SCÈNE VL
ELISABETH, LE Comte d'ESSEX.
ELISABETH
Eh bien ! qu'avez-vous à me dire ?
Un an s'est écoulé , mylord , depuis le jour Où vous avez cessé de paraître à ma cour ; Et le comte d'Essex était loin de s'attendre Qu'ici je daignerais le revoir et l'entendre. Si je n'eusse , écoutant un trop juste courroux, Eté que votre reine , ingrat, où seriez-vous? D'im jugement honteux subissant l'infamie... Mais la reine a fait place à votre ancienne amie. Aux vœux de Nottingham j'ai cédé sans effort , J'ai daigné vous revoir... Répondez-moi, mylord : Non content de servir les projets de Tyrone , Vous avez donc voulu m'arraoher ma couronne ,
ELISABETH D'ANGLETERRE.— ACTE I
Et , de la populace invoquant le secours , Menacer mon pouvoir et peut-être mes jours ? Que vous avais-je fait, mylord, pour tant de haine ?
ESSEX
Vous ne l'avez pas cru ! Moi, menacer la reine ! Indignés de mes maux , quand d'imprudents amis S'armaient, dans la Cité , pour un sujet soumis, N'ai-je pas repoussé leur criminelle audace? Du jour où votre voix m'annonça ma disgrâce , Et, devant mes rivaux, m'accablant de mépris , Au jugement des lords livra mes jours proscrits , D'un traitement honteux j'ai dévoré l'injure ; Mon front sous vos rigueurs s'est courbé sans murmure. Mais la hache est levée , et l'échafaud est prêt : Dites un mot ! . . .
ELISABETH
Ingrat! qui suspend ton arrêt?
Avant qu'au parlement il t'ait fallu répondre , T'ai-je envoyé languir dans notre tour de Londre ? N'es-tu pas , toi coupable et presque condamné , Libre dans ce palais qu'un jour je t'ai donné? Tu parles d'échafaud , de sentence mortelle... Regarde : il brille encore à ta main criminelle Cet anneau précieux que j'y plaçai jadis , Quand l'honneur t'appela sous les murs de Cadix ! Ton âme se livrait à des terreurs frivoles : Ne vous souvient-il plus , mylord, de mes paroles ? « Si le comte d'Essex , criminel envers moi , » Jamais contre ses jours devait armer la loi , » De mes bontés pour lui qu'il me rende ce gage : » A lui pardonner tout mon amitié s'engage : » Ma main relèvera son front humilié. » Voilà ce que j'ai dit : l'aviez-vous oublié?
ESSEX , tombant à genoux.
Non! et j'atteste ici que ma reconnaissance...
ELISABETH, le relevant.
Vous le voyez , vos jours sont en voire puissance.
ESSEX
Que m'importent des jours qu'on oserait tlétrir ! S'il faut vivre avili, plutôt cent fois mourir ! Dois-je donc du passé vous redire l'histoire , Et rappeler quinze ans de combats et de gloire ? De répondre en coupable on m'impose la loi : Cadix , Rouen , Lisbonne, oui répondu pour moi. Vous faut-il aujourd'hui montrer mes cicatrices?
ELISABETH , à part.
Ne rappellera-l-il ici que ses services ?
( Haut.;
J'ai de tous vos exfdoits gardé le souvenir.
ESSEX
Eh bien! à ma valeur rendez donc l'avenir ; Que mes accusateurs soient contraints à se taire ! Où faut-il déployer le drapeau d'Angleterre? Que la reine commande , et mon bras peut encor Des galions d'Espagne enrichir son trésor ! De Philippe bientôt les voiles fugitives Du Gange et de l'Indus vous céderont les rives. Qu'un chemin glorieux s'ouvre devant mes pas!
ELISABETH
(A part.) (Haut.)
Pas un mot d'amitié !... Mais ne craignez- vous pas , Si je cède à vos vœux , si je vous rends vos armes, Que votre absence ici ne coûte bien des larmes ? Quelque noble beauté , gémissant en secret , Au bruit de vos périls peut-être frémirait ?...
ESSEX
Ah ! que voulez-vous dire?
ELISABETH , à part.
Il se trouble !
ESSEX
Madame , Daignez croire...
ELISABETH , à part.
Comment lire au fond de son âme ?
Les soupçons de Raleigh seraient-ils donc fondés ?
ESSEX
Qui peut trembler pour moi?
ELISABETH
Vous me le demandez î
ESSEX
Persomie.
ELISABETH
Je vous plains. Notre cœur en ce monde A besoin de trouver un cœur qui lui réponde , Qui , souffrant de nos maux , heureux de nos plaisirs , Recueille nos aveux , comprenne nos soupirs. Cette félicité , doux rêve de ma vie , A qui possède un trône est bien souvent ravie! Un jour pourtant j'ai cru que Dieu , dans sa bonté , M'accordait ce trésor , si longtemps souhaité ! Un homme, digne alors de toute mon estime , Ava't ouvert mon âme à ce bonheur intime, A ces épanehements d'une tendre amitié.
Où deux cœurs dans leurs vœux se sentent de moitié; Des pénibles travaux il m'allégeait la chaîne ; Je pensais avec lui , je cessais d'être reine!... Ce temps est loin , mylord.
ESSEX
Ah ! de ces heureux jours
ELISABETH D'ANGLETERRE. -ACTE
L'envie a su bientôt interrompre le cours!
Entre un guerrier fidèle et vous , sa souveraine ,
Des flatteurs n'avaient point encor placé leur haine.
11 me souvient (pi'alors , dans nos !onJ,^s entreliens ,
A vos nobles pro;ets associant les miens,
J'osais , jaloux et fier de votre renonunée ,
Vous montrer les chemins ouverts à votre armée;
Vous cherchiez mes conseils , et souvent de mes vœux
Votre voix secondait l'essor aventureux ;
Pour vous et pour l'honneur prêt à tout entreprendre,
Je vous parlais de gloire !
ÉLlSABEHl,àpart.
Il ne veut pas m'entendre !
( Haut. )
De ces sages conseils , que vous citez toujours , Si le malheur des temps m'enleva le secours, Elisabeth n'est pas à ce point délaissée Que , parmi la noblesse à lui plaire empressée . Elle n'ait pu trouver de généreux sujets Dignes de seconder ses glorieux projets ! Il en est un, myiord, brave autant cpie fidèle, Des plus rares vertus jeune et brillant modèle , Qui, dévouant sa vie à tous mes intérêts, Ne doit point dans mon cœur laisser place aux regrets. Sir Raleigh est son nom !
ESSEX
Je l'avoûrai sans peine , Raleigh, bien que ma gloire ait éveillé sa haine , A droit à vos bontés : intrépide soldat , Je l'ai vu bien des fois , au plus fort du combat , Dans les rangs ennemis promener l'épouvante ;
Orateur éloquent, gai poêle
ELISABETH , à parf.
Il le vante !
( Haut. )
Vous lui rendez justice. Oh! combien aujourd'hui Me sont chers les moments écoulés près de lui !
Raleigh, jeune, vaillant, fidèle, fait pour plaire
(A part.)
Use lait! sur scm front ni dépit ni colère ;
Ses traits n'ont pas changé ! . . .L'ingrat ne m'aime plus!
(Huit.) De plus longs entretiens deviendraient superflus. Mon conseil va bientôt s'assembler ; voici l'heure : Laissez-moi ; regagnez , myiord , votre demeure.... N'ajoutez pas un mot , retirez-vous , sortez : Lord Cécil vous fera savoir mes volontés !