moins est-elle rare !
LE DUC
Je vous l'ai dit je suis un homme fort bizarre.
( A Frédéric. ) De votre avancement , mon cher, je suis chargé , Si monsieur me veut bien céder son protégé.
SÉNARMONT
Je respecte vos droits.
LE DUC
Et vous, mademoiselle ,
Crovez qu'à mes serments je resterai fidèle ; Je vous dois un mari , je veux vous le donner ,
( Il prend Frédéric par la main. ) Le voici !
EMMA
Mais, monsieur...
LE DUC
Il faut tout pardonner ; îl se repent , ce jour est un jour d'indulgence : Qu'il soit heureux ! voilà la plus belle vengeance.
MADAME GIRARD
Veuillez , monsieur le duc. . .
LE DUC
J'estime vos talents ; Je n'en saurais douter , vos vers sont excellents ; Mais craignez un espoir qui souvent nous abuse : Chaque département a sa dixième muse ; Pour ma part, j'en connais douze ou quinze à Paris; Élevez vos enfants et gardez vos écrits ; Ne les publiez pas , si vous voulez m'en croire; Les femmes ont assez de chagrins sans la gloire.
LARDILLOX , à part.
Diantre! il n'y fait pas bon ! il est prudent à moi D'oublier ma requête , et de me tenir coi !
Je ne viens point , paré de mes anciens services , M'offrir , monsieur le duc , à vos bontés propices : .fe m'en rapporte à vous. Au moment du danger, Vous savez qui je suis ; vous avez pu juger Comment à mes devoirs on me trouve fidèle.
LE DUC
Certes , je vous connais ! Pour montrer votre zèle , Vous feriez arrêter tout un département.
DOUBLET
Sans hésiter !
LE DUC
Messieurs voilà du dévoûment ?
Modérez-le pourtant , et , dans des cas semblables , iSe soyez pas si prompt à trouver des coupables.
DOUBLET , à part.
11 est un peu bourru !
SÉNARMONT
Pardon! mais le temps fuit; Il me faut vous (piitter, voici venir la nuit : Si je pouvais , messieurs , vous être utile en Suisse ?
LE DUC
l'.ien obligé !
SÉNARMONT
if suis toiii à \oiie service ;
L IMPORTANT. —ACTE IV
On a dans ce pays quelque estime pour moi.
I LE DUC, à part.
j Toujours le même !... au moins il ment de bonne foi !