GEORGES , M. DE FERRIÈRES
GEORGES , entrant par le fond.
Me voici , mon père.
M. DE FERRIÈRES . le serrant dans ses bras. Mon fils !.., c'est toi !... je te revois!... Ah ! l'enfant qu'on a tremblé de perdre nous devient plus cher encore !.. Mon Georges !... reste dans mes bras.
GEORGES
Mon père !... Je vous cherchais.
M. DE FERRIÈRES
Tu me cherchais?...
GEORGES
Oui ; j'avais une question à vous adresser ; mais je n'ai pu vous voir ce matin , et le temps presse!... Un mot seulement.
M. DE FERRIÈRES
Non ; tu ne t'éloigneras pas si vite , Georges : je veux te parler... Asseyons-nous.
GEORGES
Pardon , mon père. Je suis attendu.
M. DE FERRIÈRES
Je le sais.
GEORGES
Oui ; quelques anciens amis...
M. DE FKRRir.nES.
Tu appelles cela des amis ! . . .
Je déjeune avec eux.
M. DE FERRIÈRES
Au bois de Boulogne?... Mais ce n'est que pour midi , et il est à peine dix heures.
GEORGES
Veuillez m'excuser... quelques affaires...
M. DE FERRIÈRES
Georges... vous me trompez... vous allez vous battre.
GEORGES
Vous le savez?...
M. DE FERRIÈRES
Je l'empêcherai.
GEORGES
C'est impossible.
M. DE FERRIÈRES
Je suis votre père , et je commande.
GEORGES
Vous connaissez ma tendresse et mon respect pour vous , je vous ai toujours regardé comme mon oracle et mon modèle; mais j'ai été insulté, et jamais vous ne m'avez prescrit de souffrir patiemment un affront.
M. DE FERRIÈRES
Mais de quoi s'agit-il donc ?
Je venais à vous ; car , dans cette affaire , le combat est la moindre des choses.
M. DE FERRIÈRES
Quelle insulte si grave ?...
GEORGES
C'est de VOHS qu'il s'agit, mon père.
M. DE FERRIÈRES
De moi ?
GEORGES
Et je vous connais trop pour n'être pas sur que vous partagerez ma juste indignation.
M. DE FERRIÈRES
Qu'est-il donc arrivé?
GEORGES
Hier, d'Olban a élevé devant moi , sur votre fortune et sur les moyens rapides auxquels vous devez voire opulence , des soupçons offensants pour votre honneur.
M. DE FERRIÈRES
L'insolent!... il a osé...
GEORGES
Je l'en punirai... Mais il avait des témoins; mais ces soupçons injurieux, il les a dtjà répandus peutêtre, ef j'ai senti qu'une accusation de cette nature ne pouvait être détruite seulement par les chances d'un combat. Moi qui arrive, qui ne sais rien encore de vos affaires , je suis venu à a ous ; il est important que vous daigniez minstruire en peu de mots; que vous me mettiez à môme de retourner, le front levé, vers mon insolent agresseur et vers ceux qui l'accompagnaient. Veuillez donc , mon père , me dicter la réponse qui doit le réduire au silence , et que je puisse confondre la calomnie en même temps que je vengerai mon outrage.
M. DE FERRIÈRES
Georges... vous prenez feu trop facilement.
GEORGES
Quoi ?. . . j'entendrais élever un soupçon contre vous sans m'émouvoir.
M. DE FERRIÈRES
Vous êtes trop jeune pour terminer comme il convient une affaire aussi sérieuse... Reposez-vous sur moi de ce soin.
GEORGES
Pardonnez-moi, mon père... Ces odieux soupçons s'adressaient à vous ; mais l'insulte, c'est moi qui l'ai reçue... Il faut que je parte, que j'obtienne satisfaction... Ma conduite, dans cette circonstance, doit influer sur l'opinion qu'on aura , toute ma vie , de mon caractère et de mon courage : tout dépend de cet instant, mon père, vous le savez comme moi, et vous ne me retiendrez pas.
M. DE FERKIÈIIES, k part.
Que faire ?
GEORGES
Instruisez-moi donc de ce que je dois dire; indiquez-moi une réponse claire et satisfaisante , qui prévienne à jamais d'injurieuses suppositions, et je me charge du reste.
Mon fils , vous êtes pressant ! {Il lui prend lu main ) Ecoutez-moi : votre mère , l'amie , la compagne de toute ma vie , sort d'ici ; elle m'a , comme vous , demandé de m'expliquer A ce sujet , et...
GEORGES, écoutant avidement.
Et?...
M. DE FERUIÈRES.
Je ne lui ai point répondu , car je ne dois de comptes à personne.
GEORGES
Qu'entends-je ? ma mère ne sait donc pas comment cette fortune... mais cela n'est pas possible! Vous voulez vous jouer de moi!... Songez pourtant que cela est sérieux !... Des leçons que je reçus de vous , mon père , il en est une surtout que je n'oublierai jamais : c'est d'attacher plus de prix à une réputation honorable qu'à l'existence même et à tous les biens dont on peut jouir. Je brûle du désir de me distinguer, de suivre une carrière brillante, de mériter l'estime publique!... Jugez donc de ce que je souffre!... Chaque minute est un tourment!... Répondez-moi, mon père!... que je ne tarde pas à leur prouver que le nom que je porte a droit à leurs respects.
M. DE FERRIÈRES
De tels sentiments vous rendent digne d'arriver à tout.
Ces sentiments; je vous les dois... Durant notre pauvreté, que de fois ne m'avez-vous pas dit que mon courage et ma constance devaient me frayer la route pour remonter au rang d'oii vous étiez tombé ? Et depuis que, délivré d'une misère affreuse, je voyais l'opulence m'ouvrir toutes les carrières, j'étais enivré de bonheur!... Mais un mot a troublé tout.... mon père , rassurez-moi !
M. DE FERRIÈRES , le contemplant avec amour.
Que ne doit-on pas attendre d'un jeune homme tel que lui ?
GEORGES
Ah! je le vois , votre silence était une épreuve !... Parlez, mon père, parlez !... car je n'ai point trompé vos espérances.
M. DE FERRIÈRES , à part.
Que lui dire ?
GEORGES
Vous vous taisez ! . . . vous paraissez troublé ! . . . Oh ! mon Dieu ! s'il y avait quelque chose d'équivoque ou d'injuste dans cette fortune?
H. DE FERRIÈRES
Georges !
GEORGES
Oh ! mon père , mon père , je vous en conjure , par tout ce qu'il y a de plus cher et de plus sacré , dissi-
pez les doutes que vous avez fait naître : expliquez le changement de votre situation.
Vous me soupçonnez ?
GEORGES
Moi , grand Dieu '... soupçonner mon père !... non, non !... Mais peut-être n'avez-vous pas pensé que les hommes se doivent un compte réciproque de leur conduite ; que ce n'est pas assez qu'elle soit irréprochable , il faut encore que le monde la juge ainsi.