WILLIAMS, BYRON, TRELAWNEY
BYRON
Quel naïf amour !... Mais écoute, Trelawney ; qui donc vient encore?
WILLIAMS
Une lettre pour Son Excellence.
BYRON , prenant la lettre et Texaminant sans l'ouvrir. Une écriture de femme !... Elle m'est inconnue.
\\ ILLIAMS, à demi-voix à Trelawney.
Monsieur s'est- il occupé de ce que je lui ai demandé ?
TRELAWNEY
Pas encore.
WILLIAMS, do môme.
Ne m'oubliez pas, je vous en prie; voici le moment.
( Il sort. ) BYRON , (|ui a continué d'examiner l.i lettre.
Non, je ne puis deviner de qui est cette lettre
mais cette écriture est celle d'une Anglaise.
TRELAWNEY
Encore quelque inissive amoureuse !... 11 n'y en a plus que pour vous depuis voire séjour à Venise. BYROiV, jetant la lettre sur le divan.
Cet écrit, ces caractères... oui, Trelawney, c'est d'une Anglaise... mais ce n'est point d'elle !... Sai.s-tu que j'ai écrit vingt fois, cent fois, depuis huit ans?... huit années, mon ami!... et mes prières, mes lettres , tout est resté sans réponse !... Ma fille, mon enfant, est séparée de moi!.. Elle ignore ([ue je l'aime!... Elle ne connaît pas son père !...
TRELÂWiNEV.
Encore!... vous paraissiez avoir oublié vos chagrins.
i;yro.\.
Ecoute !... j'ai cru pouvoir m'élourdir , effacer son image... car son mépris seul avait accueilli mon amour; car elle m'a repoussé, maudit!. . Eh bien ! le croirais-tu ?. . . je n'ai jamais aimé qu'elle.
TRELAWNEY
Je ne m'en serais pas douté.
BYRON
Quand je lis l'amour dans les yeux de Guitta , je ne puis m'empêcher de me dire en pensant à une autre ; Ah ! si elle m'eût aimé ainsi! Une femme encore dans ce pays m'a aimé... et j'ai troublé sa vie, sans rencontrer le bonheur... Vne seide pen.sée est là, toujours!... Conçois-tu qu'il y ait une femme qui ne sache point pardonner ?
TRELAWNEY
Eh! eh ! dois-je dire toute ma pensée ?
BYRON
Parle !
TRELAWNEY
Ecoutez donc ! . . . Votre genre de constance m'a bien l'air d'être de ceux que les femmes n'apprécient guère... et lady Byron doit être encore plus délicate que moi siu' le choi.\ de vos consolations.
BYRON
Lady Byron !... Oh! je t'en prie , ne prononce pas
ce nom , Trelawney ! il me fait mal comme une amère raillerie!... Ces femmes, ces amours , celte gloire, c'est du bruit que j'ai cherché pour étouffer celui de sa haine qui me poursuit.
TRELAWNEY
Vous devriez avoir réussi ; car le diable m'emporte si , au bruit que vous avez fait , on eût entendu Dieu tonner.
BYRON
Tu m'impatienterais si tu ne me faisai*» rire.
TtîELAWNEY.
L'un vaut mieux que l'autre !... Au resle , mylord , notre situalion a quelque ressemblance : ma famille m'imposait un joug insupportable... j'ai planté là mes honorables parents avec leurs remontrances et leurs coups de pied!... Le monde e.st la famille des grands hommes, mylord. Ses préjugés, ses lois, .ses usages, vous accablaient de leurs ennuis... Vous avez abandonné l'Angleterre avec ses haines , ses calomnies, ses idées gênantes et despotiques !... Tout ce que les autres hommes respectent et regardent comme sacré, nous en voilà débarrassés à jamais!... C'est bien le diable si , après avoir envoyé promener tous les ennuis, il nous reste autre chose que du bon. heur !... Qu'en pensez-vous?
BYRON
Si nous nous étions trompés l'un et l'autre , Trelawney?
TRELAWNEY
Bah!... Alors il faudrait nous étourdir; et , en fait de bruit , le meilleur est celui du canon.
J'en essaierai... Je suis si malheureux !
TRELAWNEY
Et moi donc?
BYRON
J'ai souvent réfléchi!...
TREL.VWNEV.
Moi , jamais !
BYRON
Aussi tu as conservé ta gaieté.
TRELAWNEY
>'ous avez des consolations'.
BYRON
Qui peuvent m'échapper.
TRELAWNEY
On en retrouve d'autres., exemple...
Cette leitro, par
BYRON- 1
Cette lettre?
Vous annonce siirement une nouvelle conquête!... Voyez donc !... C'est , je gage , quelque épître amoureuse!... Et l'amour vaut mieux que le mariage, par la raison que les romans sont plus amusants que Ihis-
toire.
BYROX , vivement.
Crois-tu donc , Trelawney , que je veuille jouer le rôle d'unLovelaceou d'uuValraont?.. Cette lettre... je n'en veux pas!... Écoule : j'en ai écrit encore xme .. à Londres... à elle!... à elle... qui porte mon nom... à elle... la mère de mon Ada!... Je la supplie au nom de notre enfant!... Elle pardonnera , n'est-ce pas, Trelawney?... Elle pardonnera!... Et aucune lettre de femme ne sera lue par moi avant sa réponse ! . . . Tiens , prends celle-là ! . . .Vois ce que c'est. . . et si tu assoupçoimé vrai... eh bien ! je te la cède. TRELAWNEV , allant prendre lu lettre.
J'accepte.
BYRON
Ouvre et lis.
TRELAAV.NEY , lisant.
« J'arrive de Londres pour vous voir... (// retourne la lettre et Ja montre à Bijron.) Est-ce que c'en serait une que vous auriez oubliée?
BYROX , regardant la lettre.
Je ne crois pas !... continue.
TRELAW.NEY, lisant.
« Jai vingt six ans , on me dit belle ; mon cœur n'a » jamais battu qu'à votre nom. » (Parlé.) Ab ! ah I... mylord , le marché tient-il encore ?
Toujours !
TRELAAV.NEY , lisant.
« Et le bonheur de ma vie dépendra de l'entrevue » que je vous demande. »
BYRON
Voilà bien nos Anglaises!... Quand elles font une folie, rien n'y manque.
TKELAWNEY, lisant.
« Mais ju.squ'à ce que nous nous soyons bien com- » pris, je désire re.cter inconnue : cette lettre est » écrite par une main étrangère ; personne ne sait i> mon nom dans l'hôtel où j'habite , vis-à-vis du pa- » lais Oroboni que vous occupez. » {Parlant cl indiquant sa droite.) C'est là... ifA.sant.) o Cc-Joir, à dix M lieures. >i
BYRON
Il n'en est pas loin.
TRELAWNEY, lisant.
" Pendant le bal de la comtesse Albrisy , je viendrai 1) par la porte qui ouvre sur la terrasse. » ( Parlant. ) Cette porte , la voici. ( Lisant. ) « Je serai couverte » d'un voile : ne cherchez pas à ;me connaître ; je ne » me montrerai que quand je me serai assurée que le » cœur de Byron est digne de moi. »
BYRON
Digne de moi ! ... je reconnais là cet orgueil anglais, qui m'a poursuivi de sa haine pour ne pas m'accorder ses louanges!...
TRELAAVNEY.
Une fois!... deux fois!... le rendez-vous me restet-il?
BYRON
Oui, certes !... moi je vais me disposer à aller au bal.
TRELAWNEY
A la bonne heure!... moi, je vais me préparer à jouer dignement votre rôle.
BYRON
Je serais vraiment curieux de voir comment tu t'y prendras!... tâche au moins de ne pas me rendre ridicule.
TRELAWKEY.
Non, pas trop!... Ah! un moment! avant que vous sortiez , je dois vous parler de choses plus sérieuses.
BYRON
Qu'est-ce donc ?
TRELAWNEY
Des envoyés de la Grèce ont demandé à voir votre seigneurie ; ils espèrent en vous.
BYRON
Et ils ont raison!... tu sais, Trelawney, ce que j'ai fait déjà dans l'espoir d'être utile à leur sainte cause ?
TREI^AAVNEY.
Sans doute j un vaisseau armé à vos frais , des soldats enrôlés et payés par vous...
BYRON
La Grèce !.. . l'Italie !.. . quels noms ! . . . TrelaAvney , de ce moment je me sens vivre!... Mes jours ne se consumeront plus dans des oeuvres sans fruit pour mon bonheur et le bonheur du monde!... Ah! (jue le ciel jvc seconde , et ma vie n'aura pas été inutile.
ÏRELAWNEY.
J'oubliais encore une mission dont je me suis chargé.
BYRON
Parle , mon ami !
TRELAWNEV.
Ce malin , voire valet de chambre m'a prié de contribuer à lui faire gagner une assez bonne quantité de guinées.
BYROiN.
Comment cela ?
TRKLAWNEY.
Un certain nombre de nos chers compatriotes les lui donneront s'il peut les placer dans un lieu commode pour voir et entendre l'illustrissime poète
(La nuit commence. ) BYRON.
Quelle folie !
TRELAWNEY
Non , pardieu , c'est très réel ! . . . et si votre seigneurie veut se prêter un peu à la circonstance...
BYRON
Voilà qui est admirable ! ils m'ont chassé, ou du moins contraint à m'exiJer de notre patrie , et maintenant ils veulent payer pour me voir !... Tu penses bien que je n'y consentirai pas!... mais l'idée est bizarre ! Allons , voici la nuit : adieu , ïrelawney , bonne chance ! tu me raconteras tout !... ( A lui-même et\ sortmd.) Quelle extravagance!... Donner de l'argent pour me voir !
( Il sort par la porte du second plan , à gauche de l'acteur. )
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