SCÈNE V
THIERRY, ÉBROIN; soldats dans le fond.
THIERRY
Vassal , reconnais-tu ton maître ?
Une seconde fois le Ciel te l'a livré : Échappé de tes fers , de ton sang altéré , Caché sous les lambeaux de l'obscure indigence , Et contre toi , dans l'ombre amassant la vengeance , J'errais à tes côtés.
ÉBROÏN.
Je ne l'ignorais pas!
THIERRY
Se peut-il ?
Mes regards surveillaient tous vos pas.
THIERRY
Et je respire encore ! et j'avais un asile !
EBROÏ.N.
Votre mort n'eût été qu'un forfait inutile !
THIERRY
Ta haine , est je le vois , lasse de m'épargner : Frappe !
ÉBROÏN.
Je veux savoir si vous voulez régner.
THIERRY
Par ce nouvel affront que prétends-tu, barbare ? Toi, qui causas mes maux...
ÉBROÏN.
Eh bien , je les répare.
THIERRY
La mort est le seul don que j'accepte de toi. Tu m'oses aujourd'hui proposer d'être roi ! Quel jour, sujet rebelle , ai-je cessé de l'être ? Au fond de mon cachot j'étais toujours ton maître. Quel est ce nouveau piège ?
ÉBROÏN.
Écoutez-moi , Thierry :
Vous êtes mon captif et Léger a péri.
Ce superbe rival , dont la coupable audace Sur les degrés du trône eût usurpé ma place , Arma seul contre vous mon orgueil offensé : H n'est plus; je peux tout; oublions le passé, Soyez roi ! Ce dessein de vous rendre l'empire Je ne vous dirai point que le remords l'inspire, Vous ne me croiriez pas; mais j'ai su me venger; Votre sort vous apprend qu'il me faut ménager. Je suis las du soldat, misérable fantôme A qui mon bras vainqueur prostitue un royaume. Pour vous perdre, à vos droits il fallait l'opposer, Il fut mon instrument : ma main peut le briser.
THIERRY
C'est lui surtout , c'est lui que proscrit ma vengeance.
C'est peu que , te prêtant sa coupable vaillance ,
D'un nom que le Français apprit à révérer
Cet infâme imposteur ait osé se parer;
Je vois mon sang flétri, ma maison profanée ;
Aux destins d'un soldat ma fille est enchaînée,
Ma fille ! ah ! de tes coups voilà le plus affreux.
ÉBROÏN.
Cet hymen fut utile aux succès de mes vœux ; Il s'accomplit ! Par là des Français incrédules J'écartai les soupçons et domptai les scrupules ; J'annonçai votre mort, et la fille des rois Unie à l'imposteur l'arma de tous ses droits.
THIERRY
Perfide !
ÉBROÏN.
Je peux rompre un nœud qui vous outrage.
LE MAIRE DU PALAIS. —ACTE IIL
oo
Recevez de ma main votre antique héritage : A mon ordre absolu vous voyez tout soumis : Son^i^ez à votre sort : sans sujets , sans amis, Captif, abandonne, mort aux yeux de la France , Qui d'un destin plus doux vous rendra rcs[)érance ? ^osjourssontdansmesniainSjVospcrils sont pressants; Eh bien ! dites un mot , vous régnez.
THIERRY
J'y consens.
ÉBROJN.
A Thierry dans les fers quand je rends la couronne , Qu'il songe à mes amis.
THIERRY
Ma bonté leur pardonne.
ÉBROÏN.
J'ose y compter.
THIERRY
Ecoute , et parlons sans détours :
De mes longues douleurs, tu veux finir le cours? Mais l'étrange projet que ta voix me révèle Ne me cache-t-il pas quelque irame nouvelle ? Laissons là tes discours : j'en croirai des effets. Réponds-moi, du pardon qui couvre tes forfaits, Lorsque ton vil complice est le seul que j'excepte , Quel garant m'offres-tu ?
ÉBROÏJN.
Son trépas !
Je l'accepte !
Que de son imposture il reçoive le prix ; Qu'en horreur aux Français, chargé de leurs mépris. Il épuise des lois la rigueur légitime Et que son parti tremble en apprenant son crime.
ÉBROÏN.
Il mourra. Cependant je fais tomber vos fers.
A vos pas désormais les chemins sont ouverts :
( Aux gardes. ) (Au roi.)
Qu on appelle Hermangard. Soyez sans défiance, Et jusques à l'instant marqué par ma prudence, Où mes soins vous rendront l'hommage des Français,
(à Hermangard) Vivez en liberté. Vous, comte du palais. Honorez ce vieillard qu'à vos soins je confie; Que ma garde l'entoure et veille sur sa vie.
THIERRY
( A part. )
Quel destin !... Il le faut , vivons pour me venger. ( Haut. )
Ton roi souffre (ju'ici tu l'oses protéger , De tes mains , Ebroïn , il reçoit sa couronne, Il consent à te voir... mérite qu'il pardonne. ( Thierry sort avec Hermangard et les gardes ; Ébruïu les conduit jusqu'au fond. )
ÉBROÏX.
Allez, prince ; pour vous il n'est plus d'ennemis. Croyez que je tiendrai tout ce que j'ai promis.