SCÈNE V
Madame de CERONI, M. de BELFONDS, DARCY.
belfonds.
Veuillez , madame , agréer mon hommage. Bonjour, Darcy.
DARCY
Comment ! vous , sitôt ! Il est à peine neuf heures ! Vous , Belfonds , le plus célèbre de nos dandys , de nos fashionables ! mais c'est une merveille!
C'est un bonheur !
RELFONDS.
Ah ! de bonne foi , croyez-vous que j'arrive au bal comme un habitant du Marais , et que je commence ma soirée avant minuit?... Non, je viens prier madame de recevoir mes excuses.
madame de CERONI , allant s'asseoir à gauche du spectateur.
Qu'entends-je ? quelque autre bal ?, . .
BELFONDS.
Pouvez-vous le penser '? irais-je chercher des plaisirs ailleurs, quand je puis les trouver près de vous ?.. Non : des affaires , des devoirs !...
DARCY
Vous , Belfonds, des devoirs !.,.
BELFONDS.
Oui , sans doute. Une partie de trois cents louis contre Monbray qui m'en a gagné deux cents à la
chasse au clocher , et qui , de plus , est cause que j'ai été condamné à une amende pour un champ fourragé, une haie renversée... je ne sais quoi!... Mais, à propos, Darcy, vous avez là un liahit qui me fait de la peine , car vous savez que je suis votre ami.
DAUCY.
Comment donc ?
BKLFONDS.
Dieu me pardonne! la coupe est du mois passé.
DARCY , riant.
Et celle du vôtre est du mois prochain : cela fait compensation.
(Darcy va s'asseoir à droite. ) MADAME DE CERO.M , à part-
Sa gaieté me révolte.
BELFOM)S.
Quand plus de six personnes ont adopté la forme de nos habits , nous en créons une nouvelle.
MADAME DE CERONI
Oserai -je le dire , monsieur de Belfonds ? comment , avec un esprit distingué , se rend-on célèbre par des folies ?
lîELFONDS.
Que voulez-vous , madame ! il y a deux chemins qui mènent à la célébrité : la grande route, et le chemin de traverse qui est plus court : c'est celui que je prends ; mais il y a tant de monde , qu'on a peine à se faire jour.
(Madame de Ceroni retombe dans une rêverie profonde, dont on
voit qu'elle cherche à triompher ; elle fait des efforts pour
prendre part à la conversation.)
DARCY
En vérité , mon ami , vous êtes un extravagant.
Indépendant et riche, je pouvais essayer d'être un homme de mérite pour occuper de moi les gens sensés , un extravagant pour occuper de moi les sols , ou un homme raisonnable pour que personne ne s'en occupât... On aime à faire de l'effet sur le grand nombre.
DARCY
Ce qui me surprend le plus , Belfonds , c'est votre association avec ces jeunes fous , ces élégants exagérés , qui ne se distinguent ([ne par leurs ridicules ; on vous cite dans leur coterie.
BELFONDS.
Cela est vrai ; mais il faut tenir à ({uelque chose. J'avais pensé au romantisme ; l'ennui des lectures de salon m'a repoussé.
DARCY
Vous auriez fait des vers !
BELFONDS.
Oh ! des vers romantiques. Qu'importe d'ailleurs que ce soit lion ou mauvais , quand on fait partie d'une coterie? Voyez-vous, mon cherfJarcy, cela tient lieu de mérite ! c'est une association où l'on met son amour-propre en commun, et je vous assure (pi'on fait joliment valoir le fonds de la société. On n'a besoin ni d'esprit , ni de talent , ni de sens commun; on dit : nous avons du génie! et l'on est dispensé de tout. Cela m'avait séduit d'abord; mais il aurait fallu admirer jusqu'à mes propres vers, et j'ai trouvé que je pouvais être ridicule à meilleur marché.
DARCY
Comment ! vous avouez vous-même le ridicule , et cependant...
Je suis de ces malades qui ont la conscience de leur état.
MADAME DE CEROM.
C'est un commencement de guérison.
BELFONDS.
Il est telle personne dont un désir pourrait l'achever.
MADAME DE CERONI , avec coquetterie.
Il faudrait un grand pouvoir.
BELFONDS , Se penchant sur le fauteuil de la marquise. Le pouvoir égalerait l'intérêt qu'on prendrait au malade.
MADAME DE CEROM , à part , observant Darcy. Autrefois si jaloux!... si tranquille maintenant !
DARCY , à part.
Belfonds lui plairait-il ?
MADAME DE CERONJ.
Et vous ne restez pas avec nous ce soir ?
BELFONDS.
Au milieu du monde vous verrais-je? Si l'on osait troubler votre solitude ?... Mais à quelque heure qu'on se présente, votre porte est impitoyablement fermée.
.MADAME DE CEROM.
Elle ne le sera plus pour vous. [Elle se Ivie. ) Monsieiu" Darcy , A quoi pensez-vous donc ? DARCY, se levant.
Je songe tpie, si cela vous convient , Belfonds peut être de notre partie de campagne projetée pour demain.
MADAME DE CEROM.
Ah ! vous le désirez?
BELFONDS.
Le permettez-vous ?
MADAME DE CERONI , d'un ton brusque.
Sans doute.
BELEOISDS.
J'emporte cette espérance pour me consoler un peu du malheur de vous quitter sitôt.
DARCY
Déjà !
BELFONDS.
Notre partie de quinze est pour dix heures ; puis , à minuit , je suis juge d'un pari entre Dalville et d'Ermont : d'un côté cinq cents louis , deux chevaux arabes de race pure , six chiens courants et un grifon anglais; et de l'autre, une maison délicieuse dans la vallée de Montmorency. Dalville doit boire douze verres de vin de Champagne pendant que l'horloge sonnera minuit.
DARCY
Quelle folie !
C'est une importation anglaise : nous appelons cela des créations. Mais , pardon , je dois être exact.
AiB : Je saurai bien la faire marcher droit.
J'aurai demain l'honneur de vous revoir.
Ah : plaignez-moi si je vous quiUe !
Je voudrais bien prolonger ma visite ; Mais le plaisir doit céder au devoir.
MADAME DE CKROM, à Darcy.
Dans le salon je vous suis à l'instant : Veuillez excuser mon absence.
DARCY
J'obéirai ; mais , lorsqu'on vous attend , On perd aisément patience.
BELFONDS.
J'aurai demain l'honneur de vous revoir, etc.
MADAME DE CERONI
Demain , Belfonds , vous viendrez me revoir .
C'est à regret que l'on vous quitte ; Vous devriez prolonger la visite ; Mais le phisir doit céder au devoir.
(Darcy et Belfonds sortent.)