SCÈNE V
LÉONTINE, Madame de CERONI, DARCY.
MADAME DE CERONI, à part, en entrant.
Il a l'air ému ! tout va bien. ( haut. ) Vous aviez ici de quoi abréger le temps , aussi je ne vous demande point pardon de vous avoir fait attendre.
DARCY
Mais nous avons besoin de votre présence. C'est en vain que je tâche d'apporter quelques distractions à des regrets que rien ne peut calmer.
iMADAME de CERONI.
Allons , il faut être raisonnable ; vos mallieurs sont finis.
Finis , madame !
DARCY
A votre âire , tout se répare.
MADAME DE CERONI
Un mari remplace des parents.
Un mari!... moi...
MADAME DE CERONI
S'il est des hommes qui ne désirent que de la fortune dans le mariage , il en est aussi , même de notre temps , qui cherchent la beauté , l'esprit et la vertu : ils ont plus de peine à trouver ; mais quand ils rencontrent...
DARCY
La fortune! la naissance !... qu'importent ces préjugés du vulgaire ?
Que signifie?...
MADAME DE CERONI . bas.
Ne me démentez pas. (Haut. ) Excusez l'indiscrétion U113 am ie ; je lui a tout conté.
LEONTINE.
Comment?...
MADAME LE CERONI
Il sait que votre père , officier d'un grand mérite , mais d'une naissance obscure, quitta la France en ^8i4, avec sa femme et vous, leur unique enfant, à peine âgée de quatre ans; mais, hélas ! mon ami , je vous l'ai dit , ses malheureux parents furent massacrés en Allemagne par une de ces troupes de partisans que (le longues guerres avaient fait naître : argent, bijoux", papiers, tout ce qu'ils possédaient fut perdu; et M. de Ceroni, passant quelques heures après , reconnut l'enfant de son compagnondarmesahandonnée sur la grande route : il se chargea de la pauvre orpheline ; et , à l'époque de notre mariage , je m'associai avec plaisir à ses intentions généreuses.
LEONTINE , à demi-voix à madame de Ceroni.
Votre ingénieuse amitié pénètre mon cœur de reconnaissance.
DARCY
Les malheurs de votre enfance étaient oubliés : pourquoi faut il que des chagrins récents aient fait une impression si profonde ? car je sais tout.
Quoi !... que savez-vous?...
DARCY
Je sais qu'un parent de votre mère, le seul qui vous restât , vint , il y a dix-huit mois, vous enlever à la tendresse de madame ; que vous avez beaucoup souffert chez un vieillard dominé par une femme acariâtre qui craignait de voir passer entre vos mains la fortune qu'elle convoitait; {Surprise toujours croissante de Léoniine. ) qu'à peine la mort eut-elle fermé les yeux de son mari , elle vous chassa de Ihérilage dont elle vous avait frustrée, et que, sans secours, seule au milieu de la nuit, vous vîntes , il y a un mois, implorer l'appui de votre première amie. Vous voyez que je n'ignore rien ; mais l'intérêt que vous m'inspirez est l'excuse de madame.
LÉONTINE , à part.
Que n'a-t-elle dit vrai!
MADAME DE CERONI
Maintenant , je ne tarderai pas , je l'espère , à trouver les moyens de vous assurer un sort heureux.
DARCY
Parfaite amie !
Comment m'acquitter envers vous ?
LEONTINE.
MADAME DE CERONI . à demi-voix.
Vous le saurez bientôt.
UN DOMESTIQUE
Monsieur de Belfonds demande si madame peut le recevoir.
MADAME DE CEROM.
Léontine, passez dans votre appartement.
(Léontine, reconduite par madame de Ceroiii , sort par la porte de droite. ) MADAME DE CERONI, au domestique.
Qu'on fasse entrer.