SCÈNE III
TRELAWNEY seul, puis BYRON.
TRELA>Vi\EY.
Oui, moi aussi, je dois quitter ce pays!... mais seul!... quand j'espérais partir avec Byron!... Enfin, il est heureux !.. il le croit!... Je n'ai donc rien à regretter !... C'est lui que j'aperçois... Comme il est rêveur!... Il ne me voit même pas!... Ne l'interrompons point : attendons !...
(Il se tient à l'écart.) BVROX , sur le devant, sans voir Trekiwney.
Je suis heureux!... oui, certainement!... Me voici arrivé au but de mes désirs... je suis heureux I... Mon âme avait parcouru tous les chemins de la vie pour chercher le bonheur ; et nulle part il ne s'est rencontré sur ma route!... Peut-être n'est-il en effet que dans ces voies longtemps fréquentées où juscju'à présent j'avais dédaigné de marcher ? Peut-èlre la longue expérience acquise avant nous vaut-elle mieux que cette ardente impatience dont l'agitation a fatigué ma vie? Oui... maintenant enfin le repos !... Ces projets de délivrance formés pour l'Italie, il y faut renoncer!.,. De ce côté, tout est h'ni!... La pauvre
Guitta... Ah ! chassons cette idée !... Sa résolution de partir avec la comtesse, sa résignation, me rendent le calme après lequel je soupire!... Ma femme, ma compagne, celle qui porte mon nom , est ici... Bientôt je vais revoir mon Ada , mon enfant !... TRELAWXEY, s'avançant.
Je ne sais pas en vérité si l'ancien ami d'un exmauvais-sujet peut oser saluer encore, même avec la plus profonde vénération , un si respectable père de famille.
BYRON , souriant.
Ah ! te voilà , mon joyeux compagnon !
TRELAWNEY
Joyeux , oui ! ... . mais votre compagnon , non ... . Vous entrez dans les voies de la sagesse ; du diable si je saurais vous suivre dans ce chemin-là!
Ne faut-il pas enfin quitter le métier de jeune homme , et céder la place à d'autres ?
TRELAWNEY
OÙ avez-vous vu , s'il vous plaît , qu'on cède une bonne place sans se faire prier ?... Quant à moi , j'imite nos hommes d'état : je garde la mienne le plus long temps possible !... et , afin d'occuper mes beaux jours, je vais les risquer pour la délivrance de la Grèce.
BYRON
J'ai souvent pensé, depuis ^ 81 4, que le monde n'est digne ni de la peine qu'on prend pour le conquérir, ni du regret qu'on éprouve à le quitter. TRELAWNEY, avec ironie.
Oh ! sûrement ! . . . il vaut bien mieux vivre en honnête bourgeois , respirer à l'aise dans le large fauteuil de son grand-père , en s'occupant des réparations à faire dans son vieux château !. . . On a encore , pour se divertir, les assemblées du comté ; puis parfois , mais rarement , de peur de trop prendre le goût de la dissipation , on peut se donner le plaisir d'une chasse au renard ; et toute l'année , par exemple , on a celui de haïr ses voisins et de médire de l'espèce humaine.
BYRON , souriant à moitié.
Veux-tu te taire , Trelawney ?... Je te dis que je suis heureux!... Fatigué de cette vie errante, sans repos , sans considération , qui a rempli mon âme d'amertume; lassé de ces amours qui n'apportent avec eux que trouble et regret , je veux trouver le bonheur dans des liens formés par l'estime , dans le calme , dans la paix...
TRELAWWEY.
Que je vous souhaite, avec le paradis à la fin de vos
jours. Moi , qui ne suis pas si sage, je vais tâcher de m'aniiiser encore , et si voire grâce veut laisser à ma disposition le bâtiment (\m devait nous conduire en Grèce , j'irai tenter seul...
BYRON , vivement.
Ne parle pas de cela , Trelawney ! . . . La Grèce ! . . . . Ah ! je devais courir aussi vers ce noble pays, dont le peuple secoue ses fers , dans l'espoir de les rompre !.. .le devais laider à briser un joug odieux!... Là, j'aurais pu donner asile à la liberté qu'on voudrait bannir du monde!.. A cette liberté, tant appelée , tant souhaitée des peuples , j'aurais offert ou ma mort ou ma gloire!.. C'était un noble projet !... Mais non , non!.. Cette gloire eût été comme les autres illusions , trompeuse et cruelle!... Qu'importe qu'un nom de plus surnage dans les siècles à venir? J'y ai renoncé!... Va, mon ami, pars, dispose de tout!... Mais, par grâce, ne m'en parle plus!... Je te l'ai dit : mes adieux à la renommée , au génie , à la gloire , sont sans retour ! . . . Exécule seul les plans que nous avions formés ensemble ; conduis ces soldats qui m'attendent ; ne laisse pas connaître tous les desseins qui m'avaient occupé!... Pour gouverner les hommes , il ne faut pas devancer leurs idées , mais les suivre !... Va , adieu !. . Ne reste pas plus longtemps ici : ta présence me rappelle tout ce que je veux oublier!... Je ne te parle pas de moi!... Tu le sais, nous l'avons souvent répété , on est heureux ou malheureux dans ce monde par des choses qu'on ne dit point et qu'on ne peut diie... Mais, cette fois du moins, si le bonheur ne me trouve pas , ce ne sera pas faute d'être resté tranquille i>our l'attendre.
TRELAWNEY
Voilà une si grande sagesse , que j'ai peur que ce ne soit une folie!... Mais je me tais!.,. Ces choses-là ne sont pas de mon ressort !... Et maintenant donc , adieu !... Que je serre encore cette mahi , Byron !..,• Le monde un jour saura tout le génie du grand poc'te; moi seul, peut-être, j'aurai su toute l'âme du meilleur des hommes !... Adieu !...
(Il détourne la tête et essuie une larme.) BYRON , lui serrant la main.
Trelawney ! . . . mon ami !.. .
TRELAWNEY
C'est la première!...Ellemefaitmal!... Allons, je uartirai aujourd'hui môme!... J'ai besoin de quelques coups de canon pour effacer cela !... Adieu !...