‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 353 sur 560 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

MARIETTE , ANDRÉ , Madame de CERONL

MADAME DE CERONI

Tout est-il prêt ?

ANDRÉ

Les ordres de madame sont remplis : la fête de ce soir sera superbe.

MARIETTE

J'ai disposé l'appartement comme madame l'avait ordonné ; j'ai aussi envoyé Joseph chez M. le comte Darcy ; mais il était sorti.

MADAME DE CERONI , à elle iiiêine.

Sorti!... et il n'est pas ici !... Naguère encore, avant que je fusse éveillée , souvent il était venu deux fois !

ANDRÉ

Madame a-t-elle quelque chose à m'ordonner ?

MADAME DE CERONI

Non.

AN DUE , soupirant.

Ah!

MARIETTE

Eh bien ! venez donc , André.

ANDRÉ

Attendez , mam'zelle Mariette.

Vous restez là planté comme un piquet ! Madame vous a dit qu'elle n'a pas besoin de vous.

MADAME DE CEROM , qui était restée plongée dans ses réflexions, lève la tête.

Non , non , je n'ai besoin de rien.

ANDRÉ

C'est que , voyez-vous, c'est moi qui ai besoin de madame.

MADAME DE CERONI

Ah!

ANDRÉ

Est-ce que madame est toujours contente de moi ?

MADAME DE CERONI

Sans doute.

ANDRÉ

Moi aussi , je suis assez content de madame ; ce n'est pas là l'embarras.

MADAME DE CERONI

Eh bien?

J'ai de bons gages.

MARIETTE

Une place de jardinier dans une maison où l'on n'a affaire qu'à une veuve.

ANDRÉ

Oui , je devrais être heureux ; madame est une bonne maltresse. Mais je n'ai plus cœur à rien. MARIETTE , à part.

Je crois deviner.

ANDRÉ

Madame ne s'est pas aperçue ?...

MADAME DE CERONI

De quoi?

ANDRÉ

C'est que mon frère , qui est arrivé du pays , m'a dit comme ça : André, tues tout changé ! tu deviens à rien!... Et ça, c'est vrai, je suis miné par le chagrin.

Air : Faisons la paix (Maison du Faubourg), Ça fait pitié !

Dans mes habitudes tout change ; L" moment des r'pas est oublié; C'est à pein' si j* dors et si j" mange... Ça fait pitié !

Ça fait pitié!

Mon visage ici vous l'atteste ; J'ai déjà maigri de moitié , Par ce qu'on voit jugez du reste...

Ça fait pitié!

Qu'avez-Yous?

ANDRÉ

Ce que j'ai? est-ce queje le sais ? Voyez- vous, c'est comme qui dirait une maladie de gens riches; je m'ennuie.

MADAME DE CERONI

Vous êtes fou ! Mais je suis contente de votre service : restez chez moi.

ANDRÉ

Jv mourrais.

makh:tte.

Kl depuis cpiand donc ct'js - vous ainsi , monsieur André?

ANDRÉ

Voilà près de deux ans ! tout juste depuis le départ de madeiuoisclle Léontine.

MARIETTE

Léontine !

MADAME DE CERONI, se levant et allant se placer au milieu. JN'ai-je pas défendu qu'on m'en parlât jamais ?

MARIETTE

Une ingrate qui s'est sauvée de chez madame qui l'avait fait élever comme une princesse.

ANDRÉ

Oui, et pour suivre un mauvais sujet , dit-on.

N'en parlez pas; elle est tout-à-fait perdue.

ANDRÉ

Hélas !

MADAME DE CERONI

Et que vous importe? Auriez- vous eu de l'amour pour cette fille ?

ANDRÉ

De l'amour ! moi , un pauvre garçon sans éducation! De l'amour pour une jeune demoiselle qui était si savante ! qui jouait du piano, qui dansait, il fallait voir ! et que madame aurait sûrement mariée à un homme riche.

MADAME DE CERONI

Oui , j'aurais pu faire quelque chose pour elle : le marquis de Ceroni s'intéressait à cette enfant que , dans une de ses campagnes , il avait trouvée seule , abandonnée sur une grande route à l'âge de quatre ans ; il voulut s'en charger.

MARIETTE

Et après sa mort , madame la marquise la relira de pension pour la garder chez elle.

MADAME DE CERONI

Elle était coquette et vaine ! une figure...

ANDRÉ

Ah ! comme on n'en vit jamais !

MADAME DE CERONI

Une figure passable ; mais dont elle s'occupait sans cesse. Enfin elle partit , et vous n'ignorez pas que bientôt son indigne conduite n'eut plus d'excuses.

Il faudrait n'a\ oir pas de cœur pour y penser encore.

MADA.)iE Di: CIÎRONI.

Allons, André, continuez à faire votre ouvrage : je ne comprends pas ce qui pourrait vous en empêcher.

ANDRÉ

Ni moi non plus! Et pourtant je ne peux plus le

faire. Autrefois , quand je m'éveillais , je me disais : la journée ne se passera pas sans que je voie mademoiselle Léontine, et je sautais gaiement en bas du lit. Quand je travaillais , je la voyais sur la terrasse , arrangeant ses Jleiirs ; de ranliciiambre, j'entendais sa voix quand elle chantait en s'accouipagnant sur le piano. Quelquefois aussi elle me disait : André, allez me clierclier ceci , cela ; mais à présent , il me semble que je suis tout seul dans l'hôtel.

MARIETTE, à part.

L'ingrat !

ANDRÉ

J'ai comme qui dirait un poids, là , qui m'empêche de respirer; je reste deux et trois heures de suite devant cette terrasse, où elle venait dès le matin. Voyezvous , c'est comme un sort , j'oublie tout devant cette maudite terrasse. Et ne v'ià-t-il pas que ces pauvres fleurs meurent l'une après l'autre ! elles me tenaient compagnie. Eh bien ! le dernier pot de jasmin , je l'ai trouvé tout sec hier : il est mort , et je pourrais bien faire conmie le dernier pot de jasmin si je ne retournais pas au pays. Là-dessus , madame veut-elle s'assurer de quelqu'un ?

MDAME DE CEBONI , à part , tristement.

OÙ l'amour vrai s'est-il réfugié .' (haut.) Attendez encore, André : ce n'est pas moi, c'est l'hôtel que vous voulez quitter , n'est-ce pas ? Eh bien ! nous partirons tous probablement bientôt : il y a un an , mon projet était de quitter Paris et de retourner à Florence, mon beau pays. ( tristement ) Je suis restée pourtantl

MARIETTE

Madame la marquise avait changé de projet; nous pensions...

MADAME DE CERONI , vivement.

Quoi ? que pensiez-vous?

MARIETTE

Que madame se fixeiait tout-à-fait en France par... un mariage. M. le comte Darcy...

MADAME DE CERONI

Pourquoi vous occuper de cela? Est-on donc entouré d'espions chez soi ?

MARIETTE

Pardon , madame !

MADAME DE CERO.M.

Si je pars pour l'Italie , vous me suivrez , n'est-ce pas, André.

AÎSDRÉ.

Avec plaisir, madame, (;a me remettra peut-être; on dit que les voyages...

MADAME DE CEROXI.

Vous aussi , Mariette , je vous emmènerai ; majs plus de réflexions !

MARIETTE

Je suis muette , et je deviens aveugle ! ( bas, ) Tout espoir n'est pas perdu ; André sera avec nous,

MADAME DE CEROM.

Venez, Mariette; il faut que j'achève ma toilette. Vous, André, dites à Joseph de retourner chez M. Darcy ; qu'on lui remette cette boite, et qu'il sache que je l'attends.

( Madame de Ceroni entre dans sa cliambre à droite de l'acteur.) ANDRÉ.

Oui , madame.

MARIETTE, en sortant.

Adieu , beau Céladon !

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