SCÈNE V
BYRON, GUITTA.
GUITTA , pâle et languissante.
Oh ! ne vous éloignez pas , mylord !... Ce n'est plus cette femme qui s'emportait au moindre soupçon, se désespérait à la moindre inquiétude ; c'est une pauvre fille qui vient en tremblant dire à celui qui l'aima un triste et dernier adieu.
BYRON
Vous voir ainsi m'afflige, Guitta.
Ne craignez pas mes reproches!... Non! tout est fini pour la malheureuse Guitta ! . . . Elle a eu de beaux jours!... Ils ont été courts , il est vrai; mais ils composeront toute sa vie !... Ceux qui les ont précédés ne comptent plus pour elle !... Ceux qui suivront seront employés à s'en souvenir , à repasser dans son esprit tous les mstants où elle vous a vu , toutes les paroles qu'elle vous a entendu dire !.. . Il y a , voyez-vous , des mots qui sont restés là... une voix qui retentit encore dans mon cœur , dans ma pensée ! . . . Vous rappelezvous quand vous disiez : Guitta, je t'aime!... Eh bien! je les entends encore, ces mots!... C'est la même voix, la mèuie inflexion!... Je les garderai avec moi pendant que vous les direz à une autre !.... Ils demeureront là I... Je sais bien que c'est une illusion.... mais elle durera plus que mon bonheur. BYRON , à lui-même.
J'étais préparé à des reproches; mais cette douleur tranquille et profonde , je i»e puis la supporter.
GUITTA.
Pourquoi détourner les yeux?... Craignez-vous donc de me regarder?... Oh! ne me haïssez pas , du moins '
LORD BYROxN A VENISE. — ACTE III.
BYRON , ému.
Te haïr, ma pauvre enfant!...
GUITTA.
Non.... Cette voix, elle est douce, elle est émue comme celle que je crois entendre sans cesse , et qui disait : je t'aime!... Oh!... Nolly, NoUy , si tu pouvais le du-e encore une fois , il me semble que je mourrais contente!...
BYRON
Ah!...
GUITTA.
Une seule fois encore dis-moi : je t'aime !...
BYRON
Pourquoi le ciel m'envoie-t-il de pareilles épreuves ?... Guitta , Guitta , il faut partir!... car je mentirais , je serais faux et trompeur , si je refusais de te dire : je t'aime ! Mais va-t'en ! ... Pars ! ... pars à l'instant.
GUITTA.
Ah ! je n'envie rien à peisonne maintenant!... ne me cache pas cette expression de tendresse et de douleur que je vois malgré toi sur ton visage!... O mon Dieu!... cette pauvre fdle a donc le pouvoir de donner du bonheur ou des regrets à cet homme si supérieur à elle, si supérieur à tous !... car ils t'admirent, ils t'envient ! . . . et moi je t'aime ! . . . mais ce n'est pas assez pour payer un regret de ton cœur !. . que puis-je donc faire encore ?
BYRON
Guitta, tu m'as aimé d'un amour vrai, tendre, sincère... Va, mon enfant, c'est beaucoup!... c'est tout!
GUITTA.
Écoute ! . . . Pour un bonheur comme celui d'être aimé de toi , il faut un dévouement que rien ne puisse égaler.
Que veux-tu dire ?
GUITTA.
Je t'ai aimé ! . . . et quelle femme n'en eût fait autant ? mais tu méconnais ; tu sais combien Guitta était fière et jalouse !... eh bien ! cette jalousie , qui brûle mon cœur, je la renfermerai; ces paroles d'amour qui s'échappent de mes lèvres quand je te vois , je les retiendrai! Mes yeux se délourueronl de tes yeux ; ma main ne cherchera plus ta main; je resterai là , près de toi, froide, insensible , comme le marbre de nos statues!... mais je serai là... lu permettras que je reste !
BYRON
Toi, Guitta?...
GUITTA.
Oh ! ne t'effraie pas !... Guitta ne sera plus que la pauvre fille qui a soigné lady Byron.
BYRON
Quoi!... tu voudrais...
GUITTA.
Si tu partais sans moi , j'ignorerais toujours si tu es heureux ! Oh ! laisse-moi te suivre, mais comme une esclave !... cachée dans un coin de ta maison , je te verrai... quelquefois de loin!... je saurai que tu es là... les mers ne nous sépareront pas !... je pourrai encore entendre ta voix.
BYRON
Ah ! ne pense pas à cela ! ... ce que tu veux est impossible.
Mais... je l'aimerai aussi, elle!... je la .servirai!... je la verrai t'aimer, et je ne dirai rien!... Alors, elle ne croira pas à mon amour !.,. tout le monde l'oubliera... excepté moi!... Je resterai calme !.. aucun regard , quelque attentif qu'il soit, ne pourra deviner ce qui se passera là!... Je te verrai près d'elle... lui parler d'amour... et mes yeux resteront secs!... tu pourras devant moi la presser sur ton cœur... et elle ne me verra point pâlir ! ... A présent , crois-tu que je t'aime ?
BYRON
Je n'en doutais pas !
GUITTA.
Va, c'est quelque chose d'être aimé ainsi!... Sur qui aurais-tu les mêmes droits , le même empire ? qui te donnerait ainsi plus que sa vie?
BYRON
Au nom du ciel ! arrête!... je ne veux pas t'entendre , je ne le peux pas !... c'est moi , moi qui te supplie , Guitta , de ne point parler ainsi ! GUITTA , avec joie.
Je te fléchirais donc?...
BYRON , à lui-même et marchant vivement. Ah ! ... le passé laisserait-il des traces ineffaçables ? et trouverai-je dans mes anciennes erreurs d'invincibles obstacles à mes projets à venir ?
GUITTA.
Que dit-il ?
BYRON
Non , non ! . . , mon âme s'indigne de sa propre fai-
blesse !... tous ces liens qui m'encliaînent , j'aurai le courage de les rompre ! Ecoutez, Guitta !
GUITTA.
Dieu!... comme vous voilà maintenant froid et sévère !
BYRON , avec amertume.
Cet amour que vous exprimez , cette exaltation si vive, un jour aussi, comme les autres illusions, ils périraient par le dégoût et l'ennui!... Ne vaut-il pas mieux briser la feuille éclatante que la voir s'effeuiller et se flétrir?... Partez , Guitta !... partez !... c'est un dernier adieu !
GUITTA.
Quel changement dans l'expression de vos traits !., . Que s'est-il donc passé ?
BYRON
Pauvre enfant!...
GUITTA va se placer sur le divan et pleure. Mou cœur n'y peut rien comprendre !
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