CHARLOTTE , LE COMTE
CIIAULOTTi:.
Je croyais avoir entendu la voix de mon père... Mais vous voici, Arthur... je suis bien aise de vous rencontrer ; j'allais demander à vous voir ; car je pars pour un mois , et je voulais savoir si vous n'aviez rien à me dire, si vous êtes bien... depuis quelque temps vous paraissez souffrir... si mes soins pouvaient vous être utiles , je ne partirais pas , quehjue plaisir (pie me fasse ce voyage.
LE COMTE
Vous êtes contente de partir ?
CHARLOTTE
.l'avoue (pie je me réjouis de revoir la campagne. Depuis un an, nous n'avons pas quitté la ville... ce n'est pas un reproche... je sais bien que vous ne pouviez pas revoir votre terre avec moi ; vous vous y étiez trop ennuyé la première année de notre mariage.
LE COMTE
La solitude ne vous effraie pas?
CHARLOTTE
J'y suis habiUiée ici, et j'ai su me créer enfin des oc^cupations qui me la rendent douce. D'ailleurs , je ne serai pas seule ; mon père, mon cousin Pierre et madame Dutour, viennent avec moi.
LE COMTE
Madame Dutour. celte femme si commune !
CHARLOTTE
Elle m'a donné des soins , elle m'a consolée dans des jours bien malheureux; sa bonté me cache ses manières... et puis , je n'ai pas le droit dètre diflicile.
LE COMTE
Ah! ne vous comparez pas à elle!... (pielle différence !... { Il la rpfjarde avec attention. ) Vous vous êtes formée : votre ligure aussi a gagné!... je vous trouve aiijourd'liui une fraîcheur... une gaieté...
CHARLOTTE
J'avais tant souffert!... mais enfin j'ai beaucoup réfléchi.
LE COMTE
Vous avez réfléchi.
CHARLOTTE
Oui : l'amour et le chagrin sont deux .sources inépuisables de pensées. Mon esprit s'e.st éclairé et mon cœur s'est fortifié dans le malheur : maintenant j'apprécie la vie ce qu'elle vaut.
LE COMTE
Mais vraiment, voilù de la philosophie,
CHARLOTTE
Que voulez-vous ? il l'a bien fallu ? Pendant longtemps une seule idée m'occupa ; je ne voyais rien au-delà!... à présent, la lecture, l'aspect de la campagne, l'amilié , les fleurs, tout a du charme pour mol ! Grâce à vous, j'ai pu faire un peu de bien ; des pauvres me bénis.sent, il y a des gens qui m'aiment... vous ne le croyez peut-être pas ?
LE COMTE
Ah!...
C'est qu'ils sont indulgents... Eh bien! tout cela compose une existence douce ; je me dis : je n'ai fait de mal à personne!... oui, vraiment, je .sens que je ne suis plus malheureuse , et je me trouve aussi moins timide.
LE COMTE
Vous serez heureuse !
CHARLOTTE
Vous riez de pitié en songeant à un bonheur qui diffère tant de votre bonheur à vous, si brillant et si
animé.
LE COMTE, tristement.
Le bonheur !
CHARLOTTE
Vous l'avouerai-je , Arthur? je n'ai pas toujours eu d'aussi sages idées; je peux le dire maintenant. Vous souvene/-v()n>; de uraMilr condiiitt' cjnci ou six
fois dans de riches salons ? Si vous saviez combien l'éclat des lumières, des toilettes, le charme de la musique , jusqu'à ma parure à moi m'éblouissaient , moi, pauvre tille, qui n'avais jamais rien vu? Ah! si, au milieu de tout ce prestige , j'avais rencontré vos yeux se portant sur moi avec plaisir, avec amour, j'aurais été heureuse , enivrée... et ce monde m'eût paru im délicieux séjour!... mais vous y rougissiez de moi, vos regards y cherchaient une autre... ( Le comte fait tinmouveinent. ) Non , non, ne parlons plus de cela : ce temps s'est effacé ; pardon , Arthur , ne vous affligez pas!... je ne souffre plus : ma vie est calme... que la vôtre soit brillante !... Je n'ai pas un désir... je n'ai pas même un regret.
LE COMTE
Je m'étonne de tout ce que j'entends : est-ce possible ? De telles idées, de tels progrès!... Mais vous étiez si jeune !... Et les femmes... elles devinent avec leur cœur ! Charlotte , il n'en est aucune à qui vos sentiments ne fissent honneur, et je reviens à peine de ma surprise.
CHARLOTTE, riant.
Depuis près de deux ans , c'est la première fois que vous faites attention à moi , et que vous écoutez quand je parle.
LE COMTE, à part,
La première... et la dernière fois!
UN DOMESTIQUE
M. de Monval.
CHARLOTTE
Je me retire : j'ai quelques préparatifs de départ...
LE COMTE
Mais ce n'est que pour ce soir, et je compte bien vous revoir.
CHARLOTTE
Je ne partirai pas sans vous dire adieu. Monsieur de Monval, je vous salue.
MONVAL
Quoi donc?... on parle de départ I
\ous nous reverrons dans un mois.