SCÈNE PREMIÈRE
La Di chesse de NOïTINGHAM , assise ; LE Comte D'ESSEX.
LA DUCHESSE
Retire-loi , va-l'en ; prends pitié de mes larmes !
ESSEX
Laisse mes yeux encor s'enivrer de tes charmes. Vois avec mon bonheur comme le temps s'enfuit.
LA DLCHESSE.
Quoi ! seule , à tes côtés , au milieu de la nuit , Dans cet appartement!. . O misérable femme! Qu'ai-je fait !
ESSEX
Que crains-tu ?
LA DUCHESSE
Tais-toi!... Si dans mon âme 'J'u pouvais lire , Essex , que tu me plaindrais!... Sors! Qu'il est cher le bonheur payé par des remords !
ESSEX
Oh ! n'empoisonne pas ces doux moments! . . . Peut-être Ils seront les derniers !
LA DUCHESSE, se levant.
Le jour bientôt va naître :
Mes regards pourront-ils soutenir sa clarté? Pourquoi t'ai-je revu? pourquoi t'ai-je écouté? Tu suppliais !... Et moi , sans force et sans courage, liisqu'en ce lieu , lamiit, je t'ai livré passage. Malheureuse!... Sais-tu , cruel , depuis le jour Où mon âme s'ouvrit à ce coupable amour , Sais-tu quel est mon sort? Tout braver et tout craindre, Te maudire et l'aimer , toujours souffrir et feindre . Uougir an moindre mot. trembler de ma roniienr . Croire sur Ions les Ironie lire un arrèl vcntrenr:
De chagrins , de remords , de terreurs poursuivie . Depuis ce jour fatal, Essex, voilà ma vie !
ESSEX
Quel funeste langage !
LA DUCHESSE
Ah ! lorsque, heureux guerrier.
Aux conseils, aux combats, lu marchais le premier ; Lorsque, de tes exploits orgueilleuse et charmée, L'Angleterre exaltait le héros de l'armée ; Quand au sein de la cour tu revenais vainqueur, Ton amour eût été sans danger pour mon cœur. Mais le sort t'a frappé : j'ai vu couler tes larmes , El contre ion malheur mon cœur était sans armes. J'osai le prononcer cet aveu criminel Qui jette sur ma vie un opprobre éternel. Ton amour sans pitié m'entraîna dans l'abîme ! Oh ! que les châtiments suivent de près le crime , Dieu juste!... Du moment où j'ai trahi ma foi, Tout jusqu'à mon sommeil s'est armé contre moi. D'un coupable bonheur jai connu les mensonges ; Je n'ose plus dormir, Essex!... je crains mes songes !
ESSEX
Qu'entends-je ! Ah ! par pitié, cache-moi tes douleurs ! Mon bonheur devrait-il te coûter tant de pleurs? Sur ton âme aujourd'hui ma voix n'a plus d'empire. Si tu m'aimais encor...
LA DUCHESSE
Grand Dieu ! ([u'oses-iu dire !
Ne plus l'aimer !... Eh bien! sois content : devant toi Mes remords se tairont , je vaincrai mon effroi ; J'oublirai les tourments dont je suis la victime. Je ne vois plus que loi ; je suis tonte à mon crime. INe plus l'aimer !... Crois-tu «pie ce remords rougeur Qu'à l'àme du coupable attache un dieu vengeur Soit le seul cliàtimeut que sou courroux m'envoie? Ah! les souprons jaloux oii mon ('(l'ur est vu [imif,
ELISABETH D ANGLETERRE. —ACTE IL
Les conuais-tu ? Sais-lu quel supplice est le mien , Quand , prête à resserrer le plus tendre lien , La fière Elisabeth , à ton nom seul charmée , Devant moi s'abandonne à l'espoir dètre aimée ? Tu reviendras , dit elle , heureux et repentant. Elle est reme !... Bientôt sa faveur , qui t'attend , Te rendra ta puissance ; et l'amour... Ali! pardonne Ce délire jaloux où mon cœur s'abandonne , Ces craintes , ces soupçons dont il est combattu : Le calme ne peut être où n'est pas la vertu. Pardonne!.,. Achaqueinstantjecroistevoirprès d'elle, Rapportant à ses pieds ton hommage infidèle. Tout aigrit mes tourments ; et, même dans ces lieux. Te l'avoûrai-je , Essex ? quand je jette les yeux Sur cet anneau fatal , gage de sa tendresse , Qui d'un bonheur passé te rappelle l'ivresse , Je souffre !
ESSEX
Qu'as-tu dit !
LA DUCHESSE
Oui, je l'ai deviné.
Cet anneau précieux , elle te l'a donné. Le nieras-tu ?
ESSEX
Moi? non. Mais que ton cœur abjure Un soupçon qui m'afflige , et qui me fait injure. Eh quoi ! ce souvenir d'un orgueilleux lien , llblessetesregards...Situ savais!... Eh bien! Tu le veux ? De ma main je l'arrache moi-même ; ' J'y consens : le voilà!... Doute encorsi je t'aime! ( Il lui donne l'anneau. )
LA DUCHESSE
Que veux-tu dire?
ESSEX
Oh ! rien. . . Peut-être quelque jour Tu sauras de quel prix était ce don d'amour. Rien ne doit me coûter pour bannir tes alarmes, Et j'aime mieux mourir qu'avoir causé tes larmes!
LA DUCHESSE
Je n'en répandrai plus. Oh ! ne me quitte pas ! Reste. . . . Quel est ce bruit ? N'entends-je point des pas ? On vient !...
ESSEX
De ton effroi calme la violence :
Hien de la nuitencor ne trouble le silence.
LA DUCHESSE
Ce n'est (|ue dans mon cœur qu'il avait retenti , Ce bruit cruel.... Pourquoi n'êies-vous pas sorti !
Écoutez : mon époux rentre dans sa demeure ; Le voilà , je l'entends , il va vous vqir ! Eh bien ! Que mon sang criminel se mêle avec le tien , Qu'il nous frappe tous deux , Essex! ... Moi, je suis prête !
ESSEX
Quel délire ! Je pai-s : calme tes sens.
LA DUCHESSE
Arrête !
Tu fuis ?... Emporte au moins, en t' éloignant de moi, Cette écharpe qu'hier ma main brodait pour toi ; Sur ton cœur, à mes yeux, qu'un instant elle brille l (Elle va chercher léchar pe dans le carton sur la table à gaucîie.) Le remords bien des fois arrêta mon aiguille ; Bien des pleurs ont baigné ce coupable tissu ! Qu'on ignore à jamais de qui tu l'as reçu.
ESSEX
Donne, donne ! Ah ! je veux, s'il faut que je succombe. Que ce gage d'amour, enfermé dans ma tombe , Ne quitte plus ce cœur où l'a placé ta main !
LA DUCHESSE
Adieu ! Le temps se passe , et voilà ton chemin. Prends pitié des terreurs dont je suis poursuivie ; Laisse-moi seule , Essex ; pars !...
(Elle le conduit vers une porte de côté.) ESSEX, sortant.
Amour pour la vie !