‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 217 sur 560 · PAR M. DUVIQUET · texte numérisé non relu

PAR M. DUVIQUET

La voici encore, pour la cinquième ou sixième i fois depuis peu d'années, cette Elisabeth, cette ' fille de Henri VIII, à qui notre Henri IV assure | si galamment qu'elle n'appartient à son sexe que par les appas, et que l'Europe la compte au rang des plus grands hommes. Il y a un peu de diplomatie gasconne dans le compliment ; le ciel , suivant Voltaire, avait formé Elisabeth pour régir des états; mais la nature , suivant l'histoire, ne l'avait pas conformée de manière à transmettre à des héritiers de son sang le talent de régner ; et par un hasard qui semble une réparation de la Providence , sa couronne passa au fils d'une victime de sa jalousie féminine et royale. De tous les torts de l'infortunée Marie, le plus grand, aux yeux d'Elisabeth, avait été celui de la surpasser en grâces et en beauté.

Elisabeth fut donc femme ; et le nom qu'elle donnaàl'unedesprovincesde l'Amérique anglaise n'est, au dire de tous les historiens impartiaux , qu'une déception hypocrite à laquelle elle était assurée qu'il ne serait jamais donné de démenti public. C'est aussi la femme bien plus que la reine qui se montre dans la nouvelle tragédie de M. Ancelot. C'est son amour pour le comte d'Essex, ce sont les fureurs d'une amante outragée, délaissée, immolée à une rivale ; c'est le combat d'une passion ancienne, mais encore vivante, contre une vengeance armée du souverain pouvoir, et colorée d'un prétexte d'intérêt public et de bien de l'état, qui se développent dans ce drame.

Le sujet n'est pas neuf : sans parler de VEssex de Thomas Corneille , et du Bajazet de Racine, M. Ancelot lui-même ne méconnaîtrait pas les

rapports qui existent entre la czarlne Hélène et la reine Elisabeth, entre Obolenski et le comte d'Essex, entre son orpheline Olga, et la jeune et brillante duchesse de Nottingham. Dans les quatre ouvrages que je viens de nommer, le fond se ressemble; il est impossible de se le dissimuler; cependant un homme de goût et de talent , tel que M. Ancelot , n'a pas pu vouloir refaire ce que d'autres avaient fait avant lui , ce qu'il avait fait lui-même. Il a dû entrevoir des différences sensibles dans des sujets analogues; il a compris que, dans les mœurs, dans les incidents, et surtout dans la manière d'écrire, il existait des variétés et des nuances innombrables, prêtant aux sujets en apparence les plus identiques une physionomie spéciale qui s'oppose à ce qu'on les confonde.

Faciès non omnibus iina Nec diversa tamen , qualeni decet esse sororum.

Qui reconnaîtrait la Sémiramis de Ciébillon dans j celle de Voltaire , son Calilina dans Rome sau- I vée, son Electre dans Oreste, et même dans cette I Clytemncslre^ où le fier génie d'Alfiéri a inspiré à ! M. Soumet une tragédie qui a paru c;.corc iiou- [ velle, après celles de deux des plus grands maitrcs de notre scène?

Les Anglais de M. Ancelot ne sont ni les Turcs ; de Racine, ni les Moscovites d^Olya. Ils ne sont ' pas davantage les Anglais de Thomas Corneille , fort ignorant , malgré le voisinage de lepoque et i des lieux, des faits et des usages qu'il devait peindre d'après nature , et qui ne lui ont fourni qu'une ' aventure romanesque et des portraits de fantaisie.

EXAMEN CRITIQUE

M. Ancelot sait de quoi et de qui il parle ; il a consulté de bons mémoires, et, sans garantir l'exactitude de plusieurs détails qu'il a acceptés de couliance, et sur des traditions plus ou moins authentiques , on ne lui contestera pas du moins l'avantage de ne point marcher au hasard, de ne point parler de l'Angleterre, ainsi que le fait Thomas Corneille , comme de l'empire de Maroc et du Mogol; de ne pas traiter les premiers seigneurs du royaume comme des hommes obscurs et inconnus; et il a, pardessus tout, le mérite, refusé à son devancier, d'être toujours élégant, pur, harmonieux. C'est à ce dernier titre principalement qu'il l'emporte sur lui ; s'il s'agit de poésie et de versification , il n'y a plus de parallèle possible entre les deux écrivains : la distance entre eux est incommensurable.

Dans le plan de M. Ancelot, c'est, comme je l'ai dit plus haut , l'amour outragé, bien plus que la révolte et les complots de l'amant volage , qui forme le nœud et qui amène la catastrophe. Il en résulte que les scènes d'intérieur , et en quelque sorte de boudoir, y occupent une place importante , et que par suite le langage ne se soutient pas toujours à la hauteur de la tragédie. C'est, à ce qu'il paraît , une concession faite à un système impérieux et exigeant, qui a déjà obtenu quelques avantages du même genre dans les ouvrages d'autres poètes d'un très-grand mérite. C'est une faiblesse qu'il faut pardonner à la dépendance nécessaire d'un auteur qui n'écrit que pour réussir, et qui espère désarmer sou ennemi en arborant un petit échantillon de ses couleurs. L'auteur se trompe, car l'adversaire n'est pas dupe; il veut tout ou rien. Soyez complètement novateur, ou plutôt restez sans partage fidèle à votre culte. L'estime pour votre courage vous dédommagera de la perte de quelques suffrages vacillants, d'une approbation toujours équivoque, parce qu'elle est toujours mêlée de défiance ou de jalousie ; votre talent y gagnera. On fait toujours mal ce qu'on fait contre sa conscience; et puis, qu'arrive- t-il le plus souvent? C'est que les morceaux arrachés à une molle condescendance ne se rattachent presque jamais au sujet. Ils y entrent de force;

on sent la contrainte qui les a dictés. Que M. Ancelot lui-même en soit juge.

Dans le premier acte, il place un éloge pompeux de Shakspeare. Pour justifier ce placage, il introduit une vieille duchesse qui exhale sa bile puritaine sur la comédie en général, et particulièrement sur les drames tant soit peu licencieux du bon William. Une jeune dame d'honneur ne partage point , comme de raison , les scrupules de la douairière , et prend en main la défense du poète, protégé de la reine. Assurément une dissertation de ce genre a pu avoir lieu dans les appartements de Westminster. Quel rapport a-t-elle à la tragédie? Mais M. Ancelot a cru utile de faire une profession de foi sur Shakspeare. C'est là tout le secret de la tirade.

Au commencement du second acte, les dames d'Elisabeth s'occupent à examiner des étoffes précieuses , qu'elles destinent en présents à la reine pour le jour prochain de sa fête. C'est une scène de courtisanerie , et rien de plus. Que fait cette petite galanterie domestique au terrible événement qui se prépare?

La reine entre, et remarque sur le front de ces damesune parure insolite. D'où viennent ces brillants diadèmes ? C'est une mode de France récemment importée en Angleterre. Le bandeau de la duchesse deNottingham frappe plus particulièrement l'attention d'Elisabeth. La duchesse s'empresse de le détacher de ses cheveux et de le lui offrir. Elisabeth l'accepte, se met devant une glace,etendécore complaisamment sa tête royale. On croit que cet incident aura des suites ; il n'en est plus question. Était-ce la peine de distraire le spectateur par ce trait de coquetterie puérile? Tout cela est écrit , et c'est là que j'en voulais venir , en style qui contraste avec le langage tragique, avec le ton soutenu des autres parties de l'ouvrage. Tout cela lui est étranger , ralentit la marche de l'action , et, loin de servir les intérêts du poète, suffirait peut-être pour justifier l'espèce de froideur qui règne dans les deux premiers actes. Mais là aussi , et je m'empresse de le reconnaître, s'arrête l'inquiétante tranquillité des spectateurs. A dater du troisième acte, la rapidité et l'intérêt de l'ac-

EXAMEN

tion forcent les applaudissements et entraînent tous les suffrages.

Ce n'est pas qu'à mon sens il n'y ait beaucoup à louer dans ces deux actes. Dès sa première entrevue avec Essex, Elisabeth révèle avec un art infini le motif secret qui la lui a fait désirer, et les réponses de son ancien amant ne trahissent que trop le sentiment secret qu'il cherche à dissimuler. La reine attend une protestation d'amour; Essex ne proteste que de son dévouement politique ; il ne rêve que gloire , que combats. Ce n'est pas là ce que demandait Elisabeth. // ne veut pas m^entendre ! s'écrie-t-elle avec l'accent concentré d'une indignation douloureuse. Elle renvoie Essex dans sa maison. Ce n'est pas encore son arrêt de mort; maisle Parlement a ordre de s'assembler, et de juger l'amant perfide qui a le malheur d'être en même temps un rebelle. Le duc de Nottingham préside l'assemblée... Il est sept heures du soir... La séance sera longue. Ainsi se trouve expliquée la visite nocturne d'Essex à la duchesse ; situation hasardée, mais dont la vivacité est dissimulée par l'adresse du poète , habile à manier les formes du langage , comme à faire entendre parfaitement ce qu'il lui serait impossible d'exprimer.

Cependant Nottingham a pris seul dans le Parlement la défense d'Essex. On vient de voir de quelle manière le malheureux époux était, dans le môme moment , récompensé de son zèle officieux. On pourrait remarquer qu'indépendamment du procédé, qui n'est pas délicat, Essex choisit assez mal l'heure de son rendez-vous , et que , comme nous le dit fort gaiement le Labranche de Crispin riva/, il s'amuse à la bagatelle, quand sa tête est en jeu devant le Parlement, et qu'il y est en effet condamné à mort.

La sentence , pour recevoir son exécution, doit être revêtue de la signature de la reine; c'est Nottingham qui la lui apporte. Elisabeth, après lui avoir reproché, assez amicalement toutefois, de s'être porté pour le défenseur d'un rebelle , ne lui laisse pas ignorer que c'est l'ingrat , le perfide dont elle signera avec joie la mort. Nouveaux efforts du duc pour fléchir la colère d'Elisabeth. Ce sont les ennemis d'Essex qui lui imputent cesuouveaux

torts. J'en ai la preuve , s'écrie Elisabeth. Essex a passé la nuit hors de sa maison , où j'avais envoyé l'ordre de l'arrêter. Au retour de l'aurore, il rentrait chez lui, enveloppé d'un manteau sombre. On a saisi une écharpe mystérieuse , un gage d'amour qu'il serrait sur son cœur. Voilà cette écharpe.

Quel coup de foudre pour Nottingham ! Cette écharpe fatale, il la reconnaît; invisible témoin, il a vu sa femme y travailler. C'est bien la même, c'est celle

(3ù , sous sa main agile , L'or fixait l'émeraude et la perle fragile.

Sûr de son déshonneur , il ne respire plus que la vengeance. L'ami dévoué a fait place à l'ennemi implacable. Il ne demande qu'une grâce, c'est que la reine consente à accorder pour quelques instants la liberté à Essex :

Je veux enoor le voir à la clarté des cieux.

La reine , se méprenant sur ses intentions, lui refuse la faveur demandée :

...Il mourra seul , sans avoir un ami.

Cependant Nottingham brûle d'avoir une explication avec la duchesse. Celle-ci vient de recevoir d'Essex une lettre dans laquelle le malheureux condamné la presse de remettre à Elisabeth un anneau dont le matin même il lui a fait le sacrifice , et à la vue duquel la reine , fidèle à d'anciens serments, ne pourra se dispenser de lui accorder sa grâce. L'arrivée imprévue de la loine empêche la duchesse de lire le billet. Elisabeth se rappelle sa promesse; elle est étonnée, furieuse, que l'anneau ne lui soit pas encore renvoyé. Enfin elle s'arrête au parti du désespoir. Loidre de hâter l'exécution est remis à sir Ralcigh, le plus ardent ennemi du comte dEssex.

C'est dans ce moment décisif que Nottingham, resté seul avec sa femme, obtient d'elle , avec l'aveu de son crime, la remise de la lettre qu'Essex lui a écrite. Il a la froide cruauté de lui en donner lecture. L'infortunée veut se précipiter dans

EXAMEN CRITIQUE

Tappartement de la reiae , pour lui remettre le gage du salut de son amant ; Nottingham la retient, la force de s'asseoir, et ne lui rend sa liberté qu'après lui avoir montré , dans le fond du théâtre, Essex marchant à Téchafaud entre une haie de soldats.

L'effet de ce quatrième acte était immanquable; aussi, grande a été l'émotion, et bien des beaux yeux , par humanité sans doute , et peutêtre un peu par sympathie, se sont mouillés de larmes. Au cinquième acte, la reine, qui ne connaît pas encore l'exécution, flotte incertaine entre ses anciens souvenirs , et le besoin de la vengeance. Des cris déchirants frappent ses oreilles; ce sont les cris de la duchesse, hors d'elle-même, échevelée . qui vient, en se précipitant aux pieds de la reine , lui remettre l'anneau libérateur. Il est trop tard, l'arrêt est exécuté; c'est Nottinghara qui l'annonce. La duchesse s'évanouit. Ou l'emporte mourante; quelques mots ambigus donnent à penser qu'elle s'est empoisonnée. La reine elle-même tombe sur des coussins , et elle se croit proche de sa fia. Les grands la conjurent de vivre pour le bonheur de ses sujets.

jMilords , de mon pouvoir le dernier jour a lui ; Jacque est roi d'Angleterre ; adressez-vous à lui !

Ce sont les dernières paroles d'Elisabeth ; ce sont aussi les derniers vers de la tragédie.

L'intention de l'auteur, dans cette scène , a été évidemment de reproduire le beau tableau de M, Paul Delaroche , qui orne aujourd'hui l'une des salles du conseil d'état. D'autres essais de la même nature ont été infructueusement tentés sur différents théâtres. L'expérience, d'accord avec la réflexion, prouve qu'il n'y a rien à conclure de l'effet théâtral à l'effet pittoresque.

Les observations que j'ai adressées à M. Ancelot sur les détails d'intérieur, qui, suivant moi, sont une superfétation dans les deux premiers actes de sa tragédie , m'ont été inspirés par ma conscience, ou , si l'on veut, mes préjugés classiques. Je voudrais, je l'avoue, qu'un homme du talent de M. Ancelot ne fit point de concessions aux exigences de ce qu'on appelle l'école moderne; je voudrais qu'il luttât contre les envahissements des prétendus novateurs. Qui pourrrait mieux que lui mettre un poids dans la balance, avec la sûreté de son goût, l'éloquence de son langage poétique, l'élégante clarté de son style? Les applaudissements du public lui sont acquis, les suffrages des lecteurs ne lui manqueront point. Qu'il pardonne au vieux critique l'austérité puritaine de ses conseils.

Page 1