SCÈNE IV
Madame de CERONI, le Comte DARCY.
madame de ceroni.
Pardon si vous avez attendu ! Ma toilette...
DARCV.
Est charmante , et semble vous embellir encore.
MADAME DE CERONI, à part.
Puisse-t-il le penser !
DARCY
Mais je vous félicite , vous avez suivi mes conseils ; tout dans votre hôtel se prépare pour une fête. La société que vous vouliez fuir va donc enfin changer votre vie triste et monotone en une suite d'amusements ?
MADAME DE CERONI, tristement.
Autrefois, jamais une visite ne venait troubler notre solitude sans vous paraître importune.
DARCV.
Autrefois nous ne cherchions pas assez les distractions, les plaisirs.
MADAïll': DE CERONI.
Nous avions trouvé mieux : le bonheur ! Mais vous avez changé.
DARCY , à pari.
Encore des reproches !
MADAME DE CERONI
( Elle va s'asseoir sur un des fauteuils de droite, et indique l'autre à Darcy , qui s'y place à côté d'elle. Edmond , répondez-moi ! Depuis trois jours , je ne vous ai vu qu'une fois : où donc passez-vous votre temps ? quelles sont les femmes que vous voyez ? où allez-vous? que faites-vous? Vous connaissez mon cœur , Edmond ; vous savez s'il peut supporter les dédains ? Vous le savez ; et pourtant , depuis bien des jours , j'attends , je souffre , je pleure ! DARCY , avec douceur.
En arrivant ici , aurai-je donc de nouveaux reproches à entendre, de nouveaux soupçons à détruire?
MADAME DE CERONI
Tant de froideur!...
DARCY
Vos soupçons , rien ne les justifie : aucune autre femme...
MADAME DE CERONI
Est-il vrai ?
DARCY
Le ciel m'est témoin que jamais une autre que vous n'a reçu mes serments d'amour , et que mon désir le plus vif est de vous voir heureuse.
Heureuse !... oui , je peux l'être encore! Edmond , écoute-moi; viens , quittons Paris. Que tous ces intérêts , toutes ces relations de société , qui se placent entre nous pour y semer le trouble , disparaissent. Renonçons au monde; viens dans ma patrie. Mon enfance s'écoula dans un séjour délicieux sur les bords del'Arno; viens-y seul avec moi. Qu'a-t-on besoin de ces plaisirs bruyants , de ces succès de la vanité , de ces intérêts qu'on poursuit à Paris avec tant de peine ?
DARCY
Moi ! vous arracher à la société , vous livrer aux reproches de l'opinion qui s'armerait contre vous! Ah ! le monde mêle trop de chagrins, pour une femme, à l'amour qu'il n'est pas contraint de respecter.
MADAME DE CERONI
Eh bien! les malheurs d'un premier mariage me faisaient envisager de nouveaux liens avec crainte ; j'ai refusé de m'unir à toi ; je cède aujourd'hui. Consens à me suivre , Edmond , voilà ma main ! DARCY , avec émotion.
Vous savez si je l'ai désirée!... mais puis-je quitter la France, mon état, ma famille?
LEONTINE. — ACTE I.
MADAME DE CERONI
L'amour lient lieu de tout : que de fois ne me i'astu pas dit !
DARCY
Des devoirs m'allachent à mon pays.
Que dis-tu ?
DAKCY.
Je suis oflicier ; une guerre est imminente , puis- je me déshonorer?
MADAME DE CERONI, se levant.
Tu refuses ?
DARCY, embarrassé.
Moi, refuser !...
MADAME DE CERONI
Tu refuses!... l'honneur, les devoirs, dis-tu? le cœur n'a-t-il donc pas des devoirs ? Un homme n'est-il engagé que par les serments que le monde garantit ? La réputation , l'estime , l'honneur , dont tu fais tant de cas , auxquels tu attaches un si grand prix , sontils de vains mots qu'on arrange à son gré ? Un homme pourra-t-il passer pour bon, et déchirer le cœur d'une femme ? pourra-t-il passer pour vrai , et la tromper indignement? Dis-moi , Edmond , le crois-tu ?
DARCY
Mon cœur est toujours...
MADAME DE CEROM.
Tais-toi ! un seul mot doit suffire ! Tu refuses ?
DARCY
Je n'ai point^dit cela.
MADAME DE CERONI
Eh bien • veux-tu me suivre ? le veux-tn ?
Mais... à présent... c'est impossible!... Je...
MADAME DE CERONI
N'achève pas i ( ^ part. ) Suis-je assez humiliée?
DARCY
Revenez à vous... calmez-vous l...
MADAME DE CERONI
Vous me consolez ! ( Elle sourit avec dédain. ) Je n'en ai pas besoin.
DARCY
Comment?
MADAME DE CERONI
Non, non... Mais vos traits sont altérés! Vous paraissez ému ? ( Elle a composé son visage et rit aux éclats.) En vérité, je ne me croyais pas tant de lalent pour jouer la comédie.
DARCY. u
Que dites-vous ?
MADAME DE CERONI
Que ce projet de départ , ce mariage, ces plaintes et ces reproches n'étaient qu'une épreuve : elle m'a réussi au-delà de mes espérances.
DARCY
Je ne vous comprends pas.
MADAME DE CEROM, à part.
Voyons si tout espoir est perdu. ( Haut. ) Je crois pouvoir m'expliquer. Il y a longtemps , mon ami , que je suis tentée de vous faire une confidence ; mais je craignais de vous affliger.
DARCY
De m'affliger !
MADAME DE CEROM.
Le ciel m'est témoin que cela s'est fait sans mon consentement , par une fatalité à laquelle apparemment toute l'espèce humaine est assujettie , puisque moi , moi-même je n'y ai pas échappé.
DARCY
De quoi s'agit-il ?
MADAME DE CEROM.
Avant de vous avouer ce pénible secret, j'ai voulu m'assurer qu'il ne serait pas trop difficile à supporter pour votre cœur,
DARCY
Nous nous sommes promis une confiance entière.
MADAME DE CERONI
Aussi , je me reproche déjà de ne vous avoir pas encore tout appris. Est-ce que vous ne vous êtes pas aperçu que je n'ai plus la même gaîté qu'autrefois ? J'ai perdu le sommeil : nos sociétés les plus intimes me déplaisent : à chaque instant , je vous rends la victime de mes impatiences et de ma mauvaise humeur. Eh bien!... je m'attends à votre surprise: mais c'est déjà un assez grand malheur que la chose soit arrivée, sans y ajouter le tort d'être fausse en dissimulant ; je veux , je dois vous l'avouer , mon cœur a changé.
Votre cœur !
MADAME DE CEROM.
Oui , j'ai pour vous l'estime la plus vraie , l'amitié la plus tendre : mais je n'ai plus d'amour.
DAKCY.
Est il possible?... Ces regrets, ces reproche.s, ces projets que vous formiez à l'instant...
MADAME DE CERONI
Je VOUS l'ai dit, c'était une épreuve. Mon arai, je craignais votre douleur. Si vous m'aviez prise au mot, si vous aviez consenti à tout quitter pour moi, je n'aurais jamais eu le courage de vous dire la vérité ; je me condamnais à une dissimulation dont me voilà délivrée. Je vois votre ctonnemeut. Accusez-moi : mais vous ne me croirez du moins ni fausse , ni trompeuse , car en vérité je ne le suis pas.
DARCY
Vous êtes une femme charmante , une femme adorable ! Votre franchise me confond , et devrait me faire mourir de honte. Ah! quelle supériorité ce moment vous donne sur moi ! Votre sincérité m'entraîne, je serais un monstre si je vous trompais... Vous avez parlé la première ; mais c'est moi qui fus coupable le premier !
MADAME DE CERONI
Ah ! ( A part. ) Tout est fmi !
Rien de plus vrai ! Je n'avais pas le courage de parler.
MADAME DE CERONI , à part.
Aurai-je la force de l'entendre ?
DARCY
Il ne nous reste plus qu'à nous féliciter d'avoir perdu en même temps ce sentiment fragile et trompeur qui nous unissait.
MADAME DE CEROM, à part.
Quelle horrible torture ! ( Haut. ) Si l'un des deux eût encore aimé quand l'autre n'aimait plus, que de chagrins !
DARCY
Vous avez raison. Je le sens ; mais le ciel a eu pitié de nous.
Air : Mais, Frédéric], vous l'ignorez peut-être.
11 nous épargne une peine cruelle ; Mes torts sont grands , mais vous les partagiez ; Vous ne m'avez jamais paru si belle :
.le vous admire et je suis à vos pieds. Si je n'avais interrogé mon âme , D'un premier feu je craindrais le retour... MADAME DE CERONI, vivement.
^ous m'aimeriez encore?
DARCY
Non , madame ; Rassurez-vous : ce n'est pas de l'amour !
MADAME DE CERONI , à part.
Que je souffre !
DAUCV.
Mais qu'alloiis^nous devenir ?
MADAME DE CERONI
Vivre dans le monde , nous voir souvent , et nous accorder une confiance sans bornes... Sans bornes, entendez-vous? c'est le prix que j'exige de ma franchise.
DARCY
Vous l'obtiendrez.
MADAME DE CERONI , à part.
Pourrai-je jamais me venger ?
UN DOMESTIQUE, annonçant.
Monsieur de Belfonds.
DARCY
Voilà déjà, madame, un de ceux de nos hommes à la mode qui s'attachent à vos pas.
MADAME DE CERONI, avec joie.
Ah ! vous l'avez remarqué ?