‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 33 sur 560 · SCÈNE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIERE

GÉROLD, ÉBROIN.

GÉROLD

Quoi ! lorsqu'au champ de Mars , en ce jour solennel, Le roi s'avance , armé du sceptre paternel , Ébroïn fuit l'enceinte où le fils de Clotaire Reçoit des grands vassaux l'hommage tributaire?

ÉBROÏN.

Jeune imprudent !

GÉROLD

Qu'entends-je ! Oublierait-il jamais El sa longue infortune et vos nombreux bienfaits? S'il est ingrat, qu'il tremble! Il appprendra peut-être Qu'Ebroïn fait un roi sans se donner un maître.

ÉBROÏN.

Oui, ce jour de bonheur peut être un jour de deuil : Courbe, Roi d'un instant, ton indocile orgueil! Tu sais comme Ébroïn se venge d'un outrage; La main qui te forma peut briser son ouvrage.

GÉROLD

Qu'a-t-il fait?

ÉBROÏN.

Aujourd'hui, pour la seconde fois

Depuis que j'ai daigné l'admettre au rang des rois, Au champ de Mars , aux yeux du peuplé et de l'armée, Nous allions célébrer la fête accoutumée ; Sur un char indolent pompeusement traîné, Du luxe de sa cour Clovis environné.

Pour montrer aux Français sa couronne récente A pas lents traversait la foule obéissante ; Et moi, sur mon coursier, pressé de toutes parts. De cette foule iimnense attirant les regards , Selon mes droits, \mm titre, enfin selon l'usage, Pour lui des grands vassaux je recueillais Ihommage : Soudain Clovis m'arrête; et, l'œil étincelant : <i Eloignez-vous, dit-il : sous leur joug insolent » Trop longtenq)s dessujets onlfaitployerlfur maître ; » Songez que je suis roi, que seul je prétends rêlre! » De mon peuple toujours veut-on me séparer? )> S'il est des malheureux, laissez-les m'ontourer. » Au milieu de la foule, à ces mots, il s'élance; On l'enviroime; et moi, dévorant en silence L'affront dont s'applaudit son orgueil insensé. Je rentre en ce palais, et j'y rentre offensé. Ainsi de mes bienfaits voilà donc le salaire ! Quand Cliildéric mourut, de mon bras ttilclaire Quand le faible Thierry repoussant les secours. Aux longs ennuis d'uncloîtreeutcondamné mes jours;

LE MAIRE DU PALAIS. — ACTE I

Quand du traîire Léger l'audace criminelle

De ce prince débile usurpa la tutelle ,

Près de voir à son jong les Français asservis,

De l'oubli tout à coup je fis sortir Clovis :

Seul je lui donne un nom , des sujets, une armée,

J'annonce un nouveau règne à la France charmée,

Et vingt mille soldats entourent, à ma voix,

Cet obscur orphelin porté sur le pavois.

A ce jeune rival , que ma fureur lui donne ,

Thierry veut, mais en vain, disputer la couronne -,

Il combat, il succombe, et mon élève est roi;

Mais ce prince si fier que serait-il sans moi ?

Il se croit l'héritier, le vrai fils de Clotaire...

L'insensé! de son sort s'il savait le mystère...?

Un mot lui ravit tout ! et je suis dédaigné !

GÉROLD

J'attends un nouveau maître, et Clovis a régné. Mais quel roi maintenant donnez-vous à l'empire, Lorsque Thierry n'est plus...?

ÉBROÏN.

Ami , Thierry respire.

GÉROLD

Il respire ! qu'entends-je ? et quel est donc son sort ?

ÉBROÏN.

Il vieillit , protégé par le bruit de sa mort.

GÉROLD

Qnel asile à nos yeux déroba ce mystère ?

ÉBROÏN.

J'accordais à ce roi l'ombre d'un monastère.

GÉROLD

La tombe était plus sûre , et je ne comprends pas Pourquoi , depuis deux ans annonçant son trépas , Vos fiers ressentiments ont épargné sa vie ?

ÉBROÏN.

J'en ai besoin.

GÉROLD

Comment ?

ÉBROÏN.

Ce n'est pas sans envie Que fous les grands vassaux dès long-temps ontpu voir Des maires du palais s'accroître le pouvoir ; De nos rois fainéants éternisant l'enfance A l'ombre de leur nom nous gouvernons la France, Mes projets vont plus loin ; on ne soupçonne pas Vers (luel but en secret se dirigent mes pas ; De mes vœux lentement le succès se prépare , Mais un obstacle encor du trône me sépare : Dans ces princes obscurs, dont il subit les lois,

Le peuple , retrouvant les descendants des rois , De leurs aïeux , en eux , respecte la mémoire ; Ils régnent , défendus par deux siècles de gloire ! Leurs di-oits , pour quelque temps , doivent m'étre sacrés ; D'un trône qui chancelle occupant les degrés , Il faut que je m'arrête au moment de l'atteindre : Ministre , je peux tout ; roi, j'aurais tout à craindre. Différons ma grandeur pour la mieux assurer : Au respect des Français il faut encor livrer Un nom que du passé le prestige environne , Et j'ai besoin d'un fronton jeter la couronne. Je comptais sur Clovis ; j'allais frapper Thierry; Mais le faible orphelin , loin des grandeurs nourri , Qui devait , enchaîné par la reconnaissance , Se reposer sur moi des soins de sa puissance , S'indigna de son joug , et , s'attaquant à moi, Voulut justifier son vain titre de roi ; J'essayai sans succès de briser son courage , Je vis qu'il me faudrait craindre un jour mon ouvrage: Thierry vaincu tremblait; et , maître de son sort, Je respectai ses jours en annonçant sa mort; Pour bannir les soupçons d'un peuple téméraire. J'ordonnai de ce roi la pompe funéraire ; Et tandis qu'à sa mort on donnait quelques pleurs , Un cloître à tous les yeux dérobait ses malheurs : Ainsi depuis deux ans ma longue prévoyance Garde un rival terrible à l'ingrat qui m'offense.

GÉROLD

Eh bien ! puisque Clovis ose vous outrager , Que Thierry reparaisse et viemie vous venger.

ÉBROÏN.

Il est sorti du cloître où le cachait ma haine.

GtROLD.

Où donc est-il ?

ÉBROÏN.

GÉROLD

Qui fit tomber sa chaîne ?

ÉBROÏN.

La coupable pitié d'un prêtre audacieux.

Il parvint quelques jours à tromper tous les yeux ,

Mais bientôt dans Paris, bravant ma vigilance.

Sous d'obscurs vêtements, dans l'ombre et le silence.

Au sein de ce palais il osa pénétrer :

L'imprudent à Uainfroy vint ici se montrer ,

Ici même ! à Rainfroy . . . ! Sans doute il a pu croire

Que cet ancien vassal , fidèle à sa mémoire ,

De ses bienfaits passés s'aoqnittant envers lui ,

A sa longue infortune offrirait un appui j

LE MAIRE DU PALAIS. — ACTE I

Mais Rainfroy , peu sensible à la reconnaissance ,

Au lieu de l'infortune a servi la puissance ,

Et , toujours commandé par son propre intérêt,

De ce roi fiigilif m"a livré le secret ;

Par mon ordre , en nos murs il lui donne un asile,

Il promet à ses vœux un triomphe facile ,

Et, flattant son espoir , environne ses pas

De nombreux surveillants qu'il ne soupçonne pas.

GÉROLD

Mais ne craignez-vous pas (|ue , libre en apparçnce , De ses anciens amis réveillant l'espérance , Thierry ne les excite 'i quelque trahison ?

Plus captif sous mes yeux qu'au fond d'une prison.

Tout moyen d'échapper lui devient impossible :

Il marche enveloppé d'une chaîne invisiljle.

A l'orgueil de Clovis près d'opposer ses droits ,

C'est peu de l'épargner une seconde fois ,

Il me faut préparer le moment où peut-être

Mes soins vont aux Français donner un nouveau maître,

Il faut que l'on commence à douter de sa mort.

Un bruit confus dtjà se répand sur son sort ;

Et ce bruit , faible encor , que dirige ma liaine ,

Menace de Clovis la puissance incertaine :

Entre ces deux rivaux mon choix décidera ,

Au plus soumis des deux le trône appartiendra.

GÉROLD

Suffit-il qu'à vos vœux le peuple s'abandonne ?

ÉBROÏ>".

Qui pourrait s'opposer aux ordres que je donne? J'envoyai dans l'exil ou plongeai dans les fers Et ceux quide Thierry déploraient les revers, Et ceux qui, de Clovis exaltant la victoire , Pouvaient un jour, séduits par une jeune gloire, S'attacher à son sort ; lorsque je fais un roi , Je veux qu'il n'ait d'amis et de soutien que moi ! J'ai tout prévu.

GÉROLD

Clovis , que la foule environne, S'avance vers ces lieux.

ÉBROÏN.

L'éclat d'une couronne , Les hommages d'un peuple empressé sur ses pas. Tout enivre son cœur! L'ingrat ne songe pas Que parmi ces mortels, dont la voix le salue, Il n'en est pas un seul qui ne tremble à ma vue. Et qu'enfin, si mon liras se retirait de lui. Le malheureux en vain chercherait un appui.

Il faut donc l'en instruire : ilvient.jp veux l'attendre: L'audacieux Clovis va me voir et m'entendre.

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