ANT. - CHANT V
D'un art maudit du ciel ont sondé les secrets ; On dit que la magie et d'affreux sortilèges Ont assuré longtemps vos succès sacrilèges : Comment, dès votre enfance, au luth des troubadours Auriez-vous pu prêter vos étranges secours ? Quel Dieu vous inspirait quand de vos longues veilles Les docteurs confondus admiraient les merveilles ? Répondez.
MARIE
Que me font les discours des méchants?
Lorsque du ménestrel j'ai protégé les chants , Je voulais de Philippe illustrer la mémoire , Le parer d'un grand nom et d'une double gloire , Et , quand on applaudit à ses exploits guerriers , Aux lauriers des combats mêler d'autres lauriers : Mes bienfaits du poëte enflammaient l'énergie ; J'honorais ses travaux... C'est ma seule magie.
BEAUMONT
Louis, que sa naissance appelait à régner , Souvent à votre aspect a paru s'indigner : Nous avons tous connu votre haine et la sienne.
MARIE
La haine n'entre point dans une âme chrétienne : Louis me repoussa , longtemps il fut trompé ; Je le croyais vaincu quand la mort l'a frappé.
BEAUMONT
Vous deviez pour un fils convoiter la couronne, Et la mort de Louis le conduisait au trône.
Par un assassinat lui prouver mon amour I . . . C'était perdre le sien !
BEAUMONT
Mais qui , dans cette cour , Du prince infortuné put menacer la vie , Ou même souhaiter qu'elle lui fût ravie ?
MARIE
Je l'ignore.
BEAUMONT.-
Chez vous le poison fut trouvé ; Cet arbre dangereux , par vos mains cultivé , A versé son venin dans la coupe perfide Que le prince reçut au banquet régicide.
MARIE
Du malheureux Louis j'ai déploré le sort; Un mystère d'horreur environne sa mort, Je le sais , et Dieu seul , touché de ma prière , Peut sur ce crime affreux répandre la lumière ! Mais , avant d'invoquer les rigueurs de la loi, Vous n'avez pas songé qu'il est auprès du roi
MARIE DE BRADANT. ~ CHANT V
Des hommes que penl-èlre irritait ma puissance , Et que souvent la liaine égorgea rinnocence ? La coupe et le poison me viennent dénoncer? Eh bien ! dans mon palais n'a-t-on pu les placer ? N'a-t-on pu , m'entraînant sur le bord d'un abîme, Dans un piège exécrable enlacer la victime ? Et , pour mieux m'arracher le cœur de mon époux. . .
LUXEUIL
Qui d'un pareil forfait est soupçonné ?
MARIE
C'est vous !
LUXEUIL
Moi ! qui de mes respects environnant ma reine....
MARIE
Vos perfides respects cachaient mal votre haine ; Et mon accusateur peut-être dans ce jour Au rang de l'accusé va descendre à son tour.
L'assemblée , à ces mots , s'étonne , et semble attendre ; On observe Marie , on s'apprête à l'entendre ; Luxeuil cache avec art ses sentiments secrets , Rien ne vient altérer le calme de ses traits , Et, prévoyant d'avance une victoire aisée, D'un regard dédaigneux il poursuit l'accusée.
Dans le château soudain s'élève un bruit confus ; Des gardes , qu'il repousse , affrontant les refus , Un jeune homme en désordre accourt , se précipite ; De son audace en vain le tribunal s'irrite : Il est entré ; Luxeuil regarde , pousse un cri , Et son œil effrayé reconnaît Eymeri.
Il a de ses geôliers séduit la vigilance ; Vers les pairs interdits le chevalier s'élance.
EYMERI.
Vous , que l'erreur assemble en ce lieu solennel , Suspendez à ma voix un débat criminel ! Sous le poids des soupçons la vertu gémissante Succombait ! Tremblez tous ! La reine est innocente !
Qu'ai-je entendu?
LUXEUIL
Mon fils !
DEAUMONT.
Qu'il parle sans effroi!
EVMERI.
Je connais le coupable !
LUXEUIL
O ciel !
BEACMONT.
Quel est-il
EVMERI.
Moi!
BEAUMONT
Vous!
EVMERI.
Louis m'exila du beau pays de France , Et mon cœur ulcéré s'ouvrit à la vengeance !
BEAUMOT.
Mais quand il expira vous aviez fui ces lieux.
KVMKRI.
Non ! Près de lui caché je trompais tous les yeux ; Il mourut, je partis !... Le remords me ramène! Tout un peuple égaré dut accuser la reine. Complice de l'erreur, mon père sur son front D'un soupçon , qu'il abjure, a fait peser l'affront ; Vous lisez dans ses traits la douleur qui l'accable, Reine, pardonnez-lui I... Vous, frappez le coupable !
Il dit ; et l'œil baissé , le visage serein , Marche au-devant des fers qui vont charger sa main. On console Marie , on l'entoure , on l'honore ; Loin du voile discret , qui le couvrait encore , Elle a vu dans ses bras s'élancer son époux ; Les juges détrompés tombent à ses genoux ; Cependant elle pleure , et sa recoimaissance Cherche le malheureux qui lui rend l'innocence.
A ses chagrins rongeurs Luxeuil abandonné , Immobile et muet penche un front consterné; Il maudit les complots que sa douleur expie. Mais l'Inspirée est là , dont l'œil ardent IVpie ; Il s'arrache , tremblant , au feu de son regard. La sainte le surveille en priant à l'écart . Son cœur bat et frémit , son visage senllamme; Sur ses traits a passé le tionhl»' de son âme, Et, sortie à pas lents de cet auguste lieu , On l'entend s'écrier : u Inspire-moi , grand Dieu ! •
MARIE DE BRABANT. — CHANT VI