SCÈNE PREMIÈRE
BYRON, GUITTA.
GUITTA , chantant.
Et mes amours ne me quitteront plus.
BVRON , moitié riant, moitié impatienté. Finiras-tu , Guitta ? tu m'empêches cV écrire avec Ion maudit refrain.
Ehllà , là!... ne grondez pas!...
( Elle lui tend sa main blessée. ) BYRON, baisant sa main.
Celle blessure... c'est pour moi!...
GUITTA.
N'y pensons plus... on , pour mieux dire, je veux y penser toujours!... je lui dois tant!... être ici, chez vous !... vous voir à toute heure !... car, comme je le disais :
( UUe chante. )
Non , mes amours ne me quitteront plus I
.l'ai arrangé cela sur mon air favori.
liYRON.
Bon ! loi aussi , tu fais des vers ?
GUITTA.
Non !.. . je chante parce que je suis contente ; je dis fine nous ne nous quitterons plus , parce que c'est ma seule pensée; mais faire des vers !... je ne sais pas même ce que c'est... je n'ai appris ni à lire, ni à écrire.
liYRON.
Tant mieux pour toi.
GUITTA.
Sans doute ! quand on ne sait qu'une chose , on la
sait mieux , et l'aimer est toute ma science!... Mais , chut ! je vous distrais de vos graves occupations : allons, mylord, je ne vous interromprai plus !... Votre Excellence peut écrire à ses amis.
BYROX.
Qui te dit que j'écris à mes amis ?
GUITTA.
Et à qui donc ? ce n'est siirement pas pour des gens que vous n'avez jamais vus que vous prenez la peine de barbouiller tant de papier.
BYRON , souriant.
Et que penserais-tu, Guitta, si je te répondais : oui?
GUITTA.
Je penserais , excellence , que, pour vous amuser à me dire de telles choses, il faut que vous me croyiez bien folle.
BYRON
Si pourtant c'était vrai?
GUITTA.
Alors je dirais que c'est vous qui êtes bien fou.
BYRON
Tu aurais peut-être raison !... Ainsi tu ne sais pas ce que c'est qu'unMivre ?
GUITTA.
Oh! «|ue si fait!... .lai encore la Bible de ma pauvre mère : c'était une savante , elle, qui lisait courauiment ; et , quand j'étais petite , je 1 écoutais faire In lecture le soir.
11 y a d'autres livres que la Bible.
GUITTA.
A (pioi servent-ils?
BYRON, riant.
Ils servent... ma foi . pas à grandchose peut-être.
LORD BYROiN A VENISE. - ACTE II.
GUITTA.
Ah ! ... je devine ! . . . ils sont faits pour nous rendre meilleurs ou plus heureux , n'e.st-ce pas?... {D'vnair de triomphe.) Et je comprends maintenant!... vous faites des livres !
lîYaox.
Comme tu dis , je fais des livres.
GUITTA.
Et , quand on les lira , on deviendra bon comme toi?
BYROX.
Pauvre Guilta! que tu es naïve !
GUITTA.
Tout le monde te bénira?
BYRON , soupirant.
Tu crois cela ?
Ma mère nous faisait mettre à genoux pour baiser le livre de lÉvangile ; elle disait : C'est le salut du
monde !
BYROX . se levant.
Elle faisait bien , Quitta! (Il marche en ^Jcrlant à lui-même. ) La jeune fille a raison : qu'est-ce qu'écrire poiu' écrire? rien!... Écrire pour blâmer, pour fronder , pour détruire ? Voltaire a tout fait en ce g:enre ! Reste- 1- il encore quelque chose debout? vertu, croyance . religion , vous n'êtes plus que des mots ! GDITTA , qui s'est ievée.
Qu'est-ce qu'il dit là , sainte Vierge ? BYRON, de même.
N'a-t-on pas répété mille fois autour de nous ce cri jadis entendu pendant l'orage par les matelots de Tibère : les Dieu.v s'en vont!... Écrire !... pour donner aux hommes les rêveries , les émotions qui surgissent dans cet intervalle orageux où nous vivons?... jeter au public ma douleur , mes incertitudes , le trouble de mon âme?... est-ce la peine?... qui trouvera une route nouvelle pour l'avenir de cette société qui s'écroule?... Ah ! ceux-là ont été seuls vraiment grands qui ont laissé derrière eux un lumineux chemin où les générations se sont précipitées!... {Avec dédain.) Mais écrire aujourd'hui ?.. . Napoléon, tu agissais, toi !... tu remuais le monde !
GUITTA.
Chut!... oh ! ne prononce pas ce nom! sais-tu qu'il fait encore peur ici ?... et toi-même tu m'effraies depuis un moment !.. je n'ai pas bien compris, j'espère ! . . car j'ai cru que tu doutais de notre sainte religion !... Que la Madone daigne te pardonner!... je lui ferai
une neuvaine pour qu'elle te protège , et nos amours aussi !...
BYRO>.
(Il la regarde un instant , puis passe la main sur son front, et vient en souriant se rasseoir près d'elle. ) Oui, Guitta, parlons de nos amours... et que la Madone les protège !
GUITTA.
Allons, je veux voir ce que vous écrivez!... Mylord, Votre Grâce daignera-t-elle me faire la lecture ?
BYRON
Tu veux entendre des vers?
GUITTA.
Sans doute ! ..., et tenez , ce petit rouleau. . . BYRON , le prenant et l'ouvrant.
Ah! ceci n'est pas de moi... tu m'y fais songer : ce sont des vers que m'a recommandés la comtesse Oroboni, il y a plus de quinze jours. Voyons. {llUi.) Georges de Senneville...
GUiTTA.
Cesl ce petit monsieur si drôle qui a toujours lair de jouer la comédie ?
BYRON
Oui! {Il lit.) u Georges de Senneville à Georges
Byron!...^y L'iuipudent! l'imbécille !... l'homme qui
fait ainsi injure au bon goût et aux convenances ne
peut rien écrire qui vaille la peine d'être lu.
( Il jette les vers dans un panier où sont les mauvais papiers. >
QUITTA , lexaminaut.
Il ne sait peul-ètre pas qu'il faut vous dire : Excellence ! comme moi qui , pendant un mois vous appelais toujours Nolly.'... Mais je t'ai entendu dire, je m'en souviens , (jue les hommes qui mettent de l'importance à des titres sont bien ridicules... est-ce que tuas changé d'avis?
BYRON
Non, Guitta, non !... tu ne comprends pas le sentiment qui m'anime.
GUITTA.
Oh! que si fait, je comprends bien!... on parle ainsi quand il s'agit des autres en général , et c'est différent quand il s'agit de soi en particulier... n'estce pas ?
BYRON
Laissons cela!... tu veux entendre des vers; écoute ceci :
Ses yeux s'étaiont fermés! U parut s'assoupir; Un long gémissement fut son dernier soupir;
LOllD BYllON A VENISE. — ACTE II,
Ainsi mourut Lara I . . . Kaled , son jeune page ,
Cherchait la vie cncor sur ce noble visage.
Puis, quauil on l'enleva muet , pâle et glacé,
Au cadavre sanglant qu'il tenait enlacé,
Sa main n'arracha [loint la chevelure noire
Dont les anneaux (iottants paraient so:! front d'ivoire ;
Mais l'œil sec, il chancelle , et tombe inanimé,
En murmurant ces mots : « Il avait tant aimé! »
Aloi-s fut révélé le douloureux mystère.
Vers le page fidèle étendu sur la terre
On se penche , on se presse ; on découvre son sein ,
On veut rendre la vie à l'esclave orphelin ,
Dont l'âme dans les cieux va rejoindre une autre ame ;
Vains efforts!... il expire... El c'était une femme!
GUITTA.
Une femme sous rhal)it (Vun page ! pour ne pas quitter celui qu'elle aime ? ah ! c'est bien , je comprends cola !... et quand elle l'a perdu, elle meurt de sa douleur I... comme je ferais, moi, si tu n'étais |ilus.
BVRON.
Bonne Guittal... et cependant on a dit qu'on ne pouvait m'aimer, que j'étais un homme dur, froid, dont l'âme était fermée à tous les bons sentiments.
GUITTA.
Qui a osé dire cela ?
lîVRON.
Quelqu'un en qui j'avais placé tout mon bonlieur , et qui a tout détruit!... Ce qu'il y a en moi d'amer, de cruel , vient de cette blessure (pie rien ne peut lïuérir.
Sais-tu que ce souvenir seul excite ma jalousie ? Tu l'aimais donc bien?
BVROK.
Mais... je l'ai perdue !
GL'iTTA.
Ah !... ton cœur me restée moi , à moi .seule?...
BYRON
A toi... <]ui sais aimer.
GUITTA.
Ne sois plus triste!... ta douleur me fait mal !... je donnerais ma vie pour t'épargner une minute de souffrance.
RYRON.
Chère et tendre amie !