SCÈNE X
L'ENVOYÉ DE PRUSSE , L'ENVOYÉ D'AUTRI- CHE, CATHERINE, POTEMKIN, LE PRINCE DE LIGNE, LE Secrétaire de Catherike, qui se tient dans le fond , un portefeuille sous le bras.
CATHERINE
Approchez, messieurs, et prenez place. C'est aujourd'hui que doit enfin se terminer cette grande affaire qui depuis longtemps occupe les cours de Vienne, de Berlin et de Saint-Pétersbourg. Voici, sur cette table , une carte de Pologne ; je vous ai fait connaître mes intentions ; mon ministre à Varsovie les a signifiées à la diète; voyons si les dispositions que vous avez arrêtées me conviennent; et surtout allons droit au fait , point de finesses diplomatiques , je n'en serais pas dupe et je ne les aime pas.
l'envoyé de PRUSSE.
Votre Majesté soupçonnerait-elle la franchise du roi Frédéric , mon maître ?
CATHERINE
Non, monsieur, pas aujourd'hui.
l'envoyé d' AUTRICHE.
L'empereur Joseph II exciterait-il votre défiance ?
CATHERINE
Je ne dis pas cela ; mais enfin ils sont mes partners dans la partie que nous avons jouée ; il s'agit de partager les bénéfices , et je ne veux pas qu'on me triche : voyons ce que je gagne au juste.
l'envoyé DE PRUSSE.
Nous allons établir en détail les portions de territoire et le nombre d'âmes qui reviendront à chacun.
CATHERINE
Bien , messieurs , faites : ( « demi-voix ) prince Potemkin , surveillez-les !
POTEJIKIN.
Ne craignez rien ; vous aurez la meilleure part. ( Les envoyés se sont assis autour de la labié où est la carte de Pologne ; Potemkin , assis entre eux , dirige le travail ; ils parlent bas : Catherine est au milieu, sur le devant, avec le prince de Ligne. )
J'y compte. Je suis bien aise , prince de Ligne , que vous assistiez à celte conférence : vous voyez que je ne vous consulte pas seulement sur les choses frivoles.
LE PRINCE
J'en remercie Votre Majesté.
CATHERINE
Que dites-vous du parti que nous prenons?
LE PRINCE
Je dis que voilà des braves gens qui vont s'endormir Polonais et qui se réveilleront Prussiens , Autrichiens et Russes : cela va sans doute leur sembler étrange.
CATHERINE
Ils s'y accoutumeront.
LE PRINCE
Peut-être!... Et qu'en pensera le reste de l'Europe?... la France?...
CATHERINE
Bon ! Qu'importe à madame Dubarry ? Tout est prévu , d'ailleurs : quel est aujourd'hui le ministre qui dirige la politique de Versailles? un général perpétuellement battu , un diplomate de boudoir , usé dans de misérables intrigues ; enfin , un duc d'Aiguillon!... il laissera faire. Eh bien! messieurs, votre travail avance-t-il ?
Nous marquons les limites.
CATHERINE
A merveille !. .. mais comme je n'aime pas à perdre le temps, je vais, en vous attendant, répondre à M. de Voltaire. {Au secrétaire qui était resté dans le fond. ) Mettez-vous là , monsieur , et écrivez,
( Le secrétaire se place à la table, de l'autre côté.) LE PRINCE , à part.
Etrange spectacle !
CATHERINE, au prince.
Je ne crains pas de dicter tout haut : entre Catherine et Voltaire , la correspondance ne peut pas être secrète,
LE PRINCE
Le monde y perdrait trop.
CATHERINE, dictant.
« Je reçois votre lettre, monsieur, dans laquelle » vous m'apprenez l'aventure arrivée en France à » mon Instruction sur le Code; j'avoue que j'en ai » beaucoup ri : les persécutions de vos censeurs ne » me blessent point , et je serai contente de moi tou- I) tes les fois que j'aurai voire approbation. » LE PRINCE, à part.
Comme elle le flatte!. . à charge de revanche.
CATHERINE, dictant.
« Vos réflexions m'ont profoiuli ment totichée; pcr- » sonne ne désire plus que moi arrêter l'effusion <;ii
» sang ; je comprends que nous autres paissants de ' » la terre nous nous devons au l)onl!eur de l'huma- ! » nilé. »
LE PRINCE
Quelle douce pliilanthropie !
CATHERINE
C'est l'expression de ma pensée.
POTEMKIN , avec colère , aux envoyas.
Non , messieurs , il n'en sera point ainsi : Sa Majesté n'y consentira pas.
(Ils se lèyeut tous les trois.)
CATHERINE
Qu'est-ce donc?
POTEMKIN
D'après les calculs de ces messieurs , il ne vous écheoit que dix-huit cent mille âmes.
CATHERINE
J'en veux deux millions !
l'envoyé d'autrtche.
Mais le territoire acquis à la Russie est de trois mille quatre cents lieues carrées , et sa population ne s'élève pas à deux millions d'habitants.
CATHERINE
Qu'importe? On en prendra deux cent mille sur la portion de l'Autriche , plus peuplée et moins vaste , afin de compléter mon nombre.
l'envoyé d'autriche.
Eh quoi ! les arracher à leurs habitudes , au sol sur lequel ils sont nés !.. .
Pas d'hypocrisie , monsieur ! vous ne songeriez guère à leurs habitudes , s'il ne s'agissait pas de me les céder ; écoutez bien , il faut que j'aie mon compte, deux millions d'âmes ; sinon , rien de fait , et je finirai peut-être par prendre tout.
l'envoyé DE PRUSSE.
Nous allons arranger cela.
( Ils se rasseyent. )
CATHERINE
K la bonne heure !
le prince , à part.
Et ce sont des hommes qu'on marchande ainsi !
CATHERINE, au secrétaire.
OÙ en étions-nous, monsieur?
LE PRINCE. lisant parikssns lépaule du secrétaire.
« Nous nous devons au bonheur de l'humanité. CaTHERIM^, au sectélaire.
bien ! continuez : ( Elle dicte. ) « Je n'ai point enn cote reçu vos Questions sur VEncydopédie, ni vos » montres de Ferney ; je ne doute pas que l'ouvrage