SCENE PREMIERE
MARIETTE , ANDRÉ , Madame de CERONL
MADAME DE CERONI
Tout est-il prêt ?
ANDRÉ
Les ordres de madame sont remplis : la fête de ce soir sera superbe.
MARIETTE
J'ai disposé l'appartement comme madame l'avait ordonné ; j'ai aussi envoyé Joseph chez M. le comte Darcy ; mais il était sorti.
MADAME DE CERONI , à elle iiiêine.
Sorti!... et il n'est pas ici !... Naguère encore, avant que je fusse éveillée , souvent il était venu deux fois !
ANDRÉ
Madame a-t-elle quelque chose à m'ordonner ?
MADAME DE CERONI
Non.
AN DUE , soupirant.
Ah!
MARIETTE
Eh bien ! venez donc , André.
ANDRÉ
Attendez , mam'zelle Mariette.
Vous restez là planté comme un piquet ! Madame vous a dit qu'elle n'a pas besoin de vous.
MADAME DE CEROM , qui était restée plongée dans ses réflexions, lève la tête.
Non , non , je n'ai besoin de rien.
ANDRÉ
C'est que , voyez-vous, c'est moi qui ai besoin de madame.
MADAME DE CERONI
Ah!
ANDRÉ
Est-ce que madame est toujours contente de moi ?
MADAME DE CERONI
Sans doute.
ANDRÉ
Moi aussi , je suis assez content de madame ; ce n'est pas là l'embarras.
MADAME DE CERONI
Eh bien?
J'ai de bons gages.
MARIETTE
Une place de jardinier dans une maison où l'on n'a affaire qu'à une veuve.
ANDRÉ
Oui , je devrais être heureux ; madame est une bonne maltresse. Mais je n'ai plus cœur à rien. MARIETTE , à part.
Je crois deviner.
ANDRÉ
Madame ne s'est pas aperçue ?...
MADAME DE CERONI
De quoi?
ANDRÉ
C'est que mon frère , qui est arrivé du pays , m'a dit comme ça : André, tues tout changé ! tu deviens à rien!... Et ça, c'est vrai, je suis miné par le chagrin.
Air : Faisons la paix (Maison du Faubourg), Ça fait pitié !
Dans mes habitudes tout change ; L" moment des r'pas est oublié; C'est à pein' si j* dors et si j" mange... Ça fait pitié !
Ça fait pitié!
Mon visage ici vous l'atteste ; J'ai déjà maigri de moitié , Par ce qu'on voit jugez du reste...
Ça fait pitié!
Qu'avez-Yous?
ANDRÉ
Ce que j'ai? est-ce queje le sais ? Voyez- vous, c'est comme qui dirait une maladie de gens riches; je m'ennuie.
MADAME DE CERONI
Vous êtes fou ! Mais je suis contente de votre service : restez chez moi.
ANDRÉ
Jv mourrais.
makh:tte.
Kl depuis cpiand donc ct'js - vous ainsi , monsieur André?
ANDRÉ
Voilà près de deux ans ! tout juste depuis le départ de madeiuoisclle Léontine.
MARIETTE
Léontine !
MADAME DE CERONI, se levant et allant se placer au milieu. JN'ai-je pas défendu qu'on m'en parlât jamais ?
MARIETTE
Une ingrate qui s'est sauvée de chez madame qui l'avait fait élever comme une princesse.
ANDRÉ
Oui, et pour suivre un mauvais sujet , dit-on.
N'en parlez pas; elle est tout-à-fait perdue.
ANDRÉ
Hélas !
MADAME DE CERONI
Et que vous importe? Auriez- vous eu de l'amour pour cette fille ?
ANDRÉ
De l'amour ! moi , un pauvre garçon sans éducation! De l'amour pour une jeune demoiselle qui était si savante ! qui jouait du piano, qui dansait, il fallait voir ! et que madame aurait sûrement mariée à un homme riche.
MADAME DE CERONI
Oui , j'aurais pu faire quelque chose pour elle : le marquis de Ceroni s'intéressait à cette enfant que , dans une de ses campagnes , il avait trouvée seule , abandonnée sur une grande route à l'âge de quatre ans ; il voulut s'en charger.
MARIETTE
Et après sa mort , madame la marquise la relira de pension pour la garder chez elle.
MADAME DE CERONI
Elle était coquette et vaine ! une figure...
ANDRÉ
Ah ! comme on n'en vit jamais !
MADAME DE CERONI
Une figure passable ; mais dont elle s'occupait sans cesse. Enfin elle partit , et vous n'ignorez pas que bientôt son indigne conduite n'eut plus d'excuses.
Il faudrait n'a\ oir pas de cœur pour y penser encore.
MADA.)iE Di: CIÎRONI.
Allons, André, continuez à faire votre ouvrage : je ne comprends pas ce qui pourrait vous en empêcher.
ANDRÉ
Ni moi non plus! Et pourtant je ne peux plus le
faire. Autrefois , quand je m'éveillais , je me disais : la journée ne se passera pas sans que je voie mademoiselle Léontine, et je sautais gaiement en bas du lit. Quand je travaillais , je la voyais sur la terrasse , arrangeant ses Jleiirs ; de ranliciiambre, j'entendais sa voix quand elle chantait en s'accouipagnant sur le piano. Quelquefois aussi elle me disait : André, allez me clierclier ceci , cela ; mais à présent , il me semble que je suis tout seul dans l'hôtel.
MARIETTE, à part.
L'ingrat !
ANDRÉ
J'ai comme qui dirait un poids, là , qui m'empêche de respirer; je reste deux et trois heures de suite devant cette terrasse, où elle venait dès le matin. Voyezvous , c'est comme un sort , j'oublie tout devant cette maudite terrasse. Et ne v'ià-t-il pas que ces pauvres fleurs meurent l'une après l'autre ! elles me tenaient compagnie. Eh bien ! le dernier pot de jasmin , je l'ai trouvé tout sec hier : il est mort , et je pourrais bien faire conmie le dernier pot de jasmin si je ne retournais pas au pays. Là-dessus , madame veut-elle s'assurer de quelqu'un ?
MDAME DE CEBONI , à part , tristement.
OÙ l'amour vrai s'est-il réfugié .' (haut.) Attendez encore, André : ce n'est pas moi, c'est l'hôtel que vous voulez quitter , n'est-ce pas ? Eh bien ! nous partirons tous probablement bientôt : il y a un an , mon projet était de quitter Paris et de retourner à Florence, mon beau pays. ( tristement ) Je suis restée pourtantl
MARIETTE
Madame la marquise avait changé de projet; nous pensions...
MADAME DE CERONI , vivement.
Quoi ? que pensiez-vous?
MARIETTE
Que madame se fixeiait tout-à-fait en France par... un mariage. M. le comte Darcy...
MADAME DE CERONI
Pourquoi vous occuper de cela? Est-on donc entouré d'espions chez soi ?
MARIETTE
Pardon , madame !
MADAME DE CERO.M.
Si je pars pour l'Italie , vous me suivrez , n'est-ce pas, André.
AÎSDRÉ.
Avec plaisir, madame, (;a me remettra peut-être; on dit que les voyages...
MADAME DE CEROXI.
Vous aussi , Mariette , je vous emmènerai ; majs plus de réflexions !
MARIETTE
Je suis muette , et je deviens aveugle ! ( bas, ) Tout espoir n'est pas perdu ; André sera avec nous,
MADAME DE CEROM.
Venez, Mariette; il faut que j'achève ma toilette. Vous, André, dites à Joseph de retourner chez M. Darcy ; qu'on lui remette cette boite, et qu'il sache que je l'attends.
( Madame de Ceroni entre dans sa cliambre à droite de l'acteur.) ANDRÉ.
Oui , madame.
MARIETTE, en sortant.
Adieu , beau Céladon !