‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 479 sur 560 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

Des feux mourants du jour les lueurs incertaines

Coloraient laiblement les vitraux de Vincennes ;

Dans ce royal séjour , témoin de ses loisirs ,

Philippe avait donné le signal des plaisirs ;

Aux accords des hauts-bois, du luth, delà mandore,

Le chant des troubadours se mariait encore ,

Et des clairons guerriers fuyaient les sons lointains ;

Car alors aux tournois succédaient les festins.

Tout à coup , aux soldats , dont la veille assidue Des vastes corridors parcourant l'étendue, Protège les plaisirs et le sommeil des rois. Se présente une femme, et , d'une faible voix : « J'arrive de bien loin , je me soutiens à peine ; » Conduisez-moi , dit-elle , auprès de votre reine , » J'ai besoin de la voir , ne me refusez pas ; » Je viens au nom du ciel , il a guidé mes pas. » Ses grossiers vêtements trahissaient sa misère; Mais la croix suspendue au bout du long rosaire , Sa démarche imposante et ses traits sillonnés Frappaient d'un saint respect les soldats étonnés. Nul d'entre eux cependant n'exaui-ail sa prière. Elle se tait, s'arrête, et s'assied sur la pierre ; Puis, poussant un soupir, nuiettc , l'œil hagard , Sur les murs du château promène un long regard. Elle écoute!... Soudain aux accents de la joie, Au bruit des instruments que l'écho lui renvoie. Elle pfdit, se lève, et semble, avec effort, Laisser tomber ces mots : « Des fêtes et la mort ! »

Philippe , cependant , que sa cour environne , Dérobe un jour heureux aux soins de la couronne. Des sables de Tunis ramenant ses drapeaux , Héritier du saint Roi , dans un noble repos , Des avis paternels il garde la mémoire ; Le bonheur de son peuple ù ses yeux est la gloire ! Après de longs revers, sur la France et sur lui , D'un avenir plus doux enlin l'aurore a lui.

Il avait vu périr son épouse et son père : Son peuple , ranimé sous son règne prospère , Avait , durant quinze ans , gémi de ses douleurs ; Un lils seul lui restait pour essuyer ses pleurs : Mais la France, à grands cris, demandait une reine, Et bientôt , du Brabant future souveraine, Marie a prononcé le serment solennel :

Elle vient, s'arrachant à l'amour fraternel , Du fils de saint Louis consoler le veuvage , Et des heureux qu'il fait réclamer le partage. Dès que parait aux cieux l'étoile du matin , L'ombre fuit et s'efface à l'horizon lointain ; Ainsi fuit, ù l'aspect de la jeune .Marie , Le deuil dont s'entourait sa nouvelle patrie. Son seul regard appelle et commande l'aniour ; Elle parle ! A sa voix tout s'émeut : cette cour, De tristesse et d'ennuis asile monotone , D'un éclat imprévu s'embellit et s'étonne. Aux devoirs de Marie ajoutant des plaisirs , Le sa\oir vient oharnior ses innocents loisirs;

^oO

MARIE DE BRABViNT. -CHANT I.

Elle ouvre son palais, studieuse retraite , Aux travaux du docteur, comme aux chants du poêle ; Ils accourent : chacun tremble en la cmsultant ; Son suffrage est la gloire ! El même l'on prétend Que du gai troubadour secondant le délire , Parfois la main royale a fait vibrer sa lyre.

Souvent de la nature épiant les secrets , Elle aime à parcourir les champs et les forêts; Ses soins ont enriclii les bosquets de Vincenne; Étonnés de fleurir aux rives de la Seine, Les arbustes , ravis à des climats divers, De parfums inconnus ont embaumé les airs , Et, s'élevant unis près des fleurs qu'elle arrose. Le beau laurier paré des couleurs de la rose, Le pâle acacia , le pudique oranger, Étendent sur son front leur ombrage étranger.

Attristant les plaisirs répandus sur sa vie , Un regret douloureux longtemps l'a poursuivie; Mais Dieu l'exauce enfin ! Sous les yeux d'un époux , Fière et s'embellissanl du litre le plus doux , Son orgueil maternel à l'amour de la France , Dans un royal berceau présente l'espérance.

Le peuple l'adorait, et de ses heureux jours Le noir cbagiin jamais n'eût obscurci le cours. Si du jeune Louis l'âme sombre et craintive N'eût toujours dédaigné sa tendresse adoptive. A de lâches conseils ce prince abandonné, De l'hymen de son père en secret indigné , Avait d'une marâtre enfanlé la chimère , Et l'ingrat repoussait une seconde mère !

Il était à cet âge , où , consacrant ses droits , Philippe aux longs travaux , à la pompe des rois. Devait associer sa jeunesse docile , Et d'un sceptre précoce armer sa main débile : Ce grand jour avait lui. Déjà de toutes parts, De l'antique Vincenne inondant les remparts , Accouraient les barons , les nobles châtelaines , Les gu-^rriers illustrés aux plages africaines , Le pieux pèlerin , et le gai troubadour A Ihymne des combats mêlant le lai d'amour.

Dès qu'aux champs ranimés avait souri l'aurore , Le beffroi matinal et le clairon sonore , Appelant les guerriers à de joyeux exploits , Avaient au loin donné le signal des tournois.

Sur l'élégant balcon la damoiselle émue , Cherchant le blanc panache et l'écharpe connue , Dans la lice avait vu le jeune chevalier Que l'amour en espoir couronne d'un laurier. Brandir , le casque au front , la visière baissée , La hache sans tranchant et la lance émoussée.

Tant qu'a duré le jour , les \'aillants paladins, Aux yeux d'ua peuple entier chargeant les hauts gradins. Ont su trouver la gloire en d'iimocents faits d'armes, Que des mères en deuil n'accusent point les larmes. Mais le jour fuit : déjà, vers le balcon du roi , Les juges ont guidé le vainqueur du tournoi; On a jonché de fleurs sa marche triomphale , On l'entoiu-e, on l'admire, et, de sa main royale, Sur le front du guerrier, ivre de son bonheur , Marie a déposé le chapelet d'honneur.

La lice alors se ferme , et le festin commence : Des salles du château la profondeur immense Reçoit les hauts seigneurs , les dames , les barons ; Un chant joyeux succède à la voix des clairons; Le diadème au front , sous la pourpre et l'hermine , Le roi siège au banquet : sur sa noble poitrine Brille la chaîne dor, dont les anneaux polis Retiennent enlacés le genêt et le lis : Cet ordre, emblème pur d'un avenir prospère, Dans un jour de bonheur fut créé par son père. La reine , avec Louis , se place à son côté ; Relevant de ses traits la douce majesté , Du royal vêtement la pourpre se déploie. Mais que servent la pourpre, et Ihermine, et la soie ? Pourquoi ce coLier d'or, ces perles , ces rubis? Marie , en se cachant sous de simples habits , Au milieu des bt- autés que tant d'éclat décore , De ses charmes parée eût été reine encore!

D'un long manteau Louis a revêtu l'azur; Et la cour, aux genoux de son maître futur, Qui sourit , déj i fier des honneurs qu'il partage , De son obéissance a déposé l'hommage.

Près de lui sont rangés Nemours , Montmorency , La Tournelle, Saint Pol , Meiun, Beauraont, Coucy, Et de Nesie, et Craon, guerriers de qui la gloire Doit faliguer un jour le burin de l'histoire. Quel est ce fier mortel assis non loin du roi ? Ses regards dans les cœurs jettent un morne effroi , D'innombrables soucis voilent son front austère. Des secrets de l'état profond dépositaire ,

MARIE DE BRADANT. -CHANT I

Ad\

Né dans les rangs obscurs des derniers citoyens , En Orient naguère il suivit les chrétiens; Condamné, dans ce temps , à des travaux serviles , Il vivait près du roi qui de ses mains dociles , Réclamait chaque jour les soins accoutumés ; Sous la couronne d'or, en anneaux parfumés, Il faisait ondoyer la longue chevelure , Et du manteau royal attachait la parure ; Mais d'un rang méprise fuyant les vils travaux. Cet esclave insolent vers des deslins nouveaux S'élance ! le voici sur les marches du trône. De son maître abusé la faveur l'environne; Ministre sans rival, d'un titre respecté L'éclat a de son nom couvert l'obscurité; Il gouverne : la cour, à ses pieds frémissante , Honore , en murmurant, sa noblesse récente , Et le peuple , muet , tremble sous son orgueil , Surpris de le nommer haut baron de Luxeuil !

Parmi les chevaliers dont l'heureuse vaillance Au tournoi de ce jour vint essayer sa lance , On n'apercevait point le modeste Eymeri : De Louis, qu'il aimait, compagnon favori, Comblé de ses bienfaits, sous l'humble habit du page, Il partagea longtemps les jeux de son jeune âge ; Fils du puissant Luxeui!, lorsqu'au sein de la cour, Marie eut ramené les plaisirs et l'amour , Il osa de Louis blâmer l'injuste haine ; Ému d'un doux transport à l'aspect de la reine , Il se livra sans crainte à son charme vainqueur : Cn dévoùment sacré veille au fond de son cœur ; Ce qu'il ressent près d'elle , il l'ignore lui-même : Peut-être, sous ses traits, c'est la vertu qu'il aime; Il l'espère , il le croit ! A sa vue enivré , Heureux de respirer l'air qu'elle a respiré , Dans une pure extase , à ce culte lidèle. Tout ce qu'il peut savoir, c'est qu'il mourrait pour elle. Des soupçons de Louis il combattit l'erreur, Et ce prince , écoutant une aveugle fureur, Au jeune chevalier défendit sa présence : Hier il a quitté les lieux de sa naissance ,

Et va , dans les combats par la gloire apftelé , Porter sous d'autres cieux son courage exilé.

Le banquet se prolonge , et , dans les vastes salles, De magiques tableaux viennent, par intervalles, Des convives surpris enchanter les regards : Tantôt d'un château fort s'élèvent les remparts; Le chevalier félon , sur la tour crénelée , Se dresse !... Dans les fers , tremblante, échevelée, La noble dame en [ileurs appelle les secours Du chevalier courtois qui doit sauver ses jours ; Il parait , du combat il a jeté le gage , Le tyran le relève , et la lutte s'engage; Le fer brille, se croise , et chaque spectateur S'agitant sur son siège, et d'un combat menteur Suivant longtemps des yeux la trompeuse apparence, Palpite de fureur, de crainte ou d'espérance ! La scène change alors : devant les paladins S'offrent de frais vergers , de somptueux jardins ; Sous des rameaux fleuris, odorantes arcades, Le vin coule en ruisseaux , ou bondit en cascades I... Tout s'efface !... La foudre aux pfiles matelots Montre de noirs rochers qui hérissent les flots : Un vaisseau lutte, éclate et disparaît sous l'onde ; On frémit... O prestige ! Une forêt profonde Déroule à l'œil surpris ses sentiers ténébreux ; Ln temple lui succède ! et les seigneurs entre eux Se demandent quels bras ou quels ressorts habiles Guident l'illusion de ces tableaux mobiles. Durant un jour de fête , a-t-on vu quelquefois, Sous un rideau courbés, déjeunes villageois? A travers un cristal dontladresse les trompe Et d'un palais qui fuit développe la pompe, Ils plongent leurs regards : d'un respect ingénu Ils honorent , muets , ce chef-d'œuvre inconnu , Puis ils vont au hameau , dans leur joie énergique , Raconter longuement le spectacle magique. Tels , les nobles barons , d'un regard enchanté Suivant chaque tableau devant eux présenté , Admirent, éblouis par ces nombreux prestiges , D'un art , encore enfant , les innocents prodiges,

MARIE DE BRABANT. -CHANT II

Page 1