‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 31 sur 560 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

JOIN VILLE , MARGUERITE , PHILIPPE , LOUIS, NOLRADIN, chrétiens, soldats

MLSl LMANS, PELPLE.

MARGUERITE

Cher époux ! l'Éternel vous rend ù ma tendresse !

LOUIS

Bénis.sons-le ; ce Dieu, dont j'iuqilorais l'aïqiui. N'abandonne jainais qui se repose en lui. Mais vous, peuple, soldats, (lucl sujet \ous amène ? Qu'exigez-vous .'

âd

LOUIS IX. ^ ACTE V

NOURADIN.

Louis, ils ont brisé la cliaîne, Le parjure soudan par nous est abattu, Le musulman, frappé de ta haute vertu, S'incline devant toi, te révère, l'honore ; Tu le dois estimer ; pour lui fais plus encore : Ce peuple, ces guerriers, te parlent par ma voix. Brave Louis, consens à leur donner des lois. Dans tes vaillantes mains plaçant sa destinée. Devant un roi captif lEgypte est prosternée.

Musulmans, loin de moi ces coupables honneurs ; Respectez votre roi. surtout dans ses malheurs. Chacun de vous, dit-on, me jure obéissance ? Allez de votre maître implorer la clénicnce.

(A Nouradiu.) Généreux Nouradin, magnanime vainqueur, Vos bienfaits resteront gravés dans notre cœur. Pardonnez si Louis repousse votre zèle Et riiomniage égaré de ce peuple rebelle.

NOURADIN.

Tu commandes ; ce peuple obéit à ta loi ; Par les vertus, sur lui lu règnes malgré toi.

LOUIS

Nous, marchons au soudau, que son peuple abandonne : C'est peu de nos rançons, rendons-lui sa couromie. Pour Raymond expiré, qu'en ce jour solennel Nos vœux reconnaissants montent vers rÉternel. Compagnons, voire Dieu comble votre espérance : >"ous saluerons bientôt les rives de la France.

EXAMEN CRITIOIE

DE LOUIS IX

PAi; M. DrviQiKT.

Avant la représentation de cet ouvrage,, des préventions défavorables sVtaicnt élevées contre une tragédie dont Louis I\ est le héros. On se rappelait le mot de J.-J. Rousseau; « Grandisson serait insupportable sur un théâtre français . » et Louis IX est le Grandisson des rois. La religion, principe de toutes ses vertus, le rendit maître de toutes les passions qui. en altérant le caractère moral des plus grands princes, lui prêtent cependant cet intérêt dramaticpe qui résulte du combat et de la victoire :

Achille déphirait , moins boniEaat et moins prompt.

In personnage, au contraire, dont l'âme est toujours égale, dont la sensibilitc vive et profonde est entièrement absorbée par Tinnocence et la sainteté des affections domestiques : un guerrier qui. terrible dans les combats, laisse attendrir la >ictoire aux pleurs des vaincus, qui reçoit les coups d'une fortune ennemie sans en être ébranlé, et avec le calme magnanime d'une résignation toute chrétienne; enfin un monarque toujours juste, toujours clément, toujours inaccessible aux impressions que font sur des âmes >'ulgaires les événements du dehors, et des infortunes portées à leur comble, voila quel fut Louis IX. et Thi^toire qui nous a transmis le récit de ses exploits et le tableau de ses roya'cs vertus. n"a pu trouver un contradicteur, même danslhistorien moderne qui pardonnait le moins aux grandes qualités dont une pieté sincère a\ait été la source. La piété de sa'nt Louis a trouvé grâce devant Voltaire : c'est Voltnire qui a dit eu parlant du saint Roi : * Il

» n'a pas été donné à l'homme de porter plus loin » la vertu. »

Mais cette sublime monotonie d'une perfection dont nous pouvons à peine nous former l'idée, était précisément ce qui inspirait des doutes sur la possibilité d'en transporter heureusement le tableau sur notre scène tragique. Le théâtre ne vit que de passions violentes et désordonnées , du moins tel est le préjugé général; il y faut des fureurs, des crimes, des catastrophes sanglantes, des déclamations ambitieuses. Les annales de Louis IX paraissaient devoir fournir peu de matière à ces ressorts habituels de nos tragédies; les revers du monarque pouvaient bien, il est vrai, donner lieu à l'expression de ces sentiments généreux ou se développent la fermeté d'un héros chretien : on entrevoyait quelques scènes . ou cherchait avec inquiétude les dimensions des cinq actes. Celait, sans contredit . la plus trrande difficulté du sujet; le jeune auteur a eu recours pour la vaincre au seul moyen que l'étude de son art lui offrait. Xe pouvant, sans dégrader le caractère de Louis IX, tirer du fond de cette âme inébranlable les passions dont il avait besoin pour animer son action, il les a réunies dans les personnages qui agissent autour lui. et considérant avec raison une tragédie comme un tableau de tempêtes, il a représente dans saint Louis le rocher immobile dont la tête imposante se perd dans les cieux,et au pied duquel vient expirer la rage impuissante des flots mutinés. C'est ainsi que la noble impassibilité de Louis est corrigée, dramatiquement parlant, par In perfidie cruelle et jalouse

EXAMEN

du Soudan d'Egypte, par l'active générosité de iSouradin, par la fougue imprudente du jeune Philippe, par les craintes et par les remords d'un chrétien apostat, par le dévouement naïf du sire de Joinville. Louis n'est point, à la vérité, le mobile de l'action ; mais il est le centre où elle aboutit : c'est pour lui, c'est contre lui que les intérêis divers conspirent, et au milieu de ces mouvements opposés dont il est l'objet, cette belle et auguste physionomie apparaît pour opérer, par le calme majestueux dont elle est empreinte , un effet éminemment théâtral, résultat inévitable de toutes les grandes oppositions.

La scène est à Memphis, dans le palais d'Almodan, soudan d'Egypte. L'époque est la captivité de saint Louis, après la désastreuse journée de Massoure. Un traité a été signé entre le roi de France et son vainqueur. Par les conditions de ce traité, la ville de Damiette, qui est restée au pouvoir des Français, est le prix de la liberté de Louis; une somme d'argent a été stipulée pour la rançon de son armée. Louis a déjà rempli de son côté toutes les conditions qui lui ont été imposées; le crue! Almodan balance s'il doit acquitter sa foi et consentir à la délivrance des chrétiens. Quelques Français, instruits de la perlidie du soudan, expriment hautement leur indignation; et l'un d'eux, Chàtilion, après avoir exhalé ses plaintes dans le sein de Joinville, ose se plaindre au roi lui-même des malheurs des croisés et de la prolongation de leur esclavage. Dans cette scène, qui est une des premières, Joinville laisse entrevoir l'espérance d'une révolution prochaine dans l'intérieur du palais; la mort d'Almodan rendrait les chrétiens à la hberté et à leur patrie : cette préoccupation est fort adroite, et prépare, comme on le verra tout à l'heure, l'incident principal du dénoùment. C'est aussi dans celte scène que, pour consoler l'infortune de Joinville , le roi consent à lui expliquer les motifs politiques de la croisade qu'il a entreprise. C'est un développement en très-beaux vers d'un des morceaux les plus profondément pensés de V Histoire des Croisades y par M. Michaud. Louis rappelle à Joinville l'inutilité de ses efforts pour affranchir les communes, çt abattre l'orgueil des

I grands vassaux de la couronne, pour établir une justice égale en faveur de tous ses sujets, pour ouvrir des routes assurées au commerce et à l'industrie, enfin pour consommer l'ouvrage commencé par son aïeul Philippe ; toute cette tirade, qui est au moins de soixante et dix vers, est écrite d'un style vigoureux et brillant, et elle a été interrompue plus de dix fois par des applaudissements répétés jusqu'à trois et quatre reprises. Raymond, ce chrétien apostat, vlsir d'Almodan, vient annoncer au roi que le soudan veut avoir avec lui une entrevue : le roi se retire sans daigner lui répondre; le silence de Louis lui paraît un reproche de sa lâche apostasie, et, par le trouble de son âme, il annonce l'heureux changement qui doit, à la fui de la pièce, le ramener aux pieds de la croix et de Louis.

Au second acte , Almodan explique à son visir les raisons qui l'obligent à violer le traité souscrit entre les chrétiens et lui. Raymond les combat, par la crainte que lui inspire Nouradin, allié du Soudan, mais prince généreux, et qui ne souffrira jamais l'infraction d'un traité dont il s'est rendu garant. Almodan est inflexible, et confirme à Louis ses résolutions parjures. Un instant après, la Reine et Phihppe viennent communiquer leurs alarmes au roi, qui les rassure, et se remet de leur destinée et de la sienne à la providence et à la justice divine. Nouradin, qui survient, promet à la reine et à tous les Français les secours de son épée; mais on apprend par Joinville que déjà tous les chrétiens ont été plongés dans les cachots. La fureur de Nouradin contre le parjure Almodan ne connaît plus de bornes; il se déclare ouvertement le défenseur des Français opprimés. L'intérêt, comme on voit, s'échauffe et se complique; le nœud se forme par l'intervention de Nouradin : qui va être vainqueur, d'Almodan ou de son généreux auxiliaire?

Après une explication assez vive entre Nouradin et le visir, qui commence le troisième acte, une autre explication plus vive encore a lieu entre Almodan et Nouradin. Le soudan, rendu plus furieux contre les chrétiens par l'appui dangereux que leur prête unprince musulmandontla puissance égale la sienne, se résout à les faire périr, et à

EXAMEN

envelopper clans le massacre le roi et sa famille; il charge le visir de l'exécution de ses ordres sanguinaires ; le remords qui a commencé à agir sur le cœur de Raymond s'y réveille en ce moment avec une nouvelle force :

Oui , je vais de mon roi reconquérir l'cslime ; En embrassant son fi!s il oublira mon crime.

La fougue impétueuse du jeune prince vient mettre obstacle à ce mouvement vertueux ; Philippe ne peut dissimuler l'horreur que lui inspire la vue d'un parjure et d'un traître; les reproches dont il l'accable font évanouir ses bonnes dispositions; la mort des chrétiens et du roi est résolue; Châtillon arrive, ses fers, ceux de ses compagnons ont été brisés parNouradin; le peuple se soulève; Louis n'a qu'à paraître et tout va lui obéir; mais Louis est enchaîné par sa parole, et peut-il servir de chef à des rebelles armés contre leur maître? Ce magnanime refus donne au visir le temps d'arriver à la tête de ses soldats; Louis et les chrétiens sont entraînés dans les cachots.

Cependant Louis peut encore sauver sa vie et celle des Français ; il faut qu'il foule aux pieds la croix, et qu'il arbore le turban. C'est le visir, c'est ce chrétien renégat qui est chargé d'en faire la proposition au roi; c'est ici qu'est placée une scène admirable par la grandeur de la conception non moins que par le mérite du style. Raymond venait faire de Louis un apostat comme lui : touché des discours du saint roi, et cédant à l'ascendant invincible de la vertu, Raymond tombe aux pieds de Louis et redevient chrétien, Français, sujet dévoué ; il jure de sauver les jours de Louis aux dépens des siens. Cette péripétie si naturelle, dont les moyens sont si bien puisés dans le cœur de l'homme, est terminée par une scène d'un autre genre, mais qui, pour avoir un caractère plus doux, n'en est pas moins touchante ni moins pathétique. Louis s'attend à mourir, et après avoir chargé Philippe de consoler sa mère, il lui retrace les devoirs de la royauté, à laquelle sa naissance l'appelle, et déroule à ses jeunes regards tous les trésors de cette profonde et religieuse politique qui a été l'àme de toutes ses actions. Philippe ne

répond à son père qu'en lui déclarant qu'il va le suivre à la mort.

La reine , incerlaine sur le sort de son époux , ouvre le cinquième acte en remplissant le palais de ses gémissements; Joinville, échappé de sa prison, croit morts le roi et son fils, et vient offrir à Marguerite de mourir en la défendant jusqu'au dernier soupir :

Ami , de votre zèle , Votre reine riomande une preuve nouvelle. — (îrand Dieu 1 — Pour dc'jouer leurs horribles projets, Il faut de votre main m'imnioler. — J'y son^rcais.

Ce mot, j'y songeais, ce mot à la fois si naïf et si sublime dans la circonstance, a toujours excité des transports d'enthousiasme qu'il mérite et qu'il justifie.

Les inquiétudesde la reine sont calmées par l'arrivée de Philippe, qui lui apprend la défaite d'Almodan parles troupes de Nouradin, réunies à celles des chrétiens. Almodan avait menacé d'envoyer aux assaillants la tète de Louis; au moment où le crime allait s'exécuter, Raymond s'est précipité entre l'assassin et Louis, et a reçu le coup destiné au roi, et cette mort glorieuse achève d'expier son apostasie. Cependant INouradin paraît avec Louis, et les Sarrasins, fatigués du joug d'Almodan, présentent d'une voix unanime sa couronne au roi de France. Louis indigné rejette cette offre impie, et rappelle à la fidélité et à l'observation de leurs serments les sujets d' Almodan. C'en est fait, s'écrie Nouradin :

Tu commandes j ce i>euj)lc obéit à la loi; Par les vertus, sur lui tu règnes malgré toi.

Louis annonce à ses compagnons leur départ prochain pour la France.

Telle est l'analyse de cet ouvrage important, où l'on retrouve, ce me semble, tout ce qui constitue leséléments d'une bonne tragédie: grandeur et simplicité dans Taclion, intérêt habilement gradué, vérité morale fidèlement d'accord avec la vérité historique , l'élévation des sentiments , grandeur dans trois caractères, Louis, Nouradin et Philippe, vraisemblance dans les autres, et une versification souvent noble et brillante, toujours

EXAMEN

élégante et pure. Il y a sans doute une part à faire à la critique, et je n'entends pas la perdre : mais je commencerai par répondre aux amères censures que l'envie et l'esprit de parti ont prodiguées à l'auteur et à son ouvrage. Je n'imiterai point pourtant, dans un sens différent, l'injuste partialité des ennemis de M. Ancelot; ils ont cru devoir tout blâmer; ilsontdit que sa tragédie était un sermon en cinq points ; ils en diraient autant aujourd'hui de Polycucte, à'Esthcr, d'Alhalie, de Zaïre et d'Alzire. Pauvres esprits dont la vue est aussi courte que l'âme est glacée , et qui , dans l'ignorance où ils sont et des premiers principes et des premiers chefs-d'œuvre de l'art, ne peuvent pas comprendre que , de tous les grands ressorts de la tragédie ancienne et moderne , la religion a été constamment le plus puissant et le plus populaire ; que Sophocle et Euripide n'ont pas une seule pièce tragique où la Divinité n'intervienne comme puissance induente . directrice ou vengeresse ; que les sacrifices, les oracles, le culte des dieux , sont une partie dominante des tragédies de Corneille , de Racine et de A'oltaire , et qu'il y a beaucoup plus d'homélies dans Olympie et dans SémiramisQiue dans le Louis IX de M. Ancelot. Ils ont senti le faible de cette objection; mais ils l'envoyaient à son adresse , c'est-à-dire à cette troupe infiniment nombreuse, suivant le proverbe , qui se paie de mots , et pour qui une sottise de parti est une raison convaincante ; quant à ceux qui en savent un peu plus long ^ ils ont consulté le dictionnaire et ont exprimé leurs reproches en termes de l'art: c'est à peu près ainsi que Sganarelle , pour imposer à M. Géronte , fait sonner bien haut les humeurs peccantes , les concavités du diaphragme ^ et les ventricides de l' omoplate. Leur grand apophthcgme, c'est qu'il n'y a point d'action dans la pièce ; point d'action , entendezvous? Demandez à ces docteurs ce qu'ils entendent par (trtion , ils vous répondront encore comme Sganarolle : Humeurs peccantes , c'est-àdire humeurs peccantes; action., cela se comprend de soi-même; cela signifie action. Fort bien : nous entendons, nous, par action, un grand événement qui , arrêté dans son développement nf'turel parim incident imprévu . s? tor-

mine néanmoins par un dénoûment satisfaisant ou malheureux , et à travers lequel le poète place des personnages dont les passions concourent à la conclusion de cet événement ou servent à l'arrêter. Voilà la définition que nous autres ignorants nous donnons de V action, d'après Aristote, Horace, Boileau, et quelques pédants de même farine.

Ce n'est point ainsi que nos savants modernes définissent V action. Du mouvement sur la scène, des épisodes incohérents, des miracles d'invraisemblance , des faits accumulés sans ordre, des coups de sabre ou de poignard distribués à l'aventure, le (ont embelli d'amphigouris philosophiques et de déclamations contre tout ce qui doit être l'objet de nos respects et de nos hommages : voilà de Yaction , et je suis obligé d'avouer qu'il n'y a rien de semblable dans Lonis IX ; ce qui n'empêche pas , à mon sens , qu'il n'y ait une action, et même une action très-intéressante. Je ne répéterai pas ce que j'ai dit à ce sujet ; mais je ferai , sur l'assertion hétérodoxe que je combats, une dernière observation, c'est qu'à s'en tenir aux principes de nos adversaires, il n'y aurait d'action ni dans Cinna, ni dans Phèdre , ni dans 31 ithri date, ni dans une foule d'autres chefsd'œuvre de la scène tragique, dont tout l'intérêt est fondé sur l'exposition de grands caractères et de grandes passions, beaucoup plus que sur la catastrophe heureuse ou malheureuse par laquelle ils sont terminés.

Le reproche d'absence d'action est à peu près le seul sur lequel on ait appuyé ; il y a de l'adresse à s'être borné là : car cette objection , quand elle est reçue par le public, est décisive et meurtrière; il en conclut qu'il y a des beautés dans l'ouvrage, mais en même temps qu'il est ennuyeux. C'est là précisément où l'on veut en venir. C'est une manière de se ménager l'honneur de l'impartialité , et les plaisirs de la haine. Mais ce reproche tourne aujourd'hui à l'honneur du jeune poète. S'il est venu à bout d'intéresser constamment, c'est qu'il a triomphé d'une difficulté à laquelle le caractère bien établi de son héros prêtait de la vraisemblance, et, cette victoire dûment constatée par le succès des représentations, il lui

KXAMEN C

reste tous les mérites que ses plus rigoureux censeurs n'ont pu lui contester , celui d'avoir entouré Louis IX de personnages actifs et dramatiques, et le mérite, bien supérieur, d'avoir animé sa composition du feu de la poésie , et d'avoir vivifié , par la science des détails , la langueur de quelques situations obligées , et la faiblesse d'un ou deux personnages secondaires , qui auraient nui sans doute à l'ouvrage , sMls s'étaient exprimés en moins beaux vers.

Ainsi, sans cette considération qui, dans nos meilleures tragédies , obtient grâce pour tant de défauts , j'aurais facilement proposé à l'auteur de supprimer entièrement le rôle de Chàtillon , qui ne sert pas même comme confident, qui ne se rattache ni de près ni de loin à l'action principale, la délivrance du roi, et qui ne paraît dans la seconde scène que pour insulter gravement Louis , et lui fournir l'occasion d'un acte de bonté et de clémence. Il en résulte un fort beau discours du roi; c'est une excuse, mais ce n'est pas une justification complète.

C'était une tentative délicate de placer captive, au milieu des infidèles, une jeune et belle reine , et de l'associer , ainsi que son fils , aux dangers de son époux. L'auteur , je dois en convenir, a tiré au cinquième acte un parti fort heureux de la présence de Marguerite : c'est à cette intervention que l'on doit la scène touchante où elle conjure Joinville de prévenir son déshonneur en la perçant de son épée, et ce mot admirable du bon chevalier,/?/ songeais, et le cri de la nature qui s'échappe avec tant de force quand elle re-

RIÏIQUE. 55

voit vivant le fils dont on lui a annoncé la mort; rhais tout cela ne se trouve que dans le cinquième acte, et il eût été à désirer qu'une mère, une épouse, une reine, n'eût pas été dans les actes précédents une simple spectatrice des malheurs qui menacent les objets de ses plus tendres affections; il me semble qu'il eût fait ressortir avec plus d'avantage la cruauté infiexiblc du parjure Almodan , si la justice de la cause des Français eût été appuyée auprès du tyran par les larmes et par les prières de Marguerite , si le musulman farouche, attendri par les pleurs d'une reine , eût paru prêt à lui céder la victoire, et ne fût revenu ensuite qu'avec peine aux conseils de sa cruelle politique. En un mot, il me semble que la reine aurait pu agir davantage , et qu'en rapprochant du premier plan cette physionomie auguste et intéressante, l'auteur eût, en resserrant le nœud de sa tragédie, rendu hommage à la dignité de son héroïne et aux convenances théâtrales.

Dans le petit nombre d'observations que je viens de faire, j'ai épuisé la part de la critique, au moins pour tout ce qui a rapport à la composition. Quant au style, toujours chaud, rapide, entraînant, il justifie tous les éloges, et la lecture ne fait qu'ajouter à l'effet qu'il produit à la scène. L'expression de M. Ancelot est toujours claire, ses idées s'enchaînent sans effort, son rhythme est harmonieux , et sa période poétique est constamment exempte de cette fausse enluminure sous laquelle trop d'auteurs de nos jours cherchent à déguiser la sécheresse et la stérilité de leurs pensées.

LE MAIRE DU PALAIS

TRAGÉDIE EN CINQ ACTES

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