BATHILDE, CLOVIS
BATIIILDE.
Non , Clovis , de mes bras tu ne peux t'arracher. Quel funeste secret prétends-tu me cacher ? Ah ! parle.
CLOVIS
Laisse-moi ! tes prières sont vaines.
BATHILDE
Unie à ton bonheur , je dois l'être à tes peines ; Ne me repousse pas. Si quelquefois mon cœur Du sort qui nous poursuit accuse la rigueur , Je viens auprès de toi , je m'en vais consolée. Ma voix rendra le calme à ton âme accablée ; Ou sites maux, Clovis , résistent à mes soins , Je les partagerai , tu les sentiras moins.
CLOVIS
Cesse de me presser ! Je veux, je dois me taire. Tu l'apprendras bientôt cet horrible mystère ; Alors , je gémirai dans de lointains climats ! Oublie un malheureux , mais ne le maudis pas.
BATHILDE
Qu'ai-je entendu, gi'and Dieu! qui, nous, qu'on nous sépare ? Quel délire est le tien ! que t'ai-je fait, barbare ? Coupable pour toi seul , en recevant ta foi , Je me disais : Eh bien ! il sera tout pour moi. A me perdre avec lui je trouve encor des charmes; Si je pleure , du moins il essuiera mes larmes ; Le remords , à sa voix , se taira quelque jour : Est-il quelque chagrin qui résiste à l'amour? Je le croyais , Clovis ! et c'est toi qui m'accables ! O mon Dieu , tes arrêts sont donc irrévocables ! J'écoutai trop sans doute un espoir suborneur, Et pour les criminels il n'est point de bonheur.
CLOViS.
Oui , j'ai causé tes maux , et ta douleur me tue ; Oui, tu m'accuseras , ta colère m'est due.
Des plus grands attentats complice malgré moi , Je brise tous nos nœuds , et je te rends ta foi : Je ne rougirai point aux yeux de ma victime. Adieu !
BATHILDE
Cruel époux !
CLOVIS
Notre hymen fut un crime,
BATHILDE
Mais ce crime est le mien , seule j'en dois gémir,
CLOVIS
Si tu savais...
CLOVIS
Je te ferais frémir.
BATHILDE
Après ce qu'il m'a dit que peut-il craindre encore '! Ton épouse , promise à des maux ([u'elle ignore , Quelque soit ton secret l'apprendra sans trembler : Il pèse sur ton cœur, tu dois le révéler !
CLOVIS
Tu le veux ?
BATHILDE
Je l'exige,
CLOVJS.
Il faut te satisfaire.
Je ne suis point Clovis. . .
BATHILDE
Ciel! qu'entends-je...? O mon père !
CLOVIS
Je ne suis point Clovis , et le peuple est trompé. Soldat obscur, assis sur un tronc usurpé , Mes parricides mains ont dépouillé mon maître... Mais j'ignorais ma honte ! Abusé par un traître , J'ai cru recoiuiiiérir le sceptre patornol . Et je n'étais point né pour êlre criminel. Je le suis cependant , et tu me dois la haine. Au sort d'un imposteur un nœud fatal l'encliaîue.
LE MAIRE DU PALAIS. — ACTE IIL
Que dis-je ? non , Bathilde , au malheur condamné , Je ne suis rien pour toi qu'un sujet couronné , Du trône de ton père usurpateur impie : Je rougis de mon crime ; il faut que je l'expie. Je vais , loin de ta vue et loin de cette cour , Emportant avec moi ta haine et mon amour , M'exilera jamais des lieux qui m'ont vu naître. Jeté fuis. Mais Bathilde un jom- plaindra peut-être Un malheureux errant , proscrit, dans l'ahandon , Qui périra loui d'elle en prononçant son nom.
BATHILDE
Arrête , et connais-moi. Mon âme épouvantée Par un présage affreux jour et nuit tourmentée , De mon père au cercueil adorant le vainqueur , Ne goûtait qu'en tremblant un coupable bonheur ; Aujourd'hui même encor, condamnant mes alarmes, Tes soins consolateurs ont recueilli mes larmes : Je te vois malheureux... mes maux sont oubliés. Pour jamais à ton sort mes destins sont liés ! J'adopte tes douleurs , et ta vie est la mienne : Voilà le seul devoir dont mon cœur se souvienne !
CLOVIS
Bathilde...!
BATHILDE
Ne crois pas rompre jamais nos nœuds.
Si la vertu t'impose un exil généreux , Pars! Mais nous désunir n'est point en ta puissance. Que m'importent mon nom, mon rang et ma naissance! A la face du ciel je te donnai ma foi , Tu reçus mes serments : ils sont sacrés pour moi. Ne vois que notre amour , oublie un sang funeste ; Bathilde a disparu. . . ! Ton épouse te reste !
O pitié magnanime , et qu'il faut mériter ! Des honneurs paternels , moi , te déshériter ! Si ton cœur t'inspira ce dévouement insigne , C'est en le repoussant que j'en puis être digne. Mais tu me plains , Bathilde , et tu ne me hais pas ; Ah ! ce doux souvenir accompagnant mes pas , Et consolant les maux où mon âme est en proie , Aux douleurs de l'exil mêlera quelque joie !
BATHILDE
L'exil ! non , le malheur égare ta vertu ;
J'embrasse un autre espoir... Et pourquoi fuirais-tu?
Tu règnes par un crime ; il est irréparable ,
Je le sais , j'en gémis ; mais tu n'es point coupable !
Victime du complot qui dépouilla ton roi ,
Si tu fuis , quel sujet va régner après toi ?
Mon père , hélas ! n'est plus. Son sanglant héritage
De l'infâme Ébroïn sera donc le partage ? Ou , du bandeau royal par l'imposteur orné , De ses affreux projets esclave couronné , Quelque guerrier coupable armé de ta puissance Sous un sceptre avili fera gémir la France ? Non ! Par de longs malheurs les Français accablés Tournaient déjà vers toi leurs regards consolés , D'un règne commencé sous les plus doux auspices Leur amour célébrait les heureuses prémices : Tu leur dois le bonheur que tu leur as promis. Vois , en posant le sceptre entre tes mains remis , A quels nouveaux dangers tu hvres la patrie. Hélas ! du sang des rois la source s'est tarie , De leur race proscrite il ne reste que moi ; Fais bénir tes vertus , leur couronne est à toi ; Que l'amour des Français légitime ton règne ; Appui de l'opprimé , que l'oppresseur te craigne. Sous lejougd'Ébroïntes sujets gémissants N'ont versé j usqu'ici que des pleurs impuissants : Sur le trône , à ma voix , reste pour les défendre ; Quand ils seront heureux tu pourras en descendre.
CLOVIS
Que dis-tu ! Quel espoir fais-tu luire à mes yenx ! Ton époux , renversant un espoir factieux , Ennobli par l'amour , et sacré par la gloire , Pourrait d'un titre infâme affrancliir sa mémoire ! Oui , Batliilde , le Ciel a parlé par ta voix. Un traître me livra la dépouille des rois ; Il osa me parer d'un titre illégitime ; Eh bien ! de mes vertus je couvrirai son crime. J'abjure une faiblesse indigne d'un soldat ; Rendons l'honneur au trône et la paix à l'état. Que ce peuple opprimé renaisse à l'espérance ! Le colosse insolent qui pèse sur la France Par les mains de son roi tombera renversé ; Et puisque sur le trône un forfait m'a placé, Je veux du moins, Bathilde, aux Français, à toi-même, Cacher sous des lauriers ce honteux diadème. J'ai le peuple à défendre et mes rois à venger ! Fuir le trône aujourd'hui , c'était fuir le danger ; Régnons ! Que d'Ebroïn le destin s'accomplisse , Régnons : pour le punir je serai son complice. Mais , lorsque frémira son orgueil abattu , Repoussant ces honneurs dont rougit ma vertu , Je veux , fier d'affranchir la France détrompée , Déposer noblement ma couronne usurpée.
Français , que votre amour choisisse alors un roi : Je courrai le premier me ranger sous sa loi ; Et la postérité de moi dira peut-être : S'il n'était point Clovis , il fut digne de l'être !
LE MAIRE DU PALAIS. — 7VCTE ill.
BATIIILDE.
Dans ce noble dessein Dieu le doit protéger. Oui , la ijloire l'attend ; mais songe à ton danger. Du cruel Ébroïn tu connais la puissance : Que ton heureuse adresse endorme saprudeûce , Et(ju'enfin l'oppresseur, sur tes desseins trompé , Reconnaisse , en tombant, le bras qui l'a l'rappé ; Et moi , de tes vertus heureuse et fière encore , Je vais à l'Eternel , que ma douleur implore , Pour l'époux de mon choix demander son secours : Après tant de chagrins il nous doit d'heureux jours ; Espérons ! Son courroux n'est point uiexorable. Le voilà révélé ce secret redoutable Dont m'osait menacer l'être mystérieux Qui tout à l'heure encore épouvantait mes yeux.
CLOVJS.
Tu l'as revu ? qu'entends-je ! où , Bathilde ?
BATHILDE
Ici même.
CLOVIS
Quel est-il ? Qui l'arrache à mon pouvoir suprême ? Il me connaît : il sait dans quel rang je suis né, A rougir devant lui me voilà condamné.
BATHILDE
Non , non , je le verrai. L'amour va me conduire : Des complots d'Ebroïn c'est à moi de l'instruire ; Et sans doute approuvant tes desseins glorieux , Il va de mon hymen m'absoudre au nom des Cieux. Mais Ebroïn paraît ! Cher époux , je te laisse ; Adieu. Son seul aspect m'a rendu ma faililesse. Songe qu'il peut te perdre, et qu'il faut aujourd'hui Que ta vertu consente à feindre devant lui!