‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 210 sur 560 · SCÈNE VL · texte numérisé non relu

SCÈNE VL

LA DUCHESSE , le Duc DE NOTTINGHAM.

NOTTINGHAM, rairêtant.

Restez. Où courez-vous !

LA DUCHESSE

Je vais près de la reine , où mon devoir m'appelle.

NOTTLNGHAM.

Quel sujet important vous conduit auprès d'elle ? Cherchez-vous à me fuir ?

LA DUCHESSE

Qu'avez-vous dit ?

NOTTINGHAM

Eh bien !

îSe me refusez pas un moment d'entretien.

LA DUCHESSE

Mais, je vous le répète, un devoir...

NOTTINGHAM

Qui vous presse ?

Comme vous êtes pâle!... Asseyez-vous, duchesse.

LA DUCHESSE

Mylord...

NOTTINGHAM , la forçant de s'asseoir.

Asseyez- vous !

LA DUCHESSE,.! part.

O mon Dieu !

NOTTINGHAM

Je pensais Que mes soins assidus auraient plus de succès ; .l'avais cru trioiiq»her d'une douleur soudaine !... Mais vous souffrez toujours , je le vois avec peine.

Que faire ?

NOTTINGHAM

J'espérais que vous m'écouteriez.

LA DUCHESSE , avec distraction.

Moi... je suis bien , mylord, très-bien!

NOTTINGHAM

Vous souriez Pour rassurer mon cœur , et dissiper ma crainte : J'en suis reconnaissant; mais c'est trop de contrainte : On épuise sa force à cacher ses douleurs. Ce n'est pas moi du moins qui fais couler vos pleurs. Pourquoi craindriez-vous de les laisser paraître ? C'est pour calmer vos maux que je veux les connaître. Vous savez si jamais , tyran sombre et jaloux , J'abusai de mes droits et de mon titre ?

LA DUCHESSE

Vous!

NOTTINGHAM

L'amour d'un vieux soldat n'effraya point votre âge ; Vous avez librement accueilli son hommage ; Rien ne vous obligeait de former ces hens ; A rendre heureux vos jours il consacra les siens : Il en est bien payé par vos vertus !

LA DUCHESSE , à part.

Qu'eiitends-je ?

Quels regards!...

NOTTINGHAM

Et pourtant , cette douleur étrange , Ces larmes , que parfois il surprend dans vos yeux, Vos soupirs étouffés , votre front soucieux , Trahissent un secret qui pèse sur votre âme !... Vous me le confirez, n'est-il pas vrai, madame?

LA DUCHESSE, se levant.

La reine attend... je veux...

NOTTINGHAM

Si j'avais deviné La cause de vos maux? Essex est condamné ; De le sauver en vain j'ai conçu l'e.spérance...

LA DUCHESSE

Eh bien?...

NOTTINGHAM

Pouvez-vous voir avec indifférence ' Un trépas dont mon cœur devant vous a frémi?

LA DUCHESSE

Ah!...

NOTTINGHAM

l'ouicpioi vous troubler? Essex est mon ami, De son malheur sans crime il a pu vous instruire.

ELISABETH D'ANGLETKIUU:. — ACTE IV

Oue dites-vous ?

Lui

LA DUCHESSE

NOTTINGIIAM.

Je (Us qu'il vient de vous écrire.

LA DUCHESSE

NOTTINGHAM

Ne venez-vous pas ici de recevoir T'n billet de sa part?... Je désire le voir.

LA DUCllESSR.

MylordI...

NOTTINGHAM

Vous hésitez ?... Songez-y bien , madame : La légère faveur que de vous je réclame , J'ai droit de l'obtenir!... Pourquoi trembler ainsi?

LA DUCHESSE , à part.

Je suis perdue !

NOTTINGHAM

Eh bien ! ce billet ?

LA DUCHESSE

Le voici !

NOTTINGHAM

(Il lit bas.) Enfin! — Ah! vous pouvez empêcher son supplice , Et désarmer d'un mot le bras de la justice?... Je comprends quel devoir vous chassait de ces lieux. Oui , vous aviez raison , le temps est précieux; Les jours du noble Essex sont en votre puissance ; Sans vous il périra!... De tant de confiance Combien le témoignage a dû vous sembler doux ! En échange sans doute il a reçu de vous Un présent... d'amitié , que je voudrais connaître ?

LA DUCHESSE

Un présent!...

NOTTINGHAM

Oui , que sais-je?... une écharpe peut-être ?

LA DUCHESSE

Malheureuse ! il sait tout !

NOTTINGHAM

Vous croyez ?

LA DUCHESSE

C'en est fait , iJieu vous l'a révélé cet horrible forfait ! L'affreuse vérité me poursuit et m'accable !

( Elle se jette à genoux, ) Eh bien ! punissez donc une épouse coupable ; Ne voyez que sa honte , et non pas son remord ; Frappcz-la !

NOTTINGHAM

Te frapper!... Attends!... il n'est pas mort !

Vous fûtes outragé : point de lâche indidgence ! Sur mon front avili j'appelle la vengeance. Je bénirai vos coups : je les ai mérités. Ils seront moins cruels pour moi (pie vos bontés! Ah ! lorsque m'égarait un coupable délire , Dans mon cœur déchiré si vous a\ iez pu lire ! Vous , ([ue je trahissais , vous plaigniez mes douleurs ; Votre implacable amour interrogeait mes pleurs ; Chacun de vos regards irritait ma souffrance ; A des nuits sans repos des jours sans espérance Succédaient , et sans cesse invoquant le trépas , Je détestais mon crime , et n'y renonçais pas !

NOTTINGHAM

Indigne épouse.

LA DUCHESSE

Oh ! oui , vous devez me maudire !

Vengez-\ous , tuez-moi !... mais que seule j'expire!

NOTTINGHAM

Seide!...

LA DUCHESSE

Je ne veux point échapper à vos coups. Que mon sang répandu suflise à mon époux ! Seule je suis coupable !

NOTTINGHAM

Oses-tu le défendre ?

Au parlement bientôt l'infâme va se rendre ; C'est là que son arrêt lui doit être annoncé. Tu le verras encor !

LA DUCHESSE

L'échafaud est dressé , Et je peux l'y soustraire !... Ah ! laissez-moi !

NOTTINGH.VM.

On'il meure !

LA DUCHESSE

Non , il ne mourra pas !... Je vous fuirai ! NOTTINGHAM , la retenant.

Demeure î

LA DUCHESSE

Oh ! ne m'arrêtez pas! C'est assez d'un remoril. Faut-il que ce soit moi, moi qui cause sa mort!... J'irai, j'irai chercher le pardon de la reine ; Mais, sans me dérober aux coups de \otie haine . A vos justes fureurs vous me verrez m'oflrir , Je le jure!... A vos pieds je reviens pour mourir.

ELISABETH D'ANGLETERRE. - ACTE IV

NOTTINGIIAM.

Sais-tu que chaque mot vient irriter encore Cette soif de son sang qui déjà me dévore ? Sais-tu que ton amour perce dans tes douleurs ? Que je vois un forfait dans cliacun de tes pleurs ! Misérable ! tu veux le soustraire au supplice ? Sur le billot sanglant tu verras ton complice !

LA DUCHESSE

Je le sauverai !

NOTTINGHAM , la retenant toujours.

Non!

LA DLCHESSE.

Mon Dieu !...

NOTTINGHAM

Cris superflus , Tu ne sortiras pas !

LA DUCHESSE

Ne me retenez plus ; Laissez-moi l'arracher aux bourreaux ! . . . Grâce! grâce!

NOTTINGHAM

Regarde !

LA DUCHESSE

Ah ! qu'ai-je vu ?

NOTTINGHAM

C'est ton amant qui passe !

( On voit , à travers les fenêtres du fond , passer Essex , entouré de soldats. La duchesse est étendue aux pieds de son mari. La toile tombe. )

Page 1