‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 480 sur 560 · CHANT DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHANT DEUXIÈME

Les jeux , les doux plaisirs qu'étale ce grand jour , S'animent , eml3ellis des chants du troubadour ; Sur le luth inspiré qui raconte leur gloire , Des héros d'autrefois il rajeunit l'histoire, Et , dans le cœur des preux , ses joyeuses tensons Vont graver de l'honneur les naïves leçons. Mais , qui trouble le cours de la royale fête ? Du ménestrel surpris le chant joyeux s'arrête; Dans le château s'élève un tumulte lointain : On écoute!... Une femme, au milieu du festin , Se présente ; ses yeux se fixent sur Marie ; Son front est pâle et chauve ; elle approche et s'écrie : « Suspendez vos concerts , éteignez ces flambeaux ; » Quevoschantsfassentplaceàl'hymnedestombeaax ; » Sous le cendre demain vous courberez vos tètes : » L'ange de mort est là qui préside à vos fêtes ! »

Cette femme , sa voix , ses funèbres accens De l'assemblée entière ont glacé tous les sens ; Des preux , à son aspect, le courage chancelle; Le roi même frémit en murmurant : c'est elle ! Car , frappé d'épouvante à ces lugubres cris , Sous ce voile pieux, et dans ces traits flétris , Philippe a reconnu cette femme inspirée Qui, des faux biens du monde à jamais séparée, Disant aux vains plaisirs un éternel adieu , Leur déroba ses jours pour les donner à Dieu!

A l'éclat des grandeurs en naissant destinée , Jadis elle marchait d'honneurs environnée. Quel changement ! Alors , sur ce front dépouillé , Que le temps sillonna , que la cendre a souillé, Tombait en anneaux d'or sa blonde chevelure ; Ce sein , qui maintenant se cache sous la bure , Sous de riches tissus palpitait autrefois ; Alors les chevaliers , au milieu des tournois , Parés de ses couleurs , et triomphants pour elle , En la priant d'amour , la nommaient la plus belle ; Le trouvère inspiré lui consacrait ses chants ; IMais , semblable à l'arbuste, exilé dans nos champs , Qui , loin des cieux aimés , rebelle à la culture , Ne rovcl point pour nous sa brillante parure ;

Au milieu des plaisirs qui v olaient sur ses pas , Rêveuse , elle passait et ne s'arrêtait pas , Et , portant aux autels sa langueur solitaire , Cherchait une patrie ailleurs que sur la terre.

Tout à coup du saint Roi, qu'indigne un long repos , Jérusalem esclave appelle les drapeaux : Tl n'est plus ici-bas de nœud qui la retienne ; Un feu divin s'allume en cette âme chrétienne. Fuyez loin de ses yeux , fuyez , vains ornements : La croix a consacré ses obscurs vêtements. Chevaliers , que l'amour entraînait vers ses charmes , Ne l'entendez-vous pas? Elle vous crie : Aux armes ! La voici, les pieds nus, le rosaire à la main , Qui du tombeau sacré vous montre le chemin ; Marchez ! A vos dangers vous la verrez fidèle i

Bientôt dans les combats la mort vole autour d'elle ; Mais à ce cœur brûlant qu'importe le péril? Sa patrie est le ciel , la terre est un exil ! Compagne des héros rangés sous l'oriflamme , Son regard les conduit et sa voix les enflamme ; Ceux dont un coup funeste enchaîne la valeur , La retrouvent veillant auprès de leur douleur. Si de les ramener au chemin de la vie A ses soins bienfaisants l'espérance est ravie , EUe endort leurs regrets , et son zèle pieux Les console du monde en leur parlant des cieux !

Mais des soldats chrétiens , trahis par la victoire , Les remparts de Tunis ont arrêté la gloire; Sur la cendre étendu Louis vient de périr, En pleurant les Saints-Lieux qu'il n'a pu conquérir. Plus heureuse , et marchant à travers les obstacles , Cette femme a touché la terre des miracles ; Ses larmes ont baigné le tombeau du Sauveur ; Aux rochers du Calvaire apportant sa ferveur , De ces lieux révérés , où de tant de prodiges Son extase pieuse adore les vestiges , Vers l'éternel séjour son cœur s'est élancé , Et de nouveaux destins pour elle ont commencé : Là , l'esprit du Très-Haut la touche de sa flamme ,

MARIE DE BRABANT. -CHANT II

Un souffle prophétique a passé dans son âme ; Elle prie, et son œil , brillant d'un feu sacré , Plonge dans l'avenir un regard inspiré.

Quinze ans sont écoulés : aux champs de sa patrie Le temps a ramené sa sainte rêverie , Et le château natal ne doit plus la revoir : Grandeurs , amis , parents , elle vous fuit !.. . Un soir , Elle niarcliail: ses pas, au fond d'une vallée, Heurtent les murs détruits d'une église écroulée ; Émue , elle s'arrête , et son regard surpris Contemple avec respect ces rustiques débris ; Mais , dominant encor les chaumières voisines , Seule restait debout , au milieu des ruines , La tour où , préludant à des concerts pieux, Se balançait jadis l'airain religieux :

C'en est fait ! Désormais ce clocher solitaire De ses jours ignorés va couvrir le mystère; La sainte vil heureuse , en présence de Dieu ; Elle chante sa gloire , et l'écho de ce lieu S'étonne , en répondant à ses chants prophétiques , De répéter encor l'hynme et les saints cantiques.

Loin de l'obscur asile où s'écoulaient ses jours , Vers un monde oublieux , qu'elle a fui pour toujours , Quelquefois s'égarait sa pensée attendrie , Et la France , et Pliilippe , et la jeune Marie Réclamaient d'elle encore un tendre souvenir. Un jour , de leurs destins , cachés dans l'avenir , Le douloureux tableau se déroule à sa vue ; Son cœur gémit , frappé d'une horreur imprévue : Elle voit , à travers un nuage sanglant , D'un ministre abhorré le triomphe insolent , La mort, au sein des jeux, désignant sa victime; Une reine accusée et demandant son crime ! . . . Puis le sombre avenir se referme à ses yeux !

A sa retraite sainte elle a fait ses adieux. Précurseur oublié des vengeances célestes , Elle part , elle arrive : à ses accents funestes Loin du banquet royal les plaisirs sont bannis.

l'inspirée.

Philippe, en me voyant, souviens-toi de Timis ! C'est moi qui , sous ses murs , par le Ciel éclairée , Ai prédit aux chrétiens une autre Césarée ; C'est moi qui , du saint Pvoi marquant le dernier jour , Ai défendu l'espoir à ton pieux amour ; Et je viens aujourd'hui, me mêlant à tes fêtes, T'annoncer les malheurs qui planent sur vos têtes ! A vos joyeux festins va succéder le deuil ;

Insensés ! vous chantiez à côté d'un cercueil ; Il va s'ouvrir ! Pleurez !... Quelle main tutélaire Pourrait du Ïout-Puissant enchaîner la colère? Pleurez !

PIIILIPI'E.

Où doit frapper sa vengeance ?

l'inspirée.

En ce lieu.

l'HlLlPPE.

Qui doit périr ?

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