SCÈNE VL
LA DUCHESSE , le Duc DE NOTTINGHAM.
NOTTINGHAM, rairêtant.
Restez. Où courez-vous !
LA DUCHESSE
Je vais près de la reine , où mon devoir m'appelle.
NOTTLNGHAM.
Quel sujet important vous conduit auprès d'elle ? Cherchez-vous à me fuir ?
LA DUCHESSE
Qu'avez-vous dit ?
NOTTINGHAM
Eh bien !
îSe me refusez pas un moment d'entretien.
LA DUCHESSE
Mais, je vous le répète, un devoir...
NOTTINGHAM
Qui vous presse ?
Comme vous êtes pâle!... Asseyez-vous, duchesse.
LA DUCHESSE
Mylord...
NOTTINGHAM , la forçant de s'asseoir.
Asseyez- vous !
LA DUCHESSE,.! part.
O mon Dieu !
NOTTINGHAM
Je pensais Que mes soins assidus auraient plus de succès ; .l'avais cru trioiiq»her d'une douleur soudaine !... Mais vous souffrez toujours , je le vois avec peine.
Que faire ?
NOTTINGHAM
J'espérais que vous m'écouteriez.
LA DUCHESSE , avec distraction.
Moi... je suis bien , mylord, très-bien!
NOTTINGHAM
Vous souriez Pour rassurer mon cœur , et dissiper ma crainte : J'en suis reconnaissant; mais c'est trop de contrainte : On épuise sa force à cacher ses douleurs. Ce n'est pas moi du moins qui fais couler vos pleurs. Pourquoi craindriez-vous de les laisser paraître ? C'est pour calmer vos maux que je veux les connaître. Vous savez si jamais , tyran sombre et jaloux , J'abusai de mes droits et de mon titre ?
LA DUCHESSE
Vous!
NOTTINGHAM
L'amour d'un vieux soldat n'effraya point votre âge ; Vous avez librement accueilli son hommage ; Rien ne vous obligeait de former ces hens ; A rendre heureux vos jours il consacra les siens : Il en est bien payé par vos vertus !
LA DUCHESSE , à part.
Qu'eiitends-je ?
Quels regards!...
NOTTINGHAM
Et pourtant , cette douleur étrange , Ces larmes , que parfois il surprend dans vos yeux, Vos soupirs étouffés , votre front soucieux , Trahissent un secret qui pèse sur votre âme !... Vous me le confirez, n'est-il pas vrai, madame?
LA DUCHESSE, se levant.
La reine attend... je veux...
NOTTINGHAM
Si j'avais deviné La cause de vos maux? Essex est condamné ; De le sauver en vain j'ai conçu l'e.spérance...
LA DUCHESSE
Eh bien?...
NOTTINGHAM
Pouvez-vous voir avec indifférence ' Un trépas dont mon cœur devant vous a frémi?
LA DUCHESSE
Ah!...
NOTTINGHAM
l'ouicpioi vous troubler? Essex est mon ami, De son malheur sans crime il a pu vous instruire.
ELISABETH D'ANGLETKIUU:. — ACTE IV
Oue dites-vous ?
Lui
LA DUCHESSE
NOTTINGIIAM.
Je (Us qu'il vient de vous écrire.
LA DUCHESSE
NOTTINGHAM
Ne venez-vous pas ici de recevoir T'n billet de sa part?... Je désire le voir.
LA DUCllESSR.
MylordI...
NOTTINGHAM
Vous hésitez ?... Songez-y bien , madame : La légère faveur que de vous je réclame , J'ai droit de l'obtenir!... Pourquoi trembler ainsi?
LA DUCHESSE , à part.
Je suis perdue !
NOTTINGHAM
Eh bien ! ce billet ?
LA DUCHESSE
Le voici !
NOTTINGHAM
(Il lit bas.) Enfin! — Ah! vous pouvez empêcher son supplice , Et désarmer d'un mot le bras de la justice?... Je comprends quel devoir vous chassait de ces lieux. Oui , vous aviez raison , le temps est précieux; Les jours du noble Essex sont en votre puissance ; Sans vous il périra!... De tant de confiance Combien le témoignage a dû vous sembler doux ! En échange sans doute il a reçu de vous Un présent... d'amitié , que je voudrais connaître ?
LA DUCHESSE
Un présent!...
NOTTINGHAM
Oui , que sais-je?... une écharpe peut-être ?
LA DUCHESSE
Malheureuse ! il sait tout !
NOTTINGHAM
Vous croyez ?
LA DUCHESSE
C'en est fait , iJieu vous l'a révélé cet horrible forfait ! L'affreuse vérité me poursuit et m'accable !
( Elle se jette à genoux, ) Eh bien ! punissez donc une épouse coupable ; Ne voyez que sa honte , et non pas son remord ; Frappcz-la !
NOTTINGHAM
Te frapper!... Attends!... il n'est pas mort !
Vous fûtes outragé : point de lâche indidgence ! Sur mon front avili j'appelle la vengeance. Je bénirai vos coups : je les ai mérités. Ils seront moins cruels pour moi (pie vos bontés! Ah ! lorsque m'égarait un coupable délire , Dans mon cœur déchiré si vous a\ iez pu lire ! Vous , ([ue je trahissais , vous plaigniez mes douleurs ; Votre implacable amour interrogeait mes pleurs ; Chacun de vos regards irritait ma souffrance ; A des nuits sans repos des jours sans espérance Succédaient , et sans cesse invoquant le trépas , Je détestais mon crime , et n'y renonçais pas !
NOTTINGHAM
Indigne épouse.
LA DUCHESSE
Oh ! oui , vous devez me maudire !
Vengez-\ous , tuez-moi !... mais que seule j'expire!
NOTTINGHAM
Seide!...
LA DUCHESSE
Je ne veux point échapper à vos coups. Que mon sang répandu suflise à mon époux ! Seule je suis coupable !
NOTTINGHAM
Oses-tu le défendre ?
Au parlement bientôt l'infâme va se rendre ; C'est là que son arrêt lui doit être annoncé. Tu le verras encor !
LA DUCHESSE
L'échafaud est dressé , Et je peux l'y soustraire !... Ah ! laissez-moi !
NOTTINGH.VM.
On'il meure !
LA DUCHESSE
Non , il ne mourra pas !... Je vous fuirai ! NOTTINGHAM , la retenant.
Demeure î
LA DUCHESSE
Oh ! ne m'arrêtez pas! C'est assez d'un remoril. Faut-il que ce soit moi, moi qui cause sa mort!... J'irai, j'irai chercher le pardon de la reine ; Mais, sans me dérober aux coups de \otie haine . A vos justes fureurs vous me verrez m'oflrir , Je le jure!... A vos pieds je reviens pour mourir.
ELISABETH D'ANGLETERRE. - ACTE IV
NOTTINGIIAM.
Sais-tu que chaque mot vient irriter encore Cette soif de son sang qui déjà me dévore ? Sais-tu que ton amour perce dans tes douleurs ? Que je vois un forfait dans cliacun de tes pleurs ! Misérable ! tu veux le soustraire au supplice ? Sur le billot sanglant tu verras ton complice !
LA DUCHESSE
Je le sauverai !
NOTTINGHAM , la retenant toujours.
Non!
LA DLCHESSE.
Mon Dieu !...
NOTTINGHAM
Cris superflus , Tu ne sortiras pas !
LA DUCHESSE
Ne me retenez plus ; Laissez-moi l'arracher aux bourreaux ! . . . Grâce! grâce!
NOTTINGHAM
Regarde !
LA DUCHESSE
Ah ! qu'ai-je vu ?
NOTTINGHAM
C'est ton amant qui passe !
( On voit , à travers les fenêtres du fond , passer Essex , entouré de soldats. La duchesse est étendue aux pieds de son mari. La toile tombe. )