SCÈNE XL
WILLIAMS, U-N ANGLAIS, BYRON, la COM- TESSE, SENNEVILLE, puis TRELAWNEY , Plusieurs ANGLAIS.
BYRON , à part dans le fond.
Que signifie tout ce monde?...
( Il s'arrête. ) WILLIAMS , aux étrangers.
C'est ici , messieurs , que l'illustre poëte a composé la plupart de ses immortels ouvrages : le Corsaire , Don Juan, etc., etc.
BYRON, à part. Ah! je comprends!... c'est mon coquin de valet de chambre qui gagne son argent.
WILLIAMS
C'est à cette table qu'il s'est assis ! et de là sont parties ses stiblimes inspirations.
BYRON , à part et dans le fond.
Où prend-il to^it cela?
WILLIASIS.
Car, vous le savez, messieurs; et ce n'est point
parce que j'ai l'honneur de posséder sa confiance ,
mais c'est le plus grand génie qui ait jamais existé.
TRELAWNEY , entrant par le fond , à part , en voyant Byron.
Je le trouve enfin !
(Il s'avance vers Byron , qui lui fait signe de ne pas bouger. )
BYRON, à part.
Ah !... ils paient pour me voir!... amusons-nous.
DN ANGLAIS DE LA FOULE , à Williams,
Vous nous aviez promis de nous le montrer luimême.
WILLIAMS
Tout à l'heure , messieurs , j'espère...
BY'RON , s'avançant , et bas.
Silence , coquin !... (Il va prendre Trelaivney par la main.) Vous désirez voir lord Byron , messieurs , le voici!...
TRELAWNEY , reculant.
Comment ?
BYRON, bas.
Laisse-toi faire , je t'en prie !...
LA COMTESSE , à Senneville.
Que dit-il ?
TRELAWNEY , bas à Byron.
Passer encore une fois pour vous !... merci I... ça ne me réussit pas.
BYRON , bas.
Tu auras peut-être plus de succès aujourd'hui.
L'ANGLAIS, aux autres.
Je le reconnais aux portraits que j'ai vus!...
TRELAWNEY
Il paraît qu'ils étaient l'essemblants.
, L'ANGLAIS, il s'approche de Trelawney. Pardon , mylord , si le désir d'admirer notre illustre compatriote.. .
TRELAWNEY
Ah çà, messieurs...
BYRON , vivement.
Oh! vous nieriez en vain!... (Bas.) Prête-toi donc à la mystification.
LA COMTESSE , à Senneville.
Que vous avais-je dit?... une plaisanterie, et la mélancolie a disparu !
BYRON , à Trelawney.
Croyez-vous qu'un poëte puisse avoir le visage de tout le monde ?
l'anglais.
Oh! non, certainement!... et il suffit d'un coupd'œil!...
Pour découvrir en moi un poëte , n'est-ce pas ? La célébrité est une belle chose !... c'est être connu de gens qui ne vous connaissent pas ; et la poésie , c'est
parler à des gens qui ne vous comprennent pas !
tout cela est merveilleux !
L'ANGLAIS, prenant Byron à part.
Vous êtes l'ami de lord Byron?
BYRON
Je suis convaincu qu'il n'en a pas de meilleur.
l'anglais.
Tout ce que l'on dit de lui est-il vrai ?
LA COMTESSE, à Senneville.
J'ai peur qu'il n'attrape quchpie mauvais compliment.
SENNEVILLE , de même.
Ce sera sa faute!... Ecoulons.
BYRON
Et que dit-on , monsieur ?
L'ANGLAIS, à demi-voix.
Je VOUS l'avouerai, il court des bruits fâcheux sur sa conduite , ses idées , ses principes.
Expliquez-vous !
TRELAVVNEY , à part.
Je donnerais ma pipe pour qu'il reçut une bordée de bonnes vérités !
L'ANGLAIS, à doini-voix.
Pardonnez si je vous parle librement ; mais nous désirerions beaucoup être détrompés!... On assure qu'il est l'ennemi déclaré de toutes les lois sociales ; qu'il parle avec mépris de toutes les croyances sacrées de l'homme , et qu'il a été même jusqu'à verser une amère ironie sur les sages institutions de noire patrie, la vieille Angleterre.
BYRON , dont le visage s'est animé peu à peu.
En vérité? il aurait osé !... Ses regards téméraires auraient découvert que ce qui allait merveilleusement aux esprits des siècles passés pourrait ne pas convenir aussi bien aux hommes que des événements successifs et de nouvelles idées ont rendus différents de leurs ancêtres ? et il se serait permis de dire ce qu'il a vu !.. Ah ! il serait alors tout juste aussi coupable que le peintre qui , représentant aujourd'hui les ruines de Venise , ne donnerait pas à ses palais la splendeur et la magnificence qu'ils ont eues jadis!... Est-ce la faute de Byron s'il est né au milieu de ces siècles de révolutions où les sociétés s'écroulent et se reconstruisent? si son âme énergique s'est prise de pitié pour les petits efforts opposés au torrent des âges , qui use et renouvelle tout? si, devant les grands spectacles offerts à ses regards , il n'a eu que des paroles de mépris pour la platitude et la mesquinerie de cette société dont l'hypocrisie pardonne aux vices qui ne troublent pas son ordre apparent, et repousse le noble C(eur qui ose s'enaffrancliir?... Ah! ils sentent combien est peu solide cet échafaudage de puissance factice, ceux qui veulent étouffer l'élan des âmes
passionnées!... Il leur serait plus commode , en effet, d'imposer aux hommes le mouvement régulier, uniforme et machinal des roues de nos usines!,., mais il en est que tout le poids de leurs efforts ne peut comprimer !... Qu'eût fait Napoléon si l'espace eût manqué à ses conquêtes?... Il est des temps , des lieux où l'âme ne trouve pas l'air qu'il faut à ses ailes!... ou elle périt, où elle se ronge, faute d'aliments!... où elle cherche et multiplie les petits intérêts, les petites émotions, les petites passions , pour s'étourdir et oublier qu'il n'est pas de but digne d'elle à la vie qui la dévore!.... (// prend un ton moqueur.) Mais en vérité, j'ai tort de me laisser entraîner à parler ainsi!., il ne faut employer contre de sottes calomnies que le ridicule , seule arme que ne rouille pas le climat pourri de l'Angleterre.
L'ANGLAIS, aux autres qui se regardent ébjliis.
Ah! mon Dieu!... nous avons été trompés! LA COMTESSE, à Senneville.
J'étais sûre qu'il trahirait l'incognito.
TRELAWNEY
Lord Byron n'aurait pas mieux dit, messieurs.
l'anglais.
Nous n'en doutons pas.
BYRON
Vous avez voulu le voir et l'entendre cet homme que poursuivent tant de petites haines et tant de mauvaises passions I... Allez dire ce que vous avez vu à cette société décrépite qui le mesure d'en bas , et aux écrivailleurs qui usent leurs dents à mordiller le talon de sa botte. Nous sommes, messieurs, vos très-humbles serviteurs.
l'anglais.
Lord Byron nous pardonnera une indiscrétion que notre admiration doit excuser.
Lord Byron a l'honneur de vous saluer.
L'ANGLAIS , à Williams . bas.
Quel est donc l'autre ?
■WILLIAMS, bas.
Je vous le dirai.
( Ils sortent. ) LA COMTESSE.
En VOUS écoutant , mylord , j'ai ouhlii' I heure de ma fête et les soins qu'elle m'impose. J'a|H?n;ois mon mari qui , sans doute , vient me chercher.
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